Boire & manger

Cette guerre domestique autour de la nourriture dont personne ne parle

Vincent Manilève, mis à jour le 06.12.2016 à 12 h 26

Il suffit d’un dérapage pour que la cuisine devienne le terrain d’un affrontement impitoyable pour le contrôle des ressources alimentaires.

What To Eat [Explored] | Eric May via Flickr CC License by

What To Eat [Explored] | Eric May via Flickr CC License by

Le petit-déjeuner a toujours tenu une place particulière dans ma famille. Lorsque j'étais enfant, il s’agissait d’un repas presque ritualisé, où le jus d’orange ne pouvait être bu en quatrième vitesse avant de partir à l’école. Mon frère et moi nous efforcions d’influencer nos parents sur le choix des céréales, avec plus ou moins de réussite à chaque fois, car c'était là la seule junk food que nous pouvions manger à l’époque. Nous alternions donc entre une marque de muesli promue par notre mère, et des paquets aux couleurs éclatantes où le pourcentage de sucre était indécent. Mais, un jour, alors que nous peinions à finir le paquet de muesli, je découvris par hasard dans le garage un paquet de Smacks Choco Trésor –des céréales fourées au chocolat, le Graal des enfants nés après 1990–, ouvert et déjà bien entamé. J’ai alors compris que mon frère, que je respectais et avec qui je partageais la Nintendo DS, était l'auteur du plus cruel des braquages céréaliers.

En parlant de ce drame avec des proches, j’ai réalisé que la cuisine n'est pas seulement un lieu de convivialité. Que l'on soit enfant ou adulte, nous sommes tous concernés: il y a quelques semaines, nous vous parlions des drames de la cuisine mise à disposition sur les lieux de travail. Comme ce foie gras conservé depuis le pot de fin d'année, disparu sans laisser de trace –si ce n'est un malaise entre collègues. Nous avons tous fait face à cette situation: ouvrir le frigo, un placard, un garde-manger et, horreur, impossible de retrouver les victuailles sur lesquelles nous fantasmions. Dans les familles, on se bat souvent pour les tablettes de chocolat ou les desserts. Et que dire des colocations où chaque frigo/armoire/tiroir est mesuré pour être sûr que chaque personne bénéficie de son espace alimentaire personnel.

En y réfléchissant, il semblerait que notre instinct de survie nous pousse à défendre notre bout de viande (ou notre paquet de bonbons) dès qu'il sort du paquet de courses, envers et contre tous, comme le faisaient les hommes des cavernes il y a bien longtemps. Et ce malgré des milliers d'années d'évolution. Au point de se demander si les placards et les frigos sont en réalité des lieux stratégiques, reflets de nos comportements sociétaux.

Tubes de lait concentré et incident diplomatique

Tout commence dès le plus jeune âge, une véritable ruée vers l'or se joue autour la nourriture. Enfant, la cuisine ressemble à un coffre-fort géant, ouvert quelques heures par jour, mais que l’on peut tenter de braquer à tout moment. 

Et forcément, quand on a un frère ou une sœur, on réalise que l’on ne pourra avoir que la moitié du paquet de cookies. Une contrainte parfois difficile à accepter, qu’il faut gérer comme on peut. Sophie*, jeune femme de 27 ans, m'explique par mail avoir poussé ses parents à acheter deux tubes de lait concentré sucré et à inscrire sur chacun son prénom et celui de son frère.

«Honnêtement, je n’ai jamais su si mon frère le prenait sérieusement ou pas, mais de mon côté c’était vraiment hyper sérieux, c’était mon tube. Et je pouvais pleurer si quelqu’un y touchait. Ça pouvait créer un incident diplomatique, mon frère me disait “mais c’est pas grave” mais honnêtement, je trouvais ça difficile à vivre.»

En grandissant, on finit par découvrir les manigances de plus en plus élaborées de son frère ou de sa sœur pour optimiser son accès à tel ou tel produit. Le petit frère et la petite sœur de Margaux, 28 ans, avaient leur petit duel à distance autour des barquettes. «Je sais que ma petite sœur et mon petit frère planquaient les barquettes au chocolat, car sinon elles étaient avalées dans la minute où elles atterrissaient dans la cuisine, m'a-t-elle raconté au téléphone. J’entends encore ma mère dire “Qui a encore planqué les barquettes?” lorsqu’elle les retrouvait planquées derrière les pâtes et le riz.»

Une collègue, contributrice chez Slate mais qui préfère garder l'anonymat, m'a avoué qu'elle cachait sa tablette de chocolat préféré lorsqu'elle était enfant:

«C'était le besoin d'avoir un truc à moi! Et la seule façon d'être certaine d'en avoir tout court. Après je pense que la jalousie des enfants, les uns envers les autres, se reportent sur tous les objets: jouets ou bouffe. L'enjeu c'est ta place, ton espace, la reconnaissance de ton importance en tant qu'individu.»  

