Science & santé

Alzheimer: les malades doivent-ils encore prendre leurs médicaments?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 20.11.2016 à 17 h 08

Polémique sans précédent: Marisol Touraine a décidé de maintenir le remboursement des quatre médicaments «anti-Alzheimer». Or, ils sont dénoncés comme inefficaces et toxiques par la Haute autorité de santé.

Une infirmière soigne l'une des malades atteinte de la maladie d'Alzheimer en 2005 I PHILIPPE HUGUEN / AFP

Une infirmière soigne l'une des malades atteinte de la maladie d'Alzheimer en 2005 I PHILIPPE HUGUEN / AFP

Que faire? Ils sont aujourd’hui entre 30.000 et 40.000 à prendre quotidiennement l’un des quatre médicaments «anti-Alzheimer» (1) pouvant, officiellement, leur être prescrits. Soit une dépense pour la collectivité de l’ordre de 180 millions d’euros par an. Or, ces quatre médicaments sont officiellement reconnus comme d’une efficacité nulle et potentiellement toxiques chez ces malades fragiles.

Ce scandale sanitaire couvait à bas bruit depuis des années. Slate.fr l’avait dénoncé il y a plus de cinq ans. L’affaire est aujourd’hui de notoriété publique: après bien des atermoiements, la Haute Autorité de Santé (HAS) vient de prendre position. Sans ambiguïté: elle estime «que l’intérêt médical de ces médicaments est insuffisant pour justifier leur prise en charge par la solidarité nationale»

Cette conclusion sans nuance des experts semblait annoncer la fin d’une incohérence qui durait depuis près de vingt ans et avait coûté au total, via l’assurance maladie, plusieurs milliards d’euros à la collectivité nationale. Or, à peine la HAS avait-elle parlé que Marisol Touraine rejetait ses conclusions. Le 26 octobre, elle désavouait les experts de la HAS affirmant, sur RTL qu’elle était opposée au déremboursement de ces quatre médicaments.

Incohérence

La ministre de la Santé expliquait qu’elle entendait, dans un premier temps, que soit mis en place «un protocole de soins». «Tant que ce protocole de soin ne sera pas non seulement élaboré, mais mis en œuvre, la question du déremboursement ne peut pas et ne doit pas se poser», déclarait alors Marisol Touraine. Sans plus d’explications.

La ministre de la Santé décidait, comme l’avait fait son prédécesseur Xavier Bertrand, de ne rien changer au système en place en dépit de son incohérence. Une incohérence publiquement dénoncée de longue date par des spécialistes. Comme en janvier 2011,  sur France Culture par les docteurs Claude Leicherprésident du syndicat de la médecine générale, et Bruno Toussaint, directeur de la rédaction de la revue Prescrire. 

Ce sont des médicaments qui tuent. Certes, ils ne tuent pas toujours et pas tout de suite, mais ce sont des médicaments qui tuent

Dr Toussaint:

«Ce sont des médicaments qui tuent. Certes, ils ne tuent pas toujours et pas tout de suite, mais ce sont des médicaments qui tuent comme le montrent les quelques études qui ont comparé les conséquences, au-delà de six ou neuf mois, de la prise de ces médicaments à celle d’un placebo. La maladie d’Alzheimer est souvent un drame et nous ne savons ni guérir ni prendre en charge d’un point de vue médicamenteux. Le placebo peut être très utile. Mais un vrai placebo, qui n’a pas d’effets indésirables.»

Dr Claude Leicher:  

«Pourquoi continue-t-on à mettre systématiquement des personnes de plus de 80 ans qui ne demandent rien à personne sous des médicaments dont le service médical rendu est considéré comme nul et dont la toxicité commence à émerger? Il y a beaucoup plus besoin d’un accompagnement des patients que d’une prescription médicamenteuse (…) Nous devenons prisonniers de la prescription des spécialistes parce que les patients eux-mêmes sont devenus prisonniers de ces prescriptions. Il faut retirer ces médicaments du marché.»

Effets indésirables importants

En 2011, la HAS avait donné une dernière chance aux firmes pharmaceutiques et aux défenseurs de ces quatre médicaments. Elle demandait à ce que soit menée une évaluation de leur efficacité au long cours, des mesures quant à leur impact en termes d’autonomie, de qualité de vie, de pouvoir choisir de maintien au domicile. Or, rien n’a été fait.

«Les données de tolérance pointent des effets indésirables importants, notamment digestifs fréquents, cardiovasculaires (potentiellement graves bien que peu fréquents), mais aussi des symptômes psychiques comme des cauchemars, des crises d’angoisse et, enfin, d’autres effets variés comme des crampes, des rhinites, pas forcément graves mais qui empoisonnent la vie quotidienne des malades», expliquait il y a peu à Libération le Pr Olivier Saint Jean, spécialiste de gériatrie (Hôpital européen Georges Pompidou, membre de la Commission de la transparence de la HAS).

