Partager cet article

Le débat de la primaire a instruit le procès des journalistes

Jean-Pierre Elkabbach et David Pujadas | Capture d'écran du débat sur France2 DR.

Jean-Pierre Elkabbach et David Pujadas | Capture d'écran du débat sur France2 DR.

Le question du renouveau n'est pas l'apanage de la politique. Comme depuis quarante ans, c'est Jean-Pierre Elkabbach qui tenait le haut du pavé hier soir lors du débat télévisé. De quoi susciter quelques tensions en plateau.

Jean-Pierre Elkabbach n'a pas changé: il a gardé ce ton méprisant qui l'a si souvent induit en erreur ces quarante dernières années. Autrefois, son ton véhément s'adressait à Georges Marchais ou à un syndicaliste d'Aulnay dont il dénonçait le combat.

Jeudi soir, sa cible s'appelait Bruno Le Maire. Quand le candidat du «renouveau» vantait le renouvellement à gauche –prenant en exemple les écologistes avec Yannick Jadot contre Cécile Duflot mais aussi la candidature récente d'Emmanuel Macron– le journaliste d'Europe 1 lui rétorquait, au calme, que son mantra ne «fonctionnait pas». Réponse de l'ex-ministre de l'Agriculture: «Qu'est-ce qui vous dit que ça ne va pas fonctionner? Vous connaissez déjà le résultat de dimanche? Vous savez ce que vont voter les Français?». Premier round. Et passage décisif dans ce débat plutôt ennuyeux qui est parti dans tous les sens.

Mais Jean-Pierre Elkabbach ne se laisse pas faire et l'interrompt sans gêne. Visiblement il est en confiance: «D'accord, on en parlera lundi matin...», ironise-t-il. De quoi susciter l'indignation, qui a semblé sincère, de Bruno Le Maire:

«Monsieur Elkabbach, je suis candidat à la primaire, ça mérite tout simplement le respect de votre part, et je n'ai pas à recevoir de leçons de votre part sur ma candidature. Ce sont les Français qui jugeront, ce n'est pas vous

Deuxième round. Et déjà KO... Ça rappelle des souvenirs.

Bruno Le Maire pâtissait clairement de son nouveau statut. Longtemps troisième homme de cette primaire, celui qui propose la privatisation de Pôle Emploi ou l'obligation d'avoir un casier judiciaire vide pour se présenter en politique, traverse un trou d'air dans les sondages depuis quelques semaines, et se fait coiffer au poteau par François Fillon. Les fameux sondages qui ont fait mentir le résultat de l'élection présidentielle aux Etats-Unis... Mais pas de quoi modifier le comportement de Jean-Pierre Elkabbach, ses questions lénifiantes, ses erreurs grossières sur les troupes au sol au Moyen-Orient... Pas de quoi, non plus, imposer une humilité à des commentateurs qui se trompent régulièrement.

D'ailleurs, il fallait voir Alain Juppé s'énerver et reprocher à Jean-Pierre Elkabbach de ne pas avoir lu les programmes des candidats. Il fallait voir François Fillon être outré qu'on lui demande de répondre en quelques secondes à des questions «essentielles pour la démocratie», sur le redécoupage territorial ou les questions de santé, qui pourtant font partie des priorités des Français. «Vous êtes en train de nous couper la parole sur des sujets fondamentaux», a lâché l'ancien premier ministre, qui n'est pourtant pas connu pour être le plus nerveux face aux médias. Il fallait voir, enfin, Nathalie Kosciusko-Morizet, ironiser sur la tournure de l'échange: «C'est parti pour être un débat entre les journalistes et les candidats!»

À plusieurs reprises, à l'image de Bruno Le Maire, les candidats se sont rebellés face à des journalistes accusés de caricaturer, de simplifier, de couper la parole ou de poser les mauvaises questions –ou bien justement celles qui dérangent. Ainsi de Nicolas Sarkozy, qui n'a pas donné de réponse claire à l'interrogation très attendue de David Pujadas sur les soupçons de financement libyen dans la campagne présidentielle de 2007. Soupçons relancés après les déclarations de l'intermédiaire sulfureux Ziad Takieddine:

«Nous sommes sur le service public. Vous n’avez pas honte de donner écho à un homme qui a fait de la prison? Qui a été condamné à d’innombrables reprises pour diffamation et qui est un menteur? Ce n’est pas l’idée que je me fais du service public. C’est une honte», a répondu Nicolas Sarkozy.

Fin de partie? On n'en saura pas plus: David Pujadas n'a pas relancé.

Dans ce dernier débat, le trio de journalistes nationaux choisi pour interroger les candidats a révélé les failles de la profession, et échoué à poser les bonnes questions. Celles qui auraient rendu le débat intéressant alors qu'il a semblé interminable.

Plusieurs fois, les candidats ont fait la leçon à David Pujadas, réprouvant une méthode destinée à faire le spectacle au détriment du fond. Plusieurs fois les candidats ont fait grief aux journalistes de ne pas connaître, en détail, leurs propositions...

Reproches sincères ou technique pour engranger des voix? Les deux, a priori. Comme François Bayrou l'a prouvé en s'opposant à Claire Chazal en 2007, être le candidat anti-médias peut rapporter gros en France aussi.

Cette opposition des candidats aux journalistes résonnent étrangement pour la profession: en février 2016, La Croix publiait son baromètre annuel sur «la confiance des Français dans les médias». Ses résultats laissaient entrevoir une situation catastrophique, où la crédibilité de notre métier était largement entamée. Où notre indépendance était contestée. Où notre statut, même, était mis en question. «Ces résultats renvoient à une forme de désespérance de la société française, très critique vis-à-vis de ses médias comme vis-à-vis de toute institution», soulignait ainsi Carine Marcé, directrice associée chez TNS Sofres, en charge de cette étude annuelle.

Résultat, le nouveau chouchou des sondages François Fillon –qui avait remis en question la fin ironique de l'Émission politique sur France 2– pouvait tranquillement conclure: «N'ayez pas peur de contredire les sondages et les médias». Une question restait en suspens: s'il devenait président de la République, choisirait-il Jean-Pierre Elkabbach et David Pujadas pour l'interroger à l'Élysée? Ou aurait-il l'aisance de proposer des visages neufs?

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte