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Cher Macron, l’espérance, c’est beau mais ça ne remplit pas mon assiette

Emmanuel Macron, le 16 novembre 2016 I PHILIPPE LOPEZ / AFP

Emmanuel Macron, le 16 novembre 2016 I PHILIPPE LOPEZ / AFP

L'ex-ministre de l'Économie a fixé mercredi 16 novembre les grandes lignes de sa candidature. Pour avoir une chance de réussir son pari fou, il lui faudra beaucoup plus.

«L’espérance, a dit le philosophe anglais du XVIe siècle Francis Bacon, ça passe encore pour le petit déjeuner. Mais pour le dîner c’est trop maigre». L’élève philosophe Macron devrait lire Bacon. Les mots c’est beau, mais on a faim.

Courte et belle annonce de candidature d’Emmanuel Macron à la présidence de la République. «Le dessein français est l’émancipation» des hommes et femmes. Retrouver «le sens de cette Histoire». Emmener le pays «dans le XXIe siècle». La France «libre et fière» à l’opposé de celle des peurs, des insultes et de la déprime. Avec Macron, votez pour l’espérance! Beau discours, le verbe le plus noble qu’on ait entendu dans le magasin politique actuel. Seul le normalien Juppé rivalise peut-être à cette hauteur. L’espérance? on vote pour.

Le candidat neuf a ajouté qu’il n’aura pas de programme. Ça, c’est XXIe, c’est la politique coopérative. Le programme est «en nous», comme la force dans Star Wars. A la californienne. Le type de 38 balais n’a pas de passé. Il n’a pas de parti. Il n’a pas de fric. Et voilà qu’en plus il n’a pas de programme. La présidentielle par la face nord sans crampon, sans piolet, sans corde, rien. Nu comme le nudiste croisé dans Match sur la plage de Biarritz cet été. On hésite à voter du coup…

La méthode pharmaceutique

Possible quand même? Emmanuel Macron n’a rien à perdre, il joue le jeu de la modernité à fond les ballons. C’est bien, il a raison mais c’est hautement difficile à vendre. Pas de programme car, en bon lecteur de Pierre Rosanvallon, il propose «une révolution démocratique profonde». Internet ouvre la possibilité d’une démocratie post-représentative plus proche des gens, qui implique les gens, qui répond à leur insatisfaction de ne pouvoir se prononcer que tous les cinq ans et qui encourage leur envie d’engagement local ou global. La nouvelle politique c’est comme le cloud, chacun où qu’il soit a accès et peut corriger le texte. La nouvelle politique est une ré-implication des gens, C’est un pari d’avenir mais un pari forcément vague, forcément brouilllon, forcément fragile, donc forcément critiquable.

Pour l’économie c’est pareil. A l’inverse de tous les autres personnages politiques de l’Hexagone, Emmanuel Macron a lu Jean Tirole et autres Pierre Cahuc, les tenants de l’économie expérimentale. On rompt avec les programmes idéologiques concoctés dans les bureaux des états-majors. On copie la pharmacie. On essaie, on fait des tests à l’aveugle, avec placebo, on s’informe sur la planète Big Data des mesures qui marchent, qu’importe si elles viennent d’Inde ou du Canada. On est intellectuellement avide et agile.

Pour ces deux raisons de l’évolution de la science politique et de la science économique, il faut abandonner l’idée des 1000 pages de programme ultra-détaillées. S’en tenir à des grands principes, l’émancipation, l’espérance. A une dizaine de grands objectifs. Et en avant! La méthode viendra en Marche.

C’est une stratégie qui colle au temps présent. Elle innove, elle implique, elle fait passer l’efficacité avant l’idéologie. Bravo. On vote. Mais encore faut-il ne pas la surestimer. Il faut coller au temps, ne pas être trop en avance. Il faut une économie expérimentale mais ne pas oublier que les grands choix macroéconomiques restent à l’ancienne, politiques. Il faut une politique post-représentative mais ce qui est proposé dans ce cadre –les référendums locaux, les commissions de la société civile– reste très faiblard. 

Emmanuel Macron a tout, sur le papier, pour réussir: l’intelligence, la vision, le contexte. Il est le seul à correctement projeter la France au XXIe. Attention à ce qu’il ne manque pas de cette épaisseur, forcément poisseuse, forcément humaine, forcément traditionnelle, la seule qui parle aux perdants. Marier l’agilité et l’épaisseur, la vitesse et la pesanteur, comment faire? C’est l’équation de son pari fou.

L’espérance n’est achetée que par ceux qui en ont déjà. Les autres convives à dîner regardent le plat vide

Emmanuel Macron a très justement dit dans L’Obs du 10 novembre qu’il y avait trois France. Celle qui réussit dans la mondialisation, celle des métropoles. Celle «en déprise», périurbaine et rurale, le terrain du front National. Et celle des quartiers. C’est bien vu. Mais sans crampon, ni piolet comment faire cesser «la déprise»? L’espérance n’est achetée que par ceux qui en ont déjà. Les autres convives à dîner regardent le plat vide.

Par parenthèse, Francis Bacon est considéré comme le père de l’empirisme et de la méthode scientifique. Macron devrait s’y référer. Mais aussi tenir compte de sa remarque sur le contenu de l’assiette. Le candidat tout jeune parle naturellement à la première France jeune, californienne et entreprenante. Il cartonne chez ceux qui n’attendent surtout pas qu’on leur fasse manger des plats tout préparés. Cette clientèle choisit à la carte, elle fait son menu. Elle ne veut de la politique moderne qu’un enseignement intelligent qui l’équipe pour affronter les bouleversements à venir et qui l'encourage dans sa liberté.

Macron va réussir dans cette France-là. Mais pour les deux autres? Même s’il a des idées justes, expérimentales et modernes, pour convaincre les déprimés et les ghettoïsés, le macronisme ne peut pas s’en tenir à sa vision trop haute, à une sorte de méta-politique aussi bonne soit-elle sur l’état de nos démocraties et de nos économies. Sur le marché du travail, sujet fondamental, à lire l’interview dans l’Obs, le compte n’y est pas. On veut autre chose que la fin des 35 heures pour les jeunes et la nationalisation de l’Unedic. Pas idiot mais, seul, ça fait gadget.

Macron va faire un livre? On l’attend avec impatience intellectuelle et gargouillements ventraux.

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