L'éducation joue beaucoup effectivement, selon Dominique Desjeux, anthropologue et sociologue:

«Il y a une part d’éducation, de culture, évidemment. Mais je pense que la survie explique beaucoup de comportements, c'est un moteur non négligeable car on ressent le besoin de protéger l’alimentation qui nous permet de survivre. Cela entraîne des classements de l’alimentation, entre ce qui est mangeable ou pas, mais aussi entre ce qui est à moi et pas à moi, entre ce que je peux partager et ce que je ne partage pas. Chez les enfants, la bataille pour avoir leur espace vital est encore plus forte. Chacun veut créer son territoire, cacher des aliments peut alors venir de l’envie de ne pas partager ou de refuser le principe du don et du contre-don, c’est-à-dire l’échange. Si un enfant refuse le contre-don, l’échange n’est pas équilibré et il est vécu comme une injustice, ce qui va entraîner des problèmes. Il y a aussi une part de transgression dans le fait de cacher des aliments, une transgression vis-à-vis de l’interdit pour s’affirmer. C’est un comportement profondément ancré dans l’humain.»

Et souvent, les parents sont poussés à jouer le jeu, comme ceux de Sophie: «Quand j’étais plus jeune, j’étais difficile avec la nourriture donc ma mère achetait des gâteaux que j’aimais bien. Évidemment, mon frère les aimait aussi donc il les mangeait. Ce qui n’est pas grave, en soi, mais dans mon esprit c’était “MES gâteaux”, du coup il y avait un placard qui n’était pas officiellement “MON placard”, mais ma mère rangeait dedans les trucs que j’aimait vraiment beaucoup, ou que j’utilisais pour cuisiner. Je ne voulais pas ne plus en avoir, or si tu laisses un truc à la portée de tous, ça veut dire que tout le monde peut le prendre. Alors que dans mon placard, c'était “caché” et personne ne pense à venir en prendre. C'est surtout pour m'éviter la déception de ne pas en avoir. J'imagine que je suis un peu capricieuse.»

 

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Une vidéo publiée par Kenshin & Chloey (@kitty.chloeykenshin) le

 

Post-it et bataille pour le placard du milieu

Le sentiment de propriété sur un espace dans l'appartement et la nourriture qu'on n'y met ne s'estompe pas à l'âge adulte. Car, une fois l'indépendance acquise, la nourriture ne s’échappe plus du frigo comme d’une corne d’abondance. Il faut l’acheter, il faut la mériter, il faut la protéger. C'est ce que note le sociologue spécialisé dans les pratiques alimentaires Jean-Louis Lambert:

«Il y a un rapport assez intime entre les mangeurs et les aliments car, à la différence d’autres choses, on les met dans notre corps et on sait que cela va nous assurer notre survie, notre image et notre identité quasiment sociale. C’est pour cela que l’on estime avoir besoin de s’approprier les aliments avant de les ingérer, quelque soit le contexte.»

Cette appropriation est un «fait social total» tel que l'a défini Marcel Mauss, «père de l'anthropologie française», selon Fanny Parise, anthropologue spécialisée en innovation et en consommation, experte pour la marque Seb, pour qui elle produit des études sur notre comportement dans les cuisines (et contributrice pour le site Slate.fr). Car ces comportements sont le fruit de contraintes d’espace (la cuisine est un lieu mi-privé, mi-public), d'un contexte économique complexe (la nourriture est une valeur refuge pour se réassurer) et notre façon nouvelle d’habiter ces logements. «Des stratégies et des jeux de pouvoirs se mettent en place et peuvent être visible dans l’espace de la cuisine, mais également dans l’organisation des placards ou du plan de travail.»

Les oppositions sont alors souvent franches et surviennent lorsque deux personnes, qui ont des liens personnels tout neufs ou tout simplement inexistants, se retrouvent dans un même lieu qu’il faut occuper. Les jeunes couples ne sont pas épargnés, comme me l'a expliqué ma collègue: «Un jour j'ai déménagé avec un garçon et comme on avait une grande cuisine, on a gardé nos deux frigos. Je suis certaine que ça a évité plein de conflits! Mon frigo est plutôt en bordel et donc, parfois, il le rangeait. Je pense qu'il avait besoin d'un espace ordonné avec sa bouffe.» Mais les affrontements alimentaires les plus terribles surviennent dans les colocations, où les personnes n’ont pas forcément choisi de vivre ensemble. Il faut alors compartimenter le réfrigérateur, se contenter d’un placard pour ranger ses pâtes, et surtout ne pas frôler la nourriture des autres.

«Ce qui est intéressant avec l’alimentation, c’est qu’elle se trouve partout dans une habitation et pas seulement dans la cuisine comme le voudrait la tradition, explique Dominique Desjeux. Elle peut être publique en étant placé dans des pièces communes comme la salle à manger afin d’être partagée, mais elle peut aussi être privée et intime. Chacun se créé ses espaces où il va mettre des produits alimentaires (de la même façon qu’il le fait pour des bijoux par exemple). Si quelqu’un les pique, cela va créer un drame car un objet placé dans un endroit est un signal, un signe que cet espace n’est pas partageable et que cette nourriture nous appartient.»

Maxime, 27 ans, a connu suffisamment de colocations pour remplir un livre d’anecdotes, allant des post-it sur chaque produit aux situations les plus improbables:

«Pendant une colocation en Bretagne, je me souviens d’un soir où je faisais cuire mes pâtes dans une casserole avec mon coloc à côté qui faisait cuire ses pâtes dans sa propre casserole. Tu réalises que les moments de convivialités en colocation sont assez rares. Je pense que c’est une question de personnalité, et parfois d’éducation, car il y a de vrais crevards parfois. Cela m’est déjà arrivé de faire exprès d’aller piquer dans le placard d’un autre, juste par provocation, pour voir s’il réagit.»

La guerre pour la bouffe, vision microscopique et primaire de notre société  

L'explication est aussi marketing, selon Fanny Parise, car nous avons été éduqués à ranger la nourriture, c'est l'idée même à l'origine de la création des frigros:

 «Souvent ces raisons sont en apparence irrationnelles, mais les individus avancent une justification logique et en adéquation avec leur propre système de croyances. Cette gestion de la cuisine permet d’apporter aux individus une cohérence dans leurs usages du quotidien dont la majorité des croyances sont héritées du social, mais également de la publicité et du marketing qui ont notamment “éduqué” le consommateur à l’usage des réfrigérateurs lors de sa première phase de commercialisation au siècle dernier.»

Mais, malgré toutes ces règles de répartition dans l'espace, les conflits peuvent aller plus loin, lorsque deux modes de vie complètement différents s'affrontent. «Je me souviens aussi d’une coloc qui voulait faire du compost dans la cuisine, mais ça pourrissait vite, il y avait des mouches partout, raconte encore Maxime. Il a fallu négocier, et un jour, alors qu’elle était partie, j’ai mis le compost dans sa chambre et, forcément, elle a retrouvé plein de mouches. Lors d’une colocation en Espagne, j'avais une coloc allemande végane qui avait emballé dans du cellophane un peu de viande que j’avais mis dans le frigo [du jambon Serrano de qualité supérieure, précisera Maxime par la suite]. C’était tendu, il ne fallait absolument pas qu’il y ait d’odeur dans le frigo. Sauf que, quelques jours plus tard, elle m’avait avoué avoir bien tapé dedans.» Nos modes de vie et nos convictions personnelles s'entrechoquent donc jusque dans le frigo. 

«Si une personne est dans l’échange, dans l’empathie, elle ne se rendra peut-être même pas compte qu’on lui pique ses gâteaux, estime Fanny Parise. Mais à l’inverse, quelqu’un qui a moins confiance en lui ou qui est radin va mettre en place une stratégie pour ne pas heurter la sensibilité de ses cohabitants tout en atteignant ses objectifs.»

Ce genre de comportement est, selon Jean-Louis Lambert, également lié aux progrès techniques et économiques de la société occidentale:

«L’homme dans la caverne ne pouvait pas vivre seul, il avait besoin des autres pour survivre grâce au partage de la nourriture. Avec le temps, et le progrès technique et économique dans notre société, on a vu une montée de l’individualisme. Le bien être est moins lié au partage et il n’est pas surprenant que cela touche les comportements alimentaires: à table par exemple, on voit progressivement l’abandon du plat partagé au milieu de la table pour avoir des assiettes personnalisés. Dans les foyers, on voit aussi cela avec les desserts individuels par exemple.»

Qu'on le veuille ou non, donc, notre guéguerre pour la nourriture en dit plus qu'on ne le voudrait sur notre société. Malheureusement, nos manies en cuisine sont encore peu explorées par la science et regorgeront toujours d'une grande part d'irrationalité. Ainsi, il y a quelques jours, lorsque je lui ai évoqué sa trahison passée dans l'affaire des Smacks Choco Trésor, mon frère a eu une réponse lapidaire et trollesque, que je ne comprendrai peut-être jamais: «Et alors? YOLO.» 

* Le prénom de Sophie a été changé à sa demande. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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