Monde

Comment survivre à la (presque) disparition des billets de banque

Patrick de Jacquelot, mis à jour le 20.11.2016 à 10 h 58

Sous le choc de la démonétisation de 86% des billets, les Indiens tentent frénétiquement de s’adapter. Et se révèlent très partagés sur le bien-fondé de cette mesure anti corruption.

ARUN SANKAR / AFP

ARUN SANKAR / AFP

Cet article est le deuxième et dernier volet de notre feuilleton sur la démonétisation en Inde. Pour lire, la première partie, c'est ici.

Quand un pays dont l’économie fonctionne essentiellement en cash voit 86% de ses billets de banque annulés du jour au lendemain, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il en résulte un certain chaos… Depuis une dizaine de jours, des millions de personnes cherchent à se procurer du cash, soit aux guichets de banque soit aux distributeurs de billets. Résultat, «pour retirer les 2.000 roupies (28 euros) auxquelles j’avais droit, j’ai dû essayer dans près de vingt distributeurs et j’ai dépensé environ 150 roupies d’essence», raconte Ananth, à Hyderabad. «Dans le centre commercial près de chez moi, où il y a huit banques avec des distributeurs de billets, il y a foule et la police est intervenue pour mettre un terme à des échauffourées», relate le professeur Balveer Arora, à Delhi, tandis qu’un autre habitant de la capitale souligne avoir vu «des queues de quarante mètres à minuit devant les banques».

NARINDER NANU / AFP

Grâce à la proverbiale patience des Indiens, aucune émeute n’a été signalée. La police est cependant très présente autour des banques et des distributeurs de billets pour éviter les débordements. Cela n’empêche pas les drames individuels. La presse indienne tient une macabre comptabilité des décès liés à la démonétisation: 33 jusqu’à mardi soir selon l’Indian Express, en y incluant aussi bien des personnes âgées mortes d’épuisement dans les queues que des suicides de gens se croyant ruinés ou la mort d’enfants malades refusés par les hôpitaux faute de billets de banque valables.

Arrêt de la consommation

Outre le fait que les DAB doivent être adaptés un à un à la distribution des nouveaux billets de 500 et 2.000 roupies qui remplacent les coupures de 500 et 1.000 roupies annulées, l’accès des Indiens au cash est compliqué par plusieurs facteurs. Les nouveaux billets de 2.000 roupies qui sont distribués aux guichets des banques sont refusés par les commerçants pour les petites transactions, simplement parce qu’ils ne peuvent pas rendre la monnaie. Les billets de 100 roupies, toujours valables, sont devenus tellement précieux du jour au lendemain que les gens cherchent à les conserver autant que possible pour les cas d’absolue nécessité, ce qui réduit encore la liquidité. D’où un brutal coup d’arrêt à la consommation.

L’effet a été spectaculaire, raconte Kazem Samandari, président de la chaîne de boulangerie française L’Opéra: «Au lendemain de la démonétisation, nos ventes ont chuté de 40%. Aujourd’hui, elles sont en baisse de 35 à 45% selon les magasins. Et la structure des paiements a totalement changé: nos clients réglaient d’habitude aux deux tiers en liquide et un tiers par carte. Désormais, c’est 10% en cash et 90% par carte.» Corollaire de cette explosion des paiements par carte: «Les serveurs des systèmes de paiement de Delhi s’arrêtent pour quinze ou vingt minutes plusieurs fois par jour», poursuit le chef d’entreprise.

De nombreux pans de l'économie concernés

Vendant des produits chers à un public sophistiqué, L’Opéra limite les dégâts du fait que ses clients peuvent payer par carte. Mais ce n’est pas le cas de l’immense majorité des commerces indiens et, bien évidemment, des innombrables stands de rue.

«Notre marchand de légumes dans la rue a continué à accepter les anciens billets les premiers jours, pensant que ses grossistes les prendraient mais ils ont refusé, raconte une habitante de la capitale. Du coup, il est désormais endetté auprès de ses fournisseurs pour la première fois de sa vie. Comme je lui ai réglé mes dettes de 415 roupies avec un billet de 2.000, j’ai désormais un “droit de tirage” pour mes prochains achats».

Le même problème se reproduit un peu partout. Dans une bourgade du Tamil Nadu, au sud du pays, le journaliste Shekhar raconte avoir vu un photographe dont le chiffre d’affaires quotidien était tombé à 100 roupies (1,4 euro) au lieu des 2 à 3.000 habituels.

Un marché à l'arrêt I NOAH SEELAM / AFP

Le manque de cash affecte en cascade des pans entiers de l’économie. Dans la chaîne alimentaire, par exemple, où tout se paye en liquide, les marchés de gros sont à l’arrêt depuis quelques jours. Les paysans ne peuvent donc plus vendre leurs légumes avec de lourdes conséquences: pertes sèches de produits périmés, impossibilité d’acheter les semences dont ils ont besoin pour la saison des semis en cours. Les professionnels du textile signalent un effondrement des ventes de vêtements alors que la saison des mariages est en cours. Le secteur des transports est rudement affecté, tandis que l’immobilier, où les transactions comprennent une large composante de cash, est à l’arrêt.

Nouveaux trafics

L’esprit d’entreprise et l’ingéniosité des Indiens étant ce qu’ils sont, la démonétisation suscite à l’inverse le développement d’activités nouvelles: tout ce qui permet d’en contourner ou atténuer les effets. Un marché noir des billets démonétisés s’est immédiatement mis en place. Certains commerces les acceptent avec un rabais de 70 à 80% de leur valeur. Les vendeurs d’or et de bijoux sont très courus : on peut leur acheter du métal précieux en liasses de billets périmés, avec une facture antidatée faisant apparaître que la transaction a été réalisée avant la démonétisation, ce qui leur permettra d’échanger les vieux billets. En contrepartie, bien sûr, le prix de l’or ainsi vendu est fortement majoré. Autre exemple de débrouillardise: les chemins de fer indiens ayant été autorisés à accepter pendant quelques jours encore les vieux billets, les ventes de tickets de train de 1re classe à longue distance ont explosé, dans l’idée d’en demander ensuite le remboursement.

Ils les envoient aux guichets des banques pour changer 4.000 roupies de vieux billets sous leur nom, en échange d’une rémunération de 200 roupies

Dans certains cas, c’est une véritable petite industrie qui se met en place. «Il y a des gens à Lucknow qui ont engagé un millier de travailleurs à la journée. Ils les envoient aux guichets des banques pour changer 4.000 roupies de vieux billets sous leur nom, en échange d’une rémunération de 200 roupies. L’argent neuf ainsi récupéré est vendu aux détenteurs d’argent noir avec une commission de 30%», raconte Srawan Shukla, journaliste d’investigation dans la capitale de l’Uttar Pradesh, grand État du nord de l’Inde.

«Les politiciens et les bureaucrates corrompus, ainsi que les hommes d’affaires qui font de l’évasion fiscale, sont sous le choc», poursuit le journaliste, et certains en arrivent à «détruire leurs stocks de billet» détenus illégalement. On a ainsi trouvé ces derniers jours des paquets de billets de banque brûlés dans des champs ou flottant au fil des eaux du Gange… D’autres cherchent des moyens de sauver ce qui peut l’être. Une technique fréquemment utilisée consiste à répartir l’argent noir par paquets inférieurs à 250.000 roupies (le montant en dessous duquel il n’y a en principe pas d’examen de la part du fisc) sur des dizaines de personnes pauvres, domestiques, employés, familles défavorisées des environs, pour qu’elles le déposent à leur nom. Cet argent sera récupéré ultérieurement contre rémunération.

Encre indélébile

L’apparition de «changeurs professionnels» aux guichets des banques a pris de telles proportions, en fait, que depuis mercredi les déposants voient leur main droite marquée à l’encre indélébile pour les empêcher de venir à de multiples reprises!

