Partager cet article

Avec Donald Trump, le rêve américain tourne au cauchemar

La foule sur les Champs-Elysées, le 26 août 1944, lors de la libération de Paris | Jack Downey (U.S. Office of War Information) via Wikimedia Commons

La foule sur les Champs-Elysées, le 26 août 1944, lors de la libération de Paris | Jack Downey (U.S. Office of War Information) via Wikimedia Commons

Les deux démocraties qui ont gagné la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et la Grande Bretagne, tournent le dos en même temps au modèle sur lequel l'Occident a bâti sa prospérité.

Il y a deux façons de réagir à l’élection de Donald Trump. Soit l’on considère qu’il appliquera son programme; soit qu’il l’amendera et se révèlera, comme dans la conduite de ses affaires privées, un pragmatique bon teint. Dans l’ordre international, si la première hypothèse se vérifie, il faut craindre la période qui s’ouvre. Donald Trump s’est fait élire sur une base ultra-nationaliste, autour d’un triptyque isolationnisme/protectionnisme/nationalisme. À son programme figure donc le passage de «l’internationalisme libéral» au national populisme!

Ce serait ni plus ni moins la fin d’un ordre né de la Seconde Guerre mondiale, qui a connu son apogée le 9 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin. Observons que les deux vainqueurs de 1945, les États-Unis et la Grande-Bretagne, aux avant-postes de ce qu’il est convenu d’appeler le monde occidental, tournent le dos en même temps au modèle sur lequel cet Occident avait bâti sa prospérité.

Il n'existe plus que des intérêts nationaux

En lieu et place donc d’un monde qui semblait voué à l’extension du domaine de la démocratie libérale, nous avons désormais: à la tête de la Chine, potentiellement la première puissance économique mondiale, un président nationaliste qui cherche par des moyens d’intimidation vis-à-vis de son environnement asiatique à se perpétuer au pouvoir; à la tête de la Russie, un président qui a éliminé toute forme d’opposition et que guide une politique de puissance nostalgique de l’ère soviétique; et, désormais, un président-élu américain en rupture avec le credo qu’a permis plus d’un demi siècle de développement fondé sur l’ouverture des échanges et l’organisation progressive d’une ébauche de gouvernance mondiale (G8, G20, etc).

Ajoutons, pour compléter ce paysage: une Inde nationaliste, un coup d’état de fait au Brésil, une dérive dictatoriale en Turquie, la perpétuation de la dictature des mollahs en Iran, l’installation d’un démagogue redoutable aux Philippines. Cette liste n’étant pas exhaustive…

Trois piliers de notre monde sont ainsi ébranlés: l’organisation, aussi imparfaite soit-elle, des échanges mondiaux; celle de la sécurité collective; et celle de l’Europe qui a, en Donald Trump, un nouvel adversaire, sans doute le plus dangereux pour la cohésion de l’Union.

Donald Trump, candidat de l’anti-globalisation, a pêle-mêle promis d’abroger ou d’amender les traités de libre échange, avec l’Amérique du Nord comme avec la zone Asie Pacifique; et d’instaurer des droits de douane dissuasifs contre la Chine, pays dont il faut rappeler qu’il est pourtant le premier créancier des États-Unis. Ces annonces, si elles devenaient des décisions, déclencheraient autant de guerres commerciales…

À cette perspective, il faut ajouter la menace d’un retrait des États-Unis de l’accord de Paris: la lutte contre le réchauffement climatique y survivrait-elle? De même le candidat Trump a pris des positions qui tournent le dos à l’organisation d’une sécurité collective. Toutes les concertations organisées par exemple dans le cadre du G20, et qui avaient permis de faire face à la crise financière internationale, mais aussi l’ONU et toutes les agences qui en dépendent en seraient affectées. Car, aux yeux de Donald Trump, il n’existe pas d’intérêt général planétaire mais uniquement des intérêts nationaux: «l’Amérique en premier!».

L'Europe première victime de l'élection américaine

Sur le terrain de la sécurité proprement dite, l’épreuve de vérité ne saurait tarder. La logique voudrait que le nouveau président lève les sanctions contre la Russie, décidées après l’invasion de la  Crimée et les opérations de déstabilisation de l’Ukraine. Vladimir Poutine a non seulement soutenu Donald Trump (lequel est en lien d’affaires avec des cercles poutiniens) mais il a aussi aidé à sa campagne (à travers les cyber-attaques visant Hillary Clinton). Il est aussi celui qui a dénoncé les accords de désarmement nucléaire avec les Etats-Unis et celui qui s’engouffre systématiquement dans chaque brèche ouverte par la faiblesse américaine. Alors même que la crainte grandit de voir Vladimir Poutine s’intéresser d’un peu trop près aux Pays Baltes, Donald Trump a refusé l’idée de l’automaticité de la garantie de l’Otan!

L’Europe enfin est la victime la plus prévisible de l’élection de Trump. Parce que des signes avant-coureurs d’une possible guerre commerciale préexistaient. Celle-ci avec l’abandon probable du projet de traité de libre échange euro-américain deviendrait inévitable: l’Union européenne, et notamment la zone euro, ont un commerce extérieur fortement excédentaire quand les États-Unis ont un déficit abyssal… En outre, il faut prendre au sérieux le soutien de Trump au Brexit (Nigel Farage, ex-leader de l’UKIP a été le premier visiteur non américain du nouveau président). Marine Le Pen est évidemment candidate pour rejoindre un cercle élargi à d’autres mouvements populistes qui devraient obtenir, à Washington, un point d’appui alors qu’ils bénéficient déjà du soutien de la Russie. Or tous ces mouvements ont en commun de vouloir travailler à la déconstruction de l’Union.

L’ère Trump, si ce dernier tient ses promesses, pourrait bien aboutir à ce que les États-Unis cessent d’être un modèle pour les démocraties libérales. «Ils ont fait un rêve», disait-on avec espoir de John Kennedy et de Martin Luther King. Barack Obama aura peut-être été le dernier à tenter de perpétuer ce rêve. Lequel pourrait bien, Donald Trump aidant, devenir notre cauchemar.

Cet article a également été publié par Challenges.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte