France

Jean-Marie Colombani: la France sort de l'Histoire

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 13.11.2009 à 12 h 01

Le localisme, le dérisoire et l'anecdotique aspirent progressivement la vie politique comme celle des médias.

Nicolas Sarkozy et Angela Merkel le 11 novembre devant la tombe du soldat inconnu  Reuters

Nicolas Sarkozy et Angela Merkel le 11 novembre devant la tombe du soldat inconnu Reuters

«Depuis quelques temps je trouve l'atmosphère en France assez dépressive, assez morose. Il me semble qu'à Berlin, elle est plus exaltante». Ces phrases sont de Marie Ndiaye, prix Goncourt, qui répondait sur Europe 1 à la polémique, une de plus, particulièrement nulle celle-ci, lancée contre elle par Eric Raoult, député UMP de Seine-Saint-Denis. Il invitait l'écrivaine à un «devoir de réserve» après qu'elle eut affirmé (c'était au mois d'août) qu'elle avait quitté la France, en gros, à cause de Nicolas Sarkozy. Il s'agissait donc pour elle de préciser sa pensée. Mais sur le jugement qu'elle énonce, je confirme: la France est toujours en dépression tandis qu'à Berlin on voit les choses autrement. Les commémorations récentes que nous venons de vivre l'illustrent: quel décalage entre les événements historiques dont il était question et le débat franco-français!

Après la chute du mur de Berlin, daté du 9 novembre 1989, la question posée par Francis Fukuyama était celle «de la fin de l'Histoire». Après les célébrations du 20ème anniversaire de cet évènement, on peut se poser la question de savoir si une partie de la France ne veut pas plus simplement sortir de l'Histoire.

Je m'explique: l'évènement célébré lundi 9 novembre à Berlin par une pléiade de chefs d'état, réunis autour d'Angela Merkel, est d'une portée considérable. A la fois révolution et libération, prélude à la chute de l'empire soviétique, à l'unité de l'Allemagne puis à celle de l'Europe. Il précédait de 48 heures la cérémonie organisée le 11 novembre à Paris à l'Arc de Triomphe, à laquelle était convié pour la première fois un chancelier d'Allemagne, en l'occurrence Angela Merkel. Evènement lui aussi important, puisqu'il change le sens du 11 novembre et nous fait passer de la célébration d'une victoire militaire à celle de la réconciliation qui a permis qu'existât une union européenne.

La cérémonie de Berlin, qui s'est déroulée sous une pluie glaciale, était à la fois originale -avec un Lech Walesa poussant des dominos qui symbolisaient la chute du mur- et émouvante par les mots prononcés par la chancelière; mais elle a aussi revêtu une portée non négligeable. Alors que Poutine venait de manifester sa nostalgie pour l'Allemagne de l'Est (on se souvient qu'il avait sévi à Dresde), le président Medvedev a clairement pris acte de la nouvelle donne européenne.

La commémoration du 11 novembre, brève et sobre, nous a aussi permis de mesurer la portée historique d'un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de celui qu'avait échangé Helmut Kohl et François Mitterrand à Douaumont en 1984. Au «refus de confondre l'amour de son pays avec la haine de l'autre» de Nicolas Sarkozy a fait écho le «nous vivons un moment de grâce de l'Histoire» d'Angela Merkel.

Pourtant dans ces dernières 48 heures qu'avons-nous vu, ou entendu, en France? La polémique du jour bien sûr: elle portait cette fois sur la présence ou non du jeune Nicolas Sarkozy, qui était alors une des jeunes pousses du RPR, lors de la chute du mur à Berlin. Polémique dérisoire, ridicule, humiliante même pour un pays qui voudrait reconquérir son leadership en Europe. Illustration on ne peut plus caricaturale du rétrécissement des débats français, du localisme qui aspire progressivement la vie politique comme celle des médias; et bien sûr nouvelle preuve que seul comptent désormais l'émotion ou ce qui en tient lieu, et le ressentiment du moment. Quelle tristesse!

Alors qu'il y avait là, dans ces 48 heures, quelques occasions de débats d'importance. Celui sur l'Histoire d'abord qui aurait avantage à remplacer la dernière en date des initiatives d'Eric Besson sur l'identité nationale; l'identité est d'abord forgée par la façon dont on enseigne et dont on assume l'Histoire. Or, autour du 9 novembre, il y avait au moins deux discussions utiles, possibles. L'une aurait pu porter sur la nature de l'événement, qui a d'ailleurs été très présente à Berlin. Pour Lech Walesa par exemple, on a tort de se focaliser sur la chute du mur: pour l'ancien leader de «Solidarité», l'empire soviétique est mort de l'action conjuguée de Jean-Paul II, des ouvriers et du peuple polonais et de l'appui des Etats-Unis. Pour Angela Merkel qui a, plusieurs fois dans la journée, rendu hommage à Mickael Gorbatchev, c'est le rôle de ce dernier à la tête de l'Union soviétique, conjugué à la levée en masse des Allemands de l'Est qui a ouvert une brèche qui devait se révéler décisive.

Vrais débats donc: s'agissait-il d'une révolution, d'une libération obtenue par l'un ou l'autre peuple jusque là opprimé, ou par les deux ensemble? Ou s'agissait-il au contraire d'une sorte d'implosion de l'empire décrétée par le haut, par un Gorbatchev dépassé par les événements?

Autre dispute possible: le rôle de la France. François Mitterrand, qui avait été un temps déstabilisé au point de paraître vouloir voler au secours de la RDA puis de l'URSS, nous a-t-il fait manquer ce rendez-vous avec l'Histoire? S'était il vraiment planté? En fait, il s'était largement repris et nous devons à la qualité et à la force de sa relation avec Helmut Kohl de vivre avec ce que l'Union européenne a de meilleur et de plus fort, à savoir l'euro. Le deal final entre les deux hommes fut en effet, en plus d'obtenir la sacralisation de la frontière Oder-Neisse entre l'Allemagne et la Pologne, d'échanger le soutien français à l'unité de l'Allemagne contre l'ancrage de cette dernière dans l'Union européenne. Et la concrétisation de cet ancrage fut l'abandon par Helmut Kohl du sacrosaint deutsche mark, remplacé donc par l'euro. Or, nous vivons toujours sur les fondements de cet accord-là. Il eut donc été tellement plus «exaltant», comme dirait Marie Ndiaye, de s'interroger sur la façon dont nous pouvons et devons dépasser cette frontière-là pour porter plus loin nos destins d'Européens.

A dire le vrai, cette préoccupation est présente à l'esprit de Nicolas Sarkozy et d'Angela Merkel. Déjà on peut rendre cette justice au président français d'avoir désembourbé l'Europe. Il suffit pour le mesurer de se reporter 2 ans et demi en arrière: l'Europe était paralysée après le non français au référendum voulu par Jacques Chirac, lequel s'était rendu parfaitement impopulaire dans l'est de l'Europe, nouvellement raccordée à l'Union, pour avoir pris les nouveaux adhérents de haut et pour les avoir traités comme quantité négligeable. Or nous sommes de nouveau à la manœuvre en même temps que l'Europe s'apprête à désigner son premier président et son premier haut représentant.

En même temps, nous sommes dans l'attente de la réponse allemande à une série de propositions françaises qui seraient, en effet pour le coup, de nature à relancer le couple franco-allemand. Car Nicolas Sarkozy s'est finalement rendu à cette donnée de base de la vie européenne: rien ne peut vraiment avancer s'il n'y a pas au préalable un accord entre Paris et Berlin. Comme Edouard Balladur ou Lionel Jospin avant lui, sans parler de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy avait, au début de son mandat, caressé l'espoir d'une meilleure entente avec Londres. Comme la plupart des dirigeants français, il avait commencé par maugréer contre le cadre trop limité ou trop strict de la relation franco-allemande et ne jurait que par Tony Blair plus Gordon Brown. L'un et l'autre ont été, sur ces questions européennes, aux abonnés absents. Et Nicolas Sarkozy a du concéder qu'il lui faudrait davantage s'intéresser à Berlin, même s'il refusait d'envisager d'y passer ses vacances...

Le catalogue proposé à l'Allemagne est donc impressionnant: un ministre commun siégeant dans chacun des deux gouvernements pour porter la relation bilatérale; une session commune de nos deux parlements; un programme de recherches scientifiques et technologiques commun; un rapprochement sur tel ou tel projet de nos industries de défense, etc... Et sans attendre bien sûr, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel se sont accordés sur la future présidence de l'Union (l'avantage semble aller à l'actuel premier ministre belge). On verra donc si Angela Merkel souscrit à ce catalogue, ce qui serait évidemment une bonne nouvelle. En tous cas, ce qui est visible à Berlin et perceptible, c'est la joie de vivre malgré la crise, l'optimisme, une relative tranquillité d'esprit: l'Allemagne apparaît aujourd'hui comme naturellement et banalement soucieuse  d'elle-même, sans jamais mettre en doute son ancrage européen. Angela Merkel, tirant la leçon à Paris de ces deux journées du souvenir, a indiqué que l'une et l'autre nous commandent de préserver ensemble nos valeurs, à savoir, à ses yeux, la démocratie, la solidarité européenne et le partenariat transatlantique.

Mais nous sommes à Paris, dans cette ambiance morose en effet décrite par Marie Ndiaye et, semble-t-il, condamnés à aller de polémique en polémique. Devenir une sorte de grand parc de loisirs pour le reste du monde et une occasion de se cultiver bien sûr à travers nos villes musées n'est-ce pas un destin qui tente une partie de nos compatriotes. On le voit face à la crise: l'économie française, objectivement, a reculé de trois pas; nous avons descendu trois marches. Mais tout se passe comme si le pays s'efforçait de s'accommoder de ce nouvel état des choses sans chercher à regagner ces trois marches perdues; sans quête donc d'un effort de compétitivité et de dynamisme qui nous sont absolument nécessaires, aux dépens d'une jeunesse qui a, elle, de l'énergie à revendre et que l'on préfère enfermer dans des querelles inutiles (n'est-ce pas, Eric Besson?).

Bien sûr, il entre dans la place occupée par nos polémiques villageoises la traduction d'un mécontentement général de l'opinion et d'une crispation d'une partie de celle-ci face au pouvoir en place. Un micro-incendie, tel que celui de la date de la visite de Nicolas Sarkozy au mur de Berlin en novembre 1989, ne peut prendre que si le substrat est défavorable, que si le terrain se prête à n'importe quel embrasement. C'est un révélateur comme un autre. Mais il y a aussi, pour le pouvoir, un usage paradoxal de ces polémiques ultra secondaires: elles chassent les débats qui devraient avoir lieu sur les incertitudes et les difficultés que nous allons devoir traverser en 2010 par exemple; ou encore, sur la pertinence et l'efficacité des réformes engagées: sortirons-nous renforcés ou affaiblis de la crise? Mais ce serait sans doute trop demander...

Jean-Marie Colombani

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