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Pourquoi les agences spatiales font de leurs astronautes des stars

L'astronaute français Thomas Pesquet, quelques heures avant son décollage, le 17 novembre 2016 | Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

L'astronaute français Thomas Pesquet, quelques heures avant son décollage, le 17 novembre 2016 | Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

L'astronaute français Thomas Pesquet a décollé pour la Station spatiale internationale ce jeudi 17 novembre. Mis en avant par les agences européennes et françaises, sa popularité est un atout à l'heure de renégocier les budgets des missions spatiales.

Depuis quelques années, l'immensité hostile de l'espace semble s'être transformée en un lieu à la cool où les sondes spatiales sont douées de la parole et les astronautes posent comme des playboys. À l'approche de la neuvième mission de longue durée de l'Agence spatiale européenne (ESA), le Français Thomas Pesquet, le dixième Français à s'envoler dans l'espace jeudi 17 novembre à 21 heures à bord du lanceur Soyouz, est devenu un véritable phénomène médiatique.

Depuis l'annonce de sa sélection pour Proxima, le nom de cette mission de six mois menée par l'ESA et le Centre national d'études spatiales français (CNES), cet ingénieur de formation enchaîne les interviews dans les médias français et internationaux tout en narrant lui-même les différentes étapes de la préparation de son séjour orbital sur les réseaux sociaux. Sur son compte Twitter, on peut ainsi suivre ses derniers moments avant le décollage.

Ce storytelling spatial est loin d'être une première. Mais il confirme un phénomène récent. Depuis quelques années, la puissante NASA, qui a entraîné dans son sillage les autres acteurs internationaux de l'exploration spatiale, vulgarise ses missions pour toucher un large public, notamment en personnifiant les sondes et robots envoyés dans l'espace. Depuis 2012, le célèbre rover Curiosity, déposé sur Mars par la fusée Atlas V, fait part de ses observations sur le compte Twitter créé à son nom par le personnel de la NASA. 

Le 10 septembre, le robot s'exclamait ainsi à la première personne: «Meilleur. Road trip. Jamais fait. Ouvrez grands les yeux pour admirer le paysage martien».

Une stratégie narrative qui fonctionne puisque le compte de Curiosity est suivi par plus de 3,6 millions de personnes sur Twitter et ses messages ont été retweetés des milliers de fois. 

L'Agence spatiale européenne avait adopté le même procédé avec Philae, le petit atterrisseur largué par la sonde Rosetta sur la comète 67P Churyumov-Gerasimenko, une première dans l'histoire de l'exploration spatiale. Actif pendant trois jours à la surface de la comète en novembre 2014, puis «réveillé» en juin 2015, Philae a, comme Curiosity, raconté ses aventures sur son compte Twitter

Signe de l'attachement des internautes au petit robot, son message d'adieu –et larmoyant– posté le 26 juillet 2016, veille de la fin de la mission, a été largement partagé.

«Il est l'heure pour moi de vous dire au revoir. Demain, l'unité de communication qui me reliait à la mission Rosetta sera éteinte définitivement...»

«Le héros de notre automne»

Comme les robots Curiosity et Philae, Thomas Pesquet est devenue une star pour le grand public. Mais, évidemment, avec un véritable astronaute, le lien est encore plus fort. Son parcours force l'admiration, il parle couramment six langues, est ceinture noire de judo, pratique la plongée, le parachutisme et a été 

Ils ne sont pas les premiers, les noms des astronautes ayant marché sur la Lune sont gravés dans nos mémoires. Mais cette volonté de personnifier et de médiatiser toujours plus l'exploration spatiale répond à une volonté de rendre accessible au public les missions scientifiques qui s'étalent souvent sur des années et dont les résultats, mêmes vulgarisés, sont difficiles à appréhender pour une large partie de la population. En touchant le public, en soulevant un intérêt général pour l'exploration spatiale, la NASA, l'ESA ou le CNES veulent convaincre les gouvernements de leur accorder suffisamment de fonds en ces périodes de rigueur budgétaire. 

