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La terrible histoire de l'auteure qui n'a pas survécu à l'écriture de son roman

Marsha Mehran via le site de son père MarshaMehran.com

Marsha Mehran via le site de son père MarshaMehran.com

Marsha Mehran, écrivaine née en Iran à la fin des années 1970, n'a jamais obtenu le visa dont elle avait besoin pour écrire en paix aux États-Unis. Sa vie a tourné au cauchemar lorsqu'elle a fini par s'installer en Irlande.

Le 12 avril 2014, l'agent immobilier Teresa Walsh reçoit un SMS de Marsha Mehran: «Teresa, je vomis du sang depuis plusieurs semaines. Je reviens vers toi dans quelques jours pour voir où j’en suis. Je suis plutôt malade.» Marsha Mehran loue depuis le mois de janvier une petite maison à Lecanvey, un village situé dans le comté de Mayo qui borde les plages d’Irlande de l’ouest. Elle s’y est installée, a-t-elle expliqué à Teresa Walsh, pour écrire son nouveau roman, L'École d’esthétique du samedi soir.

À la lecture du SMS, Walsh demande immédiatement à Marsha Mehran si elle a pris contact avec un médecin et si elle peut faire quoi que ce soit pour elle. Elle ne recevra plus jamais de réponse. Quinze jours plus tard, le 30 avril 2014, elle entrera dans la petite maison grise avec son double de clefs et trouvera Mehran allongée sur le sol de sa cuisine, un simple gilet en laine sur ses épaules. Elle aurait eu 39 ans cette année.

Mahsa Mehran naît en Iran le 11 novembre 1977. Ses parents choisissent son prénom quelques jours après sa naissance: le visage rond et les grands yeux noirs de cette petite fille les persuadent de l’appeler «Mahsa» qui signifie, en vieux persan, «semblable à la lune». Elle est une déflagration de beauté dans un moment où leur pays est en proie à de vives tensions, tiraillé entre plusieurs mouvements d’opposition et un chah toujours plus tyrannique. Ils décident de partir. Leur premier choix porte sur les États-Unis. La crise des otages américains en Iran les oblige à revoir leur plan. La famille Mehran s’exile finalement à Buenos Aires, en Argentine. Ils ouvrent une épicerie et inscrivent Mahsa à la St. Andrew’s Scots School, une école écossaise au nord de Buenos Aires. La maison est remplie de livres. A 6 ans, la petite fille parle le parsi, l’anglais, et l’espagnol. Puis le feu vert pour les États-Unis est donné: les Mehran s’installent alors à Miami, en Floride. C’est là-bas qu’elle se choisit un nouveau nom: Marsha.

De Buenos Aires aux États-Unis

Arrive le jour où ses parents divorcent. Marsha Mehran prend à nouveau sa valise et passe ses années lycée à Adelaïde, en Australie. Une fois son bac en poche, elle retourne aux États-Unis avec 200 dollars en poche et l’envie d’en découdre avec ce pays qui lui échappe sans cesse. Direction New-York.

Dans un premier temps, Marsha devient serveuse dans un restaurant tenu par la mafia russe: «Il n’y avait jamais aucun client, ce que je trouvais bizarre au début, jusqu’à ce que je comprenne que c’était une façade pour blanchir de l’argent». Un soir, elle entre dans un bar de Manhattan pour étancher sa soif et s’amuser. La jeune femme tombe amoureuse du barman, un irlandais du comté de Mayo qui n’a pas sa langue dans sa poche, et deux mois plus tard, lui demande de l’épouser. Il s’appelle Christopher Collins.

Le couple navigue entre l’Australie, où ils se marient, les États-Unis et l’Irlande. Une nuit, Marsha se dit qu’elle doit être écrivain ou rien. Elle consacre alors deux ans de sa vie à un long manuscrit, mais réalise une fois terminé que l’histoire ne prend pas. «Il manquait quelque chose. Une forme de joie. Une vitalité, une gaieté propres aux Iraniens et à la culture perse». Elle se lance dans un nouveau roman, qu’elle écrit cette fois en six semaines, se nourrissant uniquement «de crème glacée et de chocolat». Le livre est accepté chez Harper Collins. Elle saute sur le lit et crie à son mari: «Je vais pouvoir m’acheter des sous-vêtements neufs!». Christopher Collins «l’aime un peu plus chaque jour», mais il y a un problème. Pour un délit mineur, Marsha a perdu son visa permanent aux Etats-Unis. Le couple se ruine en frais d’avocats, en vain. L’auteure ne peut pas s’installer dans le pays. Marsha rêve de vivre à Brooklyn où le mélange des cultures la réconforte. Toutes ses démarches prennent l’eau. Son mariage n’y survit pas : Collins et elle divorcent en 2008. Son deuxième roman, Rosewater and Soda Bread est publié. Elle n’a toujours pas de maison.

De retour en Irlande

Etait-ce parce qu’elle s’était éprise de l’île ou d’un de ses enfants que Marsha est revenue en Irlande? La jeune femme demande la nationalité irlandaise et l’obtient, mais sa fuite est déjà trop engagée. Sur la porte de sa petite maison, elle accroche une pancarte: «Ne pas déranger. Je travaille.». Qu’il pleuve ou qu’il vente, les propriétaires du pub du coin voient Marsha assise sur un banc devant chez eux. Ils l’invitent plusieurs fois à entrer, elle refuse. «J’imagine qu’elle avait besoin du Wi-Fi (…) Bien sûr nous lui avons proposé d’entrer. Nous lui avons dit qu’elle n’avait pas besoin de consommer. Mais j’avais le sentiment qu’elle préférait être seule».

Au bord de l’obsession, elle écrit et corrige le texte de son dernier livre, L'École d’esthétique du samedi soir. Dans une lettre envoyée à son père elle raconte:

«J’ai passé les cinq derniers mois sur les corrections. Il n’y a pas une nuit où je ne me réveille pas en plein sommeil, le corps trempé de sueur et le cœur battant aux rythmes d’une vieille tarentelle dans ma poitrine. J’ai l’impression d’avoir pris dix ans, les yeux tombants, la peau cireuse, avec le vague souvenir que je me suis lavé les cheveux il y a une semaine.»

Lorsque Teresa Walsh, l’agent immobilier, pénètre dans la nouvelle maison de Marsha Mehran le 30 avril 2014, elle découvre un intérieur jonché de papiers gras, de bouteilles en plastique vides et d’emballages de chocolat. Des moisissures couvrent des poêles pleines d’urine entreposées dans chaque pièce. A côté d’elle, une pièce d’un euro et un billet de 5 dollars. Pas d’alcool, de médicament ni de drogues. Le rapport d’autopsie indique que Marsha Mehran a peut-être eu une infection des intestins qui l’a déshydratée. Son corps était dans un état de décomposition trop avancé pour affirmer la cause de sa mort avec certitude, mais du moins la version officielle. Son père et son ex-mari, eux, pensent que l’absence de racines de Marsha a joué sur sa stabilité mentale. «Elle a passé sa vie à chercher un foyer», raconte Christopher Collins à The Independent. «Pas de pays, pas de réelle maison, pendant des années et des années». La fin tragique de Marsha Mehran nous rappelle que si la terre manque au corps, il se mettra en tête de la rejoindre.

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