Dans le camp adverse, le seul argument défendu, souvent par voie de presse, est que la prescription de ces spécialités pharmaceutique  permet de maintenir un lien thérapeutique avec les malades. «Cela renvoie à une approche archaïque. C’est de la médecine à l’ancienne, accuse le Pr Saint-Jean. Il n’a jamais été montré que ces médicaments apportaient le moindre bénéfice dans la vraie vie des patients. Pire, une vaste étude qui a suivi plus de 10 000 personnes en France montre des résultats déroutants. Certes, il y a des biais méthodologiques mais les personnes qui sont passées par les consultations mémoire et qui ont reçu des médicaments ont un plus mauvais pronostic et vont plus souvent que les autres en Ehpad.»

Dans le Quotidien du Médecin, le Pr Mathieu Ceccaldi, neurologue à Marseille et président de la Fédération nationale des centres mémoire de ressources et de recherche (FCMRR), soutient une opinion opposée et s’oppose au déremboursement:

 Leur déremboursement total envoie un signal négatif et dangereux à toutes les personnes malades qui bénéficient de ces traitements

«Cela va faire du mal aux patients car les effets cognitifs et comportementaux ne sont pas substituables par d’autres moléculesLes praticiens vont se tourner vers les neuroleptiques, autrement plus délétères que les anti-Alzheimer. […] Les propos du Pr Olivier Saint-Jean sont très choquantsIl s’exprime sans aucune inhibition dans la grande presse avant même que l’avis soit accessible, je trouve cela inquiétant.»

Même opposition de la part de l’union France Alzheimer et maladies apparentées:

«Ces traitements symptomatiques participent à une prise en soin des personnes malades qui comprend un volet médical et un volet médicosocial. Leur déremboursement total envoie un signal négatif et dangereux à toutes les personnes malades qui bénéficient de ces traitements et à toutes celles qui sont engagées dans une démarche de diagnostic.»

Un nouveau Mediator?

C’est dans ce contexte qu’est survenu un événement sans précédent: les trois syndicats signataires de la convention médicale (Le BLOC, MG France, FMF) invitent les médecins libéraux «à cesser complètement la prescription» des quatre médicaments officiellement indiqués contre la maladie d’Alzheimer:

«Plus de dix ans ont été nécessaires pour que les autorités sanitaires françaises se décident au retrait du Mediator, dont la dangerosité et l’inefficacité étaient prouvées. Combien d’années seront nécessaires pour que l’inutilité et les effets secondaires des médicaments de la maladie d’Alzheimer, confirmés par la Haute Autorité de santé (HAS), aboutissent à leur retrait?

 

En cas de plainte d’une famille, les responsables politiques et sanitaires seront mis en cause. Les prescripteurs, informés des risques, et qui continueraient à prescrire pourraient l’être aussi. Pour autant, il ne s’agit pas de laisser ces patients sans soin ni accompagnement. Leurs parcours doivent être fondés sur une prise en charge médicale et sociale, et non sur la prescription d’un médicament.»

Pour ces syndicats, la dépense évitée par la non-prescription des quatre traitements médicamenteux inutiles et dangereux peut être plus efficacement consacrée à l’accompagnement des malades et aux aidants –en facilitant notamment le maintien à domicile par des «solutions de répit».

 Je ne serai pas la ministre qui prendra une décision pour des raisons économiques. Si la France décidait de le faire, elle serait la première

«Aucun pays n’a déremboursé»

Marisol Touraine est désormais ouvertement accusée de céder au poids du lobby pharmaceutique. «C’est absurde! Jamais un médicament n’a été déremboursé du jour au lendemain, vient-elle d’expliquer au Monde. Le faire plongerait les patients et leur famille dans le désarroi, alors que la qualité de la prise en charge est très variable d’un lieu à l’autre. C’est un sujet médical et humain. Je ne serai pas la ministre qui prendra une décision pour des raisons économiques. Aucun pays n’a déremboursé. Si la France décidait de le faire, elle serait la première. Ma décision est transitoire et doit permettre de faire évoluer en douceur notre système de prise en charge.»

Combien faut-il de temps pour faire «évoluer en douceur» un système de prise en charge médicamenteuse dénoncé il y a plus de cinq ans, soit avant même la prise de fonction de Marisol Touraine au ministère de la Santé? Le dernier éditorial de la Revue du Praticien Médecine Générale rappelle que ces médicaments coûtent chaque années 180 millions d’euros à la solidarité nationale. Il souligne aussi que les généralistes sont ici pleinement en phase avec la HAS et totalement opposé à la prise en charge médicamenteuse des maldes d’Alzheimer. «Comment comprendre les réticences de nos ministre de droite ou de gauche à suivre les recommandations de la HAS, demande-t-il. Les intérêts des lobbies seraient-ils plus importants que ceux des patients?» C’est une bonne question.

1 — Il s’agit de l’Aricept® (donepezil) de la firme Eisai (commercialisé en France depuis septembre 1997), de l’Exelon® (rivastigmine) de Novartis® (mai 1998), du Reminyl® (galantamine) de Jansen-Cilag (octobre 2000) et de l’Exiba® (mémantine) de Lundbek (mai 2002). Retourner à l'article

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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