L’écosystème de corruption créé par cette mesure anti corruption comprend enfin un immense champ d’opportunités ouvert à tous ceux, responsables de banque, agents du fisc et autres, qui auront un pouvoir de décision dans le fait de légitimer ou non une conversion de vieux billets.

ARUN SANKAR / AFP

Toute la question désormais est de savoir comment vont réagir les Indiens face à cette mesure, au delà du choc initial. Les avis divergent radicalement, y compris au sein des mêmes groupes sociaux. Prenez Rajiv et Ajai (prénoms changés). Tous deux sont comptables à Delhi, le premier dans un grand groupe, le deuxième comme indépendant travaillant pour des petites entreprises. Tous deux sont des exemples types de cette classe moyenne émergente qui a fortement contribué à l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, l’actuel Premier ministre. Rajiv ne décolère pas contre la démonétisation. S’il reconnaît volontiers le bienfondé théorique d’une mesure de lutte contre l’argent noir, il s’insurge contre une mise en œuvre qui va faire d’immenses dégâts selon lui:

«Les marchés de gros sont fermés, la consommation chute, une économie riche de cash va mourir faute de liquidités, lance-t-il. Les alliés de Modi et leurs bons amis du Congrès (principal parti d’opposition) qui ont mis cent fois plus d’argent dans des banques à l’étranger ne souffriront pas 1% de ce qu’endure l’homme de la rue!» 

Ajai, à l’inverse, ne tarit pas d’éloges sur une initiative qu’il juge «historique». L’économie parallèle était devenue «un immense trou noir, il fallait trouver un traitement», lance-t-il. Si cela cause quelques désagréments à la population, celle-ci «est prête à les supporter». Quant aux critiques, elles émanent «de médias déloyaux qui défendent des intérêts particuliers».

Si les billets de 1.000 roupies favorisent le stockage d’argent noir, pourquoi les remplacer par des billets de 2.000?

Un vif débat

Comme Ajai, de nombreux Indiens soutiennent a priori une mesure perçue comme décisive contre l’argent noir. Chez les économistes aussi, on met en avant les effets positifs que cette démonétisation devrait entraîner. À long terme, c’est «la face de l’économie qui pourrait en être transformée», estime l’agence de notation Crisil. Parmi les impacts positifs attendus figurent l’augmentation des recettes fiscales, l’amélioration de la position budgétaire de l’État, celle de la situation des banques via l’augmentation de leurs dépôts, un recul de l’inflation, etc. Voir une partie de l’économie souterraine réintégrer l’économie officielle ne peut être que bénéfique, de même que le développement des paiements par carte ou via les canaux électroniques, ou celui des modes d’épargne structurés.

Les économistes débattent également vivement sur l’énorme bonus budgétaire dont pourrait bénéficier l’Etat indien. Certains estiment que l’argent noir qui ne sera pas rapporté pour échange et sera annulé fera apparaître un colossal bénéfice dans les comptes de la banque centrale, qui sera reversé au budget de l’État. De quoi permettre à ce dernier de financer toutes sortes d’investissements dans les années à venir. D’autres économistes considèrent en revanche que le traitement comptable de cette opération hors norme ne permettra pas de faire apparaître à partir du néant des moyens financiers nouveaux.

Ce qui est certain, c’est que les effets positifs incontestables de la démonétisation ne se manifesteront qu’à moyen ou long termes. Dans l’immédiat, ce sont les impacts négatifs qui vont dominer. Cette initiative est «remarquable», mais il faut s’attendre à «au moins six mois de ralentissement économique» en particulier dans les zones rurales, estime Christopher Wood, directeur général du broker CLSA, qui envisage une baisse de la croissance comprise entre 0,5 et 1%.

Un effort… vain?

Troquer quelques mois de difficultés contre une amélioration structurelle de l’économie, c’est clairement le pari que fait le gouvernement indien. Mais nombre d’observateurs estiment que l’initiative lancée le 8 novembre ne changera pas fondamentalement les habitudes de corruption dans le pays. Cette opération «s’attaque au stock d’argent noir mais pas nécessairement à la création de nouvel argent noir», souligne une étude du même broker CLSA. Les fonctionnaires corrompus qui se faisaient payer pour délivrer un papier ou une autorisation ne vont pas cesser parce que les billets de banque ont changé.

