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Emmanuel Macron vient nous proposer de ne pas être notre chef

Emmanuel Macron à Bobigny, le 16 novembre 2016 I PHILIPPE LOPEZ / AFP

Emmanuel Macron à Bobigny, le 16 novembre 2016 I PHILIPPE LOPEZ / AFP

L'ex-ministre de l'Économie s'est déclaré ce mercredi 16 novembre candidat à l'élection présidentielle. Le voilà désormais face à ses contradictions. Nous avec.

Emmanuel Macron est un littéraire; ça le mènera quelque part? Dans sa manière de devenir candidat à la présidence de la République se révèle une figure de rhétorique que les poètes affectionnent: l’oxymore. Elle fit la gloire de Gavroche mourant, «cette grande petite âme», dans une association des contraires riches de promesses. L’oxymore, ou l’oxymoron (du grec ὀξύμωρος, littéralement «malin stupide») rapproche deux termes que leurs sens devraient éloigner. Il suscite la surprise. Il exprime l’inconcevable. Il crée une nouvelle réalité poétique. Il rend compte aussi de l’absurde.

Notez. Ces références sont issues de Wikipedia, ce qu’Emmanuel Macron, en son temps brillant lycéen ne se serait pas autorisé. Mais pourtant, quelle acuité, quelle adéquation! Macron candidat, Macron président, relèverait, de fait, d’un inconcevable ou de la poésie! Tout se tient: l’oxymore est ici politique. Regardons.

Sans bruit ni fureur

Macron se lance à l’assaut du système. C’est ce qu’il dit. Il prétend prendre la Ve République contre les partis installés, la droite et la gauche en leurs jeux de rôles, le président sortant, les seigneurs de la guerre, tous ceux qui administrent ce pays en son éternité et ses impossibles. Bien. Normalement, ce genre de chose se pratique dans le bruit et la fureur. C’est dans la colère et l’emphase que l’on chasse les marchands du Temple. C’est par un putsch que Bonaparte renverse le directoire et de Gaulle la IVe. Ce sont des philippiques et du bruit, du mépris et du venin, de la rage et des larmes, que mobilisent, chacun à sa manière, les anti-système, de Poujade aux Le Pen, de Mélenchon à Arlette. On est sauveur et vengeur, fâché, sans pitié pour ce que l’on veut renverser!

Macron, lui, ne crie pas. Pas un mot de trop. Ne nous fâchons pas.

Pas un mot plus haut que l’autre, dans sa péroraison de Bobigny. Au contraire. Des fautes de ton. Des trous. Une voix presque timide, et une supplique à la fin, un appel aux hommes de bonne volonté, une main tendue… Parce que seul, que faire?

Pas un instant, Macron ne pose en chef charismatique qui entraînera le pays. Il lui demande simplement de se débloquer, et de venir, avec lui, se réparer

Young Mr Macron

Les hommes de bonne volonté. Jules Romains, nous vois-tu? «Gloire, dans les hauteurs, à Dieu! Et, sur terre, paix chez les hommes de bon vouloir!» Saint Luc, est là? Pas un instant, Macron ne pose en chef charismatique qui entraînera le pays. Il lui demande simplement de se débloquer, et de venir, avec lui, se réparer. Nous trouverons. Il dit «nous», et suppose qu’il en en est, de ce «nous». Il est humble. Il le montre. Il sonnerait bien en anglais, dans une église? Emmanuel Macron vient nous proposer de ne pas être notre chef.

Le ton de Macron est le contraire de ce qu’il entreprend. Ses mots sont le contraire de la violence qu’il prétend infliger aux Hollande, Juppé ou Valls. Il est un oxymore politique.

Il me rappelle, c’est un si vieux film, ce grand dadais de Lincoln jeune, joué par Henry Fonda dans Young Mr Lincoln, chantonnant «my politics are short and sweet» devant des yankees étonnés. N’y voyez nulle admiration, juste une réminiscence, et –comment dire: un dévoilement. Le doux Lincoln finit par ravager le Sud rétif à sa douceur et à la justice, Scarlett O’hara s’en souvient encore. Young Mr Macron. Doux Macron. C’est par la douceur qu’il veut les tuer? C’est pas la gentillesse qu’il veut en finir? C’est en tremblant d’émotion, parlant presque mal mais en paraissant juste, quand les autres, habituellement, étalent leur force et leur destin, qui veut déminer la Ve? Et après?

Évidemment. Il faut ce désordre absurde pour renverser la logique. 

Place au renoncement fructueux?

Notez. On ne parle pas de fond ici. On connait le fond. Macron pense qu’il n’est pas d’autre réalité sensible que la nôtre, et que la France et les Français doivent s’y adapter, pour renouveler notre génie, au moins notre bien-être. C’est en renonçant à l’arrogance de l’exception que nous retrouverons notre place dans le monde. Cette acceptation, les politiques modernes, libéraux ou socio-libéraux nous la présentent depuis des lustres comme une obligation. Macron aussi. Mais gentiment. Il nous demande le renoncement fructueux. C’est un oxymore, ou du Schumpeter. Il dit, dans un pays monarchique, qu’on fera les choses ensemble. Les Français, ensemble. Un oxymore encore aurait dit le père Jules, Cesar, qui savait nos divisions.

Notez encore. On ne parle pas de sincérité ici, ni de crédibilité. L’homme de l’élite, de l’ENA, de Rotschild, du pouvoir, en marcheur du peuple, sans un cri, sans un mot de trop, vraiment? Macron est encore plus intelligent que ça, ou pénétré de ce qu’il fait. Crierait-il, vouerait-il aux gémonies à grand fracas les politiques et leurs coteries, que sa prétention serait moquée, que sa morgue lui interdirait notre attention. On ne peut aimer une supériorité bavarde. Macron ne bavarde pas. C’est par l’oxymore qu’il conjure sa distance. Il n’a pas pas moqué un T-shirt, cette fois-ci. Il n’est qu’un parmi nous.

Ce que j'aime en ma folie, c'est qu'elle m'a protégé, du premier jour, contre les séductions de “l'élite”: jamais je ne me suis cru l'heureux propriétaire d'un “talent”: ma seule affaire était de me sauver

Sartre

Le travail et la foi

Il me rappelle un autre morceau de bravoure, d’une infinie conscience de soi, mais faisant l’éloge de l’égalité. L’oxymore sartrien, dans Les Mots, est un modèle de politique.

«Ce que j'aime en ma folie, c'est qu'elle m'a protégé, du premier jour, contre les séductions de “l'élite”: jamais je ne me suis cru l'heureux propriétaire d'un “talent”: ma seule affaire était de me sauver –rien dans les mains, rien dans les poches– par le travail et la foi. Du coup, ma pure option ne m'élevait au-dessus de personne: sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l'œuvre pour me sauver tout entier. Si je range l'impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui.»

Pas de talent. Pas d’élite. Pas d’autre génie que le travail. Tout un Français, fait de tous les Français et qui les vaut tous et que vaut n'importe lequel de ses compatriotes. Le suit-on? Dit-il vrai? Jamais une candidature aura été aussi peu arrogante dans la forme, et autant déterminée dans ce qu’elle implique. Jamais un homme aussi sûr de lui ne se sera dépouillé de l’arrogance avec autant d’ostentatoire naturel. L’oxymore est l’avenir de Macron.

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