Partager cet article

Voter Trump était un choix dont nul ne peut s'exonérer

Lors d'un meeting de Donald Trump à Geneva (Ohio), le 27 octobre 2016. JEFF SWENSEN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Lors d'un meeting de Donald Trump à Geneva (Ohio), le 27 octobre 2016. JEFF SWENSEN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Leurs motivations comptent moins que les conséquences concrètes de leurs actes pour des millions d'Américains.

Donald Trump a mené une campagne démagogique, prenant pour cible les Américains musulmans, les immigrés hispaniques et les manifestants noirs. Il a laissé libre cours aux plus bas instincts de la psyché américaine et adressé des clins d’œil appuyés à tous les nationalistes blancs et tous les antisémites qui le soutenaient dans sa course vers la Maison-Blanche. Des millions d’Américains ont voté pour ces idées, permettant ainsi au nationalisme blanc et à la réaction blanche de siéger dans le Bureau ovale.

Inévitablement, les adversaires de Trump ont utilisé ce fait pour condamner ses électeurs en les mettant face aux conséquences probables de leur vote, en leur reprochant d’avoir imposé Donald Trump au pays et au monde. Mais presque immédiatement est venue la réplique: «Essayez de comprendre ce qui se joue vraiment», écrit ainsi Michael Lerner du New York Times, dans un article intitulé «Cessez de montrer du doigt les électeurs de Trump»: «De très nombreux électeurs de Trump avaient très légitimement le sentiment d’affronter de plein fouet une réalité injuste.» Il poursuit: «La gauche doit cesser d’ignorer les peurs et les souffrances des gens. Le racisme, le sexisme et la xénophobie utilisés par M. Trump pour promouvoir sa candidature ne révèlent pas une sorte de méchanceté inhérente chez la majorité des Américains.»

Sur Twitter, Chris Cillizza, du Washington Post, donne sa version de cet argumentaire: «L’idée que “électeur de Trump = raciste” est extrêmement dangereuse pour la démocratie. Et fausse, de surcroît», dit-il, en ajoutant «qu’il n’y a rien de plus exaspérant –et de plus contre-productif– à mes yeux que de dire que les 59 millions d’électeurs de Trump sont tous racistes. C’est ridicule.»

Plus de 300 incidents

Mais pendant ce temps, plus de 300 incidents, allant du harcèlement à l’intimidation, ont été rapportés depuis l’élection de Trump, selon le Southern Poverty Law Center. NBC News en a confirmé plusieurs, dont certains qui ont vu des vandales peindre à la bombe des slogans injurieux («Heil Trump») ou des croix gammées sur des églises des communautés hispaniques ou LGBT. A l’université de San Diego, une étudiante musulmane qui portait un hijab a déclaré s’être faite détrousser par deux individus masculins qui se sont présentés comme des partisans de Trump et, à l’université du Michigan de Ann Arbor, une étudiante musulmane a déclaré qu’un homme l’avait approchée et avait menacé de la brûler vive si elle n’ôtait pas son hijab. A l’université de Pennsylvanie, des étudiants noirs de première année ont été ajoutés à un groupe de discussion raciste sur GroupMe, où ils ont été menacés de lynchage.

Des millions d’Américains craignent à juste titre ce que l’administration Trump pourrait leur faire subir. S’il existe un groupe de personnes qui a besoin du soutien de la nation, ce sont ces gens et pas ceux qui ont soutenu Trump et ses promesses de violence étatique à l’encontre des immigrés hispaniques et des Américains musulmans. Toute cette sollicitude, cette indignation et cette soudaine télépathie morale déployées pour défendre les partisans de Trump –qui ont voté pour un raciste avec un programme raciste– est délirante et frôle l’ignominie.

Il serait bon de répéter tout ce que Trump a pu déclarer au cours de cette élection. Durant sa campagne, il n’a eu de cesse de prononcer des discours de haine contre les hispaniques et de condamner les Américains de confession musulmane en les soupçonnant collectivement d’être de potentiels coupables d’actes terroristes. Il a présenté l’Amérique noire comme une dystopie où la loi ne s’appliquerait plus et décrit les Américains noirs comme des niais et des idiots. Et à ses partisans, Trump a promis des expulsions massives, l’interdiction d’entrée sur le territoire pour les musulmans et le rétablissement strict de «la loi et l’ordre» dans les communautés noires.

Trump est désormais le président élu. À en juger par ses premiers choix durant la période de transition –des personnages comme Kris Kobach, partisan d’une ligne dure sur l’immigration, ou Steve Bannon, nationaliste blanc assumé–, il semble qu’il a bien l’intention de tenir ses promesses.