SANJAY KANOJIA / AFP

Les cyniques estiment qu’ils seront d’autant plus enclins à se faire payer qu’ils voudront reconstituer les réserves qu’ils sont en train de perdre… Et comme le font remarquer avec ironie de nombreux Indiens depuis huit jours: «Si les billets de 1.000 roupies favorisent le stockage d’argent noir, pourquoi les remplacer par des billets de 2.000? La corruption va devenir deux fois plus facile!» 

«Les habitudes ne changent pas, soupire un habitant des beaux quartiers de Delhi, le week-end dernier, quatre jours après l’annonce, nous étions à un vernissage dans une galerie: le propriétaire nous a dit que si nous voulions acheter un tableau en liquide, il ne nous facturerait pas les taxes!» 

En fait, estime le journaliste Shekhar, rien ne changera vraiment «tant qu’on n’aura pas pris des mesures systémiques beaucoup plus crédibles contre la corruption, avec notamment un nettoyage du financement des élections. Pour le moment, il s’agit de mesures optiques».

L'opposition remontée

La mesure choc annoncée la semaine dernière apparaîtra-t-elle avec le recul comme une initiative révolutionnaire et courageuse ayant contribué à la modernisation du pays, ou bien comme un pari raté ayant porté un coup sévère à l’économie? Tout va se jouer sur la capacité du gouvernement à assurer un retour à la normale au plus vite. Dans l’immédiat, il modifie chaque jour les règles de retraits pour tenter de répondre aux besoins les plus criants, attribuant, par exemple, ce jeudi une petite enveloppe de cash aux agriculteurs ou aux familles organisant un mariage, tout en diminuant encore l’allocation pour les cas ordinaires, dans l’espoir que davantage de particuliers puissent obtenir un peu de liquidités.

Les gens ne voient pas le lien entre la corruption et le fait de ne plus avoir d’argent dans leur poche pour acheter leurs légumes

À la pression de la rue s’ajoute celle d’une opposition déchainée qui accuse pêle-mêle le Premier ministre Narendra Modi de ruiner les plus pauvres des Indiens, d’avoir prévenu à l’avance ses amis grands industriels pour qu’ils prennent leurs précautions et d’avoir fait de même avec son parti, le BJP, qui aurait pu ainsi faire le nécessaire pour préserver ses réserves financières en vue des prochaines élections. L’opposition est évidemment d’autant plus remontée que ses propres stocks de cash viennent d’être brutalement dévalués. Le chef du gouvernement s’est fait suppliant dimanche dernier, demandant des sanglots dans la voix à la population de le soutenir pendant cinquante jours. Sera-t-il écouté?

La patience à l'épreuve

Selon le professeur MS Sriram du Centre for Public Policy de Bangalore, le vrai danger c’est que «l’Inde perde patience». Ceux qui «se félicitent de l’assaut contre l’argent noir» et qui affirment que «nous devons souffrir un peu pour obtenir de gros bénéfices, sont ceux qui sont déjà dans l’économie électronique», ceux qui «abandonnent les auto rickshaws pour les agrégateurs de taxis sur internet, les vendeurs de snacks sur les trottoirs pour les services de livraison de plats à domicile payés par carte, les épiceries du coin pour les supermarchés en ligne». Très nombreux, les gens qui vivent de métiers traditionnels ne sont pas dans l’économie électronique et «perdent du business».

La patience des Indiens va donc être mise à rude épreuve dans les toutes prochaines semaines. «Les gens ne voient pas le lien entre la corruption et le fait de ne plus avoir d’argent dans leur poche pour acheter leurs légumes, estime le politologue Balveer Arora. Que se passera-t-il quand ils se rendront compte que la corruption continue avec les nouveaux billets à la place des anciens?»

Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot (35 articles)
Journaliste. Écrit sur l’Inde et sur la BD.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte