Culture

La géographie émotionnelle de la France

Temps de lecture : 5 min

Du nord au sud et de l’est à l’ouest, nous sommes tous différents et pourtant nous sommes tous Français. Un mystère?

Detail / Sean Gillies via Flickr CC License By
Detail / Sean Gillies via Flickr CC License By

CONTENU SPONSORISE - Il faut parfois prendre le train pour comprendre la France. La variété de ses paysages, de ses odeurs, de ses climats. L’horizon bleu de la Creuse, la brume impressionniste de la Normandie, les soleils rouges de la Provence ou encore l’air doux de la Charente-Maritime. Le TGV qui file à 300 à l'heure ou, plus simplement, les TER en retard de la SNCF, offrent une voie parfaite pour explorer la géographie d’un pays en effervescence, mais dont les habitants n’ont guère changé.

Derrière l'architecture particulière des maisons traditionnelles, les entrées de zones commerciales s'uniformisent d'un bout à l'autre de la France. Ce qui distingue encore tous ces lieux, c'est souvent le nombre de bises et la façon de prononcer les mots, les accents, explique ainsi Aurélien Chaméon, qui a sillonné la France à vélo, parcourant près de 19.000 kilomètres pour en tirer un livre vendu à 8.000 exemplaires et réimprimé cinq fois!

En province - qu’on appelle désormais par pudeur technocratique «régions», pour ne pas froisser les Girondins et clouer le bec aux rares Jacobins qui résistent encore - les habitudes restent simples, comparées à l’agitation parisienne. C’est dans ces campagnes, ces petits villages, ces communes moyennes, cette «France périphérique» que décrit si bien le géographe Christophe Guilluy, que l’on peut observer tout ce qui échappe à l’analyse statistique et objective. Des solidarités gratuites, des façons d’observer le ciel, de manger, de dormir et d’envisager l’avenir. Du sol à l’air qu’on respire, des routes aux sentiers battus, des forêts jusqu’aux lacs, tout ce matériau sédimente nos modes de vie. On ne se lève pas à la même heure à Paris qu’à Rouen, ni à Marseille ou à Nice. On ne perçoit pas le temps de la même façon du Limousin jusqu’à Lille, de la Meuse jusqu’à Biarritz. Et la France se découpe ainsi en territoires séparés et pourtant si proches.

Entre les germains et les latins

«La France, c’est particulier. Je ne sais pas si on est le pays qui parle le plus, peut-être que les Italiens parlent plus que nous; mais on a quelque chose de particulier: on est une rencontre entre les germains et les latins», soufflait à Slate le photographe Raymond Depardon, qui a publié en 2010 La France, un album de 300 photographies en couleurs, grand format, résultat d’un travail de plusieurs années sur les routes de France. À l’aide d’une chambre posée sur un pied, voyageant à bord d’un fourgon aménagé et traversant presque toutes les régions de France, Depardon avait pris le temps, afin d’avoir l’angle de vue le plus frontal pour raconter notre pays. Depardon en tirait alors un portrait «psychologique» et «émotionnel» de la France, où les façons d’être, d’agir, sont différentes selon les régions. Filmer à l’hôpital d’Armentières, disait-il, où les gens étaient pris d’une forme d’ «inhibition», de pudeur, n’est pas la même chose que filmer une scène similaire dans un hôpital parisien ou dans une clinique du sud-ouest.

Il faut parfois des drames pour comprendre la France.

Et se repenser soi-même. Savoir qui l’on est. Ce qu’on fait, tous ensemble, dans un vaste pays qui traîne derrière lui des siècles d’histoire. Le 14-Juillet, un terroriste islamiste a commis l’impensable et forcé les Français à parler d’identité. Pourquoi frapper Nice? Que représente, incarne, révèle cette ville dans l’imaginaire collectif? Une ville de racistes qui n’aime pas les généraux parisiens? Une ville dont les cicatrices ne se refermeront pas, contrairement à Paris, cette ville si ouverte où, pourtant, les gens y vivent séparés par communautés, tribus, groupes ethniques? Le 14-Juillet, nous avons tous pris conscience que nous étions Français, attaqués parce que Français, et qu’il s’agissait donc de réfléchir au sens que cela avait.

L’identité française

«Je crois que le thème de l’identité française s’impose à tout le monde, qu’on soit de gauche, de droite ou du centre, de l’extrême-gauche ou de l’extrême-droite. C’est un problème qui se pose à tous les Français.» C’est ainsi, déjà, que parlait l’historien Fernand Braudel, en 1985, bien avant les arguties de ceux qui dénonçaient un débat sur l’identité nationale dont Henri Guaino fut l’un des inspirateurs. L’identité française est «une interrogation pour tout le monde», ajoutait-il, sans une pointe de provocation. Car il y a une identité française au-delà des étiquettes partisanes, une âme, un esprit, que l’on décèle en traversant les paysages d’un pays qui «se nomme diversité». «Le mot m'a séduit, mais n'a cessé, des années durant, de me tourmenter», confessait Braudel, quand il entreprit son ouvrage magnifique sur L’identité de la France, publié en 1986.

De Toulouse à Paris, du siège de Charlie Hebdo à l'Espagne, face à la mer, Bernard Maris, assassiné le 7 janvier 2015, ne cessait d'écrire sur la France. Il voulait comprendre ce pays où l'égalité est inscrite dans notre ADN politique, ce pays qui se pense malheureux mais résiste tant bien que mal à la crise, ce pays qui vit en couple et ne fait plus confiance à ses voisins. Lui, l'économiste contrarié qui se rêvait écrivain, en tirait des chroniques inspirantes et hilarantes sur France Inter publiées sous le titre Souriez, vous êtes Français, chez Grasset, en 2016. Il décryptait les clichés qui nous collent à la peau, nous, «les assistés de ce merveilleux pays soviétique» qui a inventé la sécurité sociale: «Et si les Français étaient beaucoup moins égoïstes qu'on ne le croit et qu'on ne le dit?», rigolait Maris. «S'ils attendaient patiemment au pied de cet ascenseur social qu'ils ont lentement construit? Alors, les Français, ce sont des frileux, ce sont des peureux?»

Il faut parfois la mort de sa mère et un accident de la vie pour comprendre la France.

Celui qui a fauché l'écrivain Sylvain Tesson en est un. Il l'a forcé à partir sur les routes de France: «Il m'aura fallu courir le monde et tomber d'un toit pour saisir que je disposais là, sous mes yeux, dans un pays si proche dont j'ignorais les replis, d'un réseau de chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides», écrit-il dans son livre Sur les chemins noirs, paru chez Gallimard. Entre le Var et le Verdon, près de Moustiers, Tesson pose son bivouac «sous un arbre choisi, un chêne vert ou un pin»: au lever, «la jouissance des rayons sur le corps est comparable aux premières secondes du bain chaud», décrit-il, «les hautes pâtures pelées par des siècles pastoraux recouvraient les refliefs.» Là, dans ces villages abandonnés de la Provence, il comprenait comment la révolution industrielle et la saignée paysanne de 1914 avaient façonné les comportements. «Quand un pays de montagne se modernise, l'homme ruisselle comme une nappe d'eau. Et la vallée, frappée d'Alzheimer, ne se souvient même pas que la montagne a retenti de vie

Cet endroit qu’on appelle «chez soi»

Il faut parfois des rencontres pour comprendre la France.

Celles qu’a faites Florence Aubenas, journaliste du Monde, qui sillonne les campagnes et en tire des reportages extraordinaires d’humanité, de sincérité et d’authenticité. «On croit connaître cet endroit qu’on appelle «chez soi». En réalité, c’est dans ce paysage familier que commence le mystère», écrit-elle dans son livre En France, publié en 2014 aux éditions de L’Olivier. Comme lorsqu'elle traverse le bocage vendéen: «Emmanuel traverse les prairies, sa Vendée, les coteaux ourlés de haies avec, parfois, une rangée d'arbres droits comme des cierges et un calvaire de pierre au croisement des chemins. Il lui revient cette statistique effrayante, qu'il avait entendue sans comprendre: les suicides d'agriculteurs sont de plus en plus nombreux

Elle décrit aussi le froid du ciel où «s'étirent les nuages noirs et roses» du Doubs, à 4h30 du matin, quand les intérimaires attendent d'être «embauchés» à la journée. Et c'est dans ses descriptions qu'on décèle souvent la vérité: «Je n'ai pas beaucoup d'idées, en tout cas pas régulièrement», confiait-elle encore. «Je n'ai pas énormément d'imagination non plus. Je rechigne encore davantage à théoriser, et c'est souvent un fiasco. Bref, tout me désignait pour devenir reporter

Retrouvez Franceland sur VICELAND.

A consommer uniquement sur CANAL dès le 23 novembre.

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