«Pour la neuvième mission européenne de longue durée dans l’espace (...) l’ESA n’a pas ménagé ses efforts à la veille des discussions cruciales prévues le 1er et le 2 décembre à Lucerne, en Suisse, entre les vingt pays de l’Union européenne membres de l’agence auxquels s’ajoutent la Norvège et la Suisse. Cette réunion, qui se tient seulement tous les trois ans au niveau ministériel, doit décider de l’orientation que va prendre l’Europe spatiale et de la répartition des budgets additionnels envisagés», explique le journal Le Monde

L'enjeu est grand puisque les sommes négociées sont colossales. Pour ce tour de table, c'est un montant de onze milliards d'euros qui sera discuté. En 2016, le budget de l'ESA est estimé à 5,2 milliards d'euros. Celui de la NASA est presque quatre fois supérieur avec une dotation d'environ 18,5 milliards de dollars, dont environ 4 milliards de dollars consacrés à l'exploration spatiale. 

Quelques instants avant le décollage, Le Monde rapporte des propos du secrétaire d'État à la recherche et à l'Enseignement supérieur Thierry Mandon qui vont dans le même sens:

«“La France est avec vous”, l’a félicité Thierry Mandon, qui louait encore, quelques instants plus tôt, ses capacités de communicant devant la presse. “Je soutiens de la manière la plus nette qui soit la volonté d’un spationaute de faire partager au grand public cet univers, a-t-il déclaré. A ce niveau-là, c’est du jamais-vu. Mais c’est un secteur qui nécessite un engagement public durable.”»

Selfies et prises de sang

Thomas Pesquet servira notamment de cobaye à de nombreuses expériences scientifiques dans le domaine de la santé. «Des chercheurs examineront le cerveau, les os et les muscles de Thomas pour étudier l’impact des vols spatiaux sur les êtres humains. L’astronaute français testera une nouvelle génération de capteurs médicaux qui trouveront des applications aussi bien dans l’espace que sur Terre», note le CNES sur son site web

Mais plus que les observations de médecins sur les prises de sang de Thomas Pesquet, les internautes verront, pendant les six mois de mission en orbite à 400km au-dessus de la Terre, des photos magnifiques de notre planète et des selfies dans les couloirs de l'ISS. Il est bien loin le temps où tout était retransmis quelques minutes au journal télévisé. Le départ a été retransmis en live et Thomas Pesquet raconte depuis des mois sa préparation sur les réseaux sociaux. C'est de cette façon que l'astronaute américain Scott Kelly, qui était resté près d'un an en orbite pour le compte de la NASA entre mars 2015 et mars 2016, avait émerveillé les Terriens. 

 

#Water #YearInSpace #spacestation #iss #space

Une photo publiée par Scott Kelly (@stationcdrkelly) le

 

Des prises de vues qui n'ont pas d'intérêt scientifique, mais qui font partie de l'opération séduction. 

«J'ai la chance très rare d'aller dans l'espace. Mais comment transmettre cela, à des enfants de huit ans par exemple? Tenter de leur expliquer la physique spatiale est important, mais insuffisant. Il faut avant tout montrer des choses qui les relient à leur quotidien. C'est pour cela que je me suis filmé dans de situations a priori banales: me brossant les dents en apesanteur, me rasant, buvant, et mangeant des cacahuètes», racontait au média suisse Le Temps, l'astronaute canadien Chris Hadfield, qui est devenu célèbre en chantant «Space Oddity» de David Bowie à bord de l'ISS.

Si les astronautes peuvent faire rêver les gens, leur popularité peut aussi influencer des dirigeants européens ou américains à l'heure de fixer les budgets des missions pour les années à venir. Une réalité que les agences spatiales ont bien saisie. 

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