Myopie et égocentrisme

Le fait de savoir si l’élection de Trump révèlerait ou non une «méchanceté inhérente» des électeurs n’a aucun intérêt. Ce qui en a, par contre, ce sont les conséquences pratiques de la présidence Trump. Trump a fait campagne sur la répression d’État des minorités défavorisées. Il nous donne aujourd’hui tous les signaux qu’il a bien l’intention d’appliquer ce plan, qui aura pour conséquence encore plus de désavantages, de paupérisation et de violence pour des vrais gens, des gens dont «les craintes et les souffrances» n’ont pas été considérées comme dignes d’intérêts par les auteurs de dizaines d’articles de fond sur ce sujet qui s’étalent dans les colonnes de tous les magazines.

La colère qui est la vôtre lorsque l’on vous traite de raciste ne justifie ni n’atténue en rien le poids moral de votre choix politique

 

Si vous avez voté Trump, vous avez voté pour ça, quoi que vous puissiez penser des groupes en question. Le fait que vous ayez des amis noirs ou des collègues latinos et que vous vous considérez comme tolérant ne change rien au fait que vous avez voté pour une politique raciste susceptible d’affecter, changer et même menacer l’existence de ces personnes. Et de ce point de vue, la colère qui est la vôtre lorsque l’on vous traite de raciste ne justifie ni n’atténue en rien le poids moral de votre choix politique.

Et si cette exigence d’empathie à l’égard des partisans de Trump a masqué les conséquences possibles de leur soutien pour ceux que Trump a désignés comme cible, elle n’est de surcroît pas sans conséquences. Et ses conséquences sont même pires, car à peine Trump avait-il gagné que les États-Unis étaient le théâtre d’agitations, de menaces, de harcèlements et de violences à caractère raciste, intervenant à l’issue d’une année qui avait vu les crimes à l’encontre des Américains de confession musulmane et d’autres minorités atteindre des sommets historiques. Avec Trump au pouvoir, des millions d’Américains doivent faire face à la perspective d’un gouvernement fédéral hostile à leur simple présence dans ce pays, même s’ils en sont des citoyens. Même s’ils sont Américains depuis leur naissance.

Savoir cela et exiger ensuite que l’on fasse preuve d’empathie à l’égard des personnes qui ont rendu cela possible –des personnes qui se sont rangées derrière la bannière de la démagogie raciste, quelles que soient leurs raisons– revient à déclarer que les victimes de Trump méritent moins notre attention que ceux qui ont rendu Trump possible. Insister sur le fait que les partisans de Trump sont «des gens bien» revient à leur donner la prédominance sur ceux qui sont menacés par l’administration Trump. Dans le meilleur des cas, c’est faire preuve de myopie et d’égocentrisme. Au pire, c’est moralement grotesque.

«Auteurs de la dévastation»

Entre 1882 et 1964, près de 3.500 noirs américains ont été lynchés. Au plus fort de cette période, entre 1890 et 1910, des centaines d’entre eux ont été tués dans un déferlement de violence publique et spectaculaire. Les hommes qui organisaient ces lynchages –qui rassemblaient les participants, qui s’arrangeaient avec les représentants de la loi, qui achetaient la corde, qui trouvaient le lieu propice– n’étaient pas des monstres ou des goules. Ils étaient bien ordinaires. Le shérif du comté de Forsyth, en Géorgie, qui ferma les yeux pendant que la foule lynchait Rob Edwards, jeune homme accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis, était une figure d’autorité populaire et très appréciée de ses administrés, comme le décrit Patrick Phillips dans son livre Blood at the Root: A Racial Cleansing in America.

Et les personnes qui assistèrent à de tels évènements, qui vinrent avec leur famille pour regarder et rire un bon coup, étaient les parfaits modèles des bons citoyens américains respectueux des lois. La haine et le racisme ont toujours été l’apanage des «gens biens». Traiter les électeurs de Trump comme de présumés innocents, alors qu’ils ont choisi de mettre au pouvoir un mouvement démagogue prônant l’ignorance et le racisme, revient à les décharger de toute responsabilité morale dans ce qui pourrait advenir, même s’il s’agit de violences contre des communautés de couleur. Cela revient à absoudre les partisans de Trump de tout reproche, de toute faute. Certes, ils ont placé un nationaliste blanc à la Maison-Blanche. Et les conséquences? Oh, mais ce n’est pas cela qu’ils voulaient!

«On peut, et on doit même, faire preuve de fermeté et réfléchir à la destruction et à la mort, car ce sont les deux choses dans lesquelles la majeure partie de l’humanité a excellé depuis les temps les plus reculés», écrivait James Baldwin dans un célèbre essai publié en 1962, The Fire Next Time. «Mais nous ne saurions accepter que les auteurs de la dévastation soient tenus pour innocents; car c’est précisément leur innocence qui constitue le crime.» Nous pouvons encore espérer que Trump ne croyait pas en ses promesses. Dans le cas contraire, les quatre prochaines années seront dures pour les Américains qu'il entend prendre pour cible. Mais ce que nous ne pouvons pas faire, c’est faire comme s’il ne s’agissait pas d’un choix et que personne n’en était responsable.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte