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Grève à iTélé: la revanche de la dignité contre le mépris d'en haut

ALAIN JOCARD / AFP

ALAIN JOCARD / AFP

Les salariés de la chaîne ont revoté la grève une journée, et décideront demain ou pas de la reprise du travail. Retour sur un mois d'une belle lutte.

De toutes les bêtises avenantes que l’on raconte dans le conflit d'iTélé, celle-ci est la plus courante, entendue jusque chez la ministre de la Culture, au moment où elle avançait heureusement l’autorité de l’État pour forcer l’empire Bolloré à négocier, avec les plus humbles de ses sujets. Elle a dit: «Itélé n’est pas une entreprise comme les autres.» Parce qu’elle serait l’information, cette valeur démocratique qui «ne se confond pas avec le divertissement», ce genre de chose…

Audrey Azoulay, j’en conclus, n’ira jamais chez Laurent Ruquier? Elle aurait tort. On peut faire de la bonne info dans du divertissement. Ce qui clochait chez monsieur Morandini, puisqu’on parle de lui, relevait d’un écoeurement plus vaste que le refus d’un mélange des genres… 

La ministre a doublement tort, et avec elle tous ceux qui ont répété cette antienne, et ont soutenu la rédaction de Itélé au nom de l’information, cette activité éthiquement supérieure à la fabrication de pneus par exemple. Je n’aime pas l’idée que les journalistes soient des salariés que le pouvoir soutient, quand il abandonne au capital des professions moins chatoyantes.

Ils ont tort.

Lutter contre une autorité

Itélé est une entreprise comme les autres.

Elle a même été, quelques semaines, l’incarnation de toutes les entreprises qui subissent le mépris, la brutalité et l’incompétence, le bon plaisir et le droit divin, de dirigeants ineptes et intouchables. Ceci ne vaut que dans ce cas d’espèce. Cela ne parle pas «des patrons» ou «des actionnaires». Mais de quelques-uns.

Itélé est une entreprise comme bien d’autres.

C’est pour cela que j'ai soutenu sa communauté. Parce qu’ils sont des amis. J’y ai travaillé, et j’en fus heureux. Parce qu’ils se battent contre une autorité impalpable, dans un groupe étrange où seule la volonté d’un homme s’impose, et pour cet homme, mes amis n’existent pas. Ils sont, mes amis, des poussières d’hommes, des transparents. Ils se sont dressés. Un mois. Vous savez ce que c’est, un mois?

Ils se battent contre une autorité impalpable, dans un groupe étrange où seule la volonté d’un homme s’impose

Le capital a des droits légitimes. L’économie a ses lois. Vincent Bolloré a le droit et le devoir de rendre ses entreprises viables, et la première force d’une boîte, c’est qu’elle ne coule pas. S’il s’était agi d’alléger la masse salariale pourquoi pas, mais sabrer une rédaction dans ce qu’elle a de plus vivant, pour installer un ami délétère à l’antenne, ça n’allait pas. Affamer et salir à la fois une collectivité. La traiter en quantité négligeable. Déménager des bureaux et jeter à la poubelle les affaires des journalistes, parce qu’ils n’existent pas, en fait… Considérer que le savoir-faire, la pratique, l’expérience, la technicité d’une chaîne d’information et de ses journalistes, était quantité négligeable… Piétiner la vie et le travail des hommes.

C’était cela, l’offense, et c’est cela qui est lavé dans l’honneur.

La dignité

Les patrons de Itélé méprisent le travail. On peut mépriser le travail d’un sidérurgiste promis à la casse, ou d’un journaliste offert à Morandini. C’est la même chose. Contre le mépris, on offre son corps, son salaire.

Itélé est une entreprise magnifique, comme tant d’autres.

La rédaction d’Itélé est une des communautés humaines les plus belles que j’ai rencontré. Avant cette grève, je la savais aimable et bienveillante. Ce n’est pas rien et dans nos milieux, c’était déjà énorme. Avec cette grève, je l’ai vue, comme nous tous, brave, déterminée, belle, et porteuse de valeurs universelles. Pas l’information. La dignité. L’info, sans doute? On en reparlera.

Il y a un paradoxe. Itélé a fait de l’information depuis dix-neuf ans. Elle n’a pas changé le monde pour autant. Elle a été une entreprise honnête, inventive par moments, décevante à d’autres. Il y a eu des paroles libres et fortes, des risques, des reportages à hauteur d’homme, des intelligences, mais aussi les shows piteux de Robert Ménard et d’Eric Zemmour.  Il m’arriva d’en être.

Quand ils reparleront des puissants, politiques ou entrepreneurs, ils pourront à bon droit intégrer ce qu’ils savent de l’arbitraire et de l’incompétence…

Elle n’a pas été immune de facilités. Nous n’avons pas été immunes. Mais il y avait dans cette chaîne une étincelle qui dépassait ce que l’on faisait à l’antenne. Une énergie qui se ressentait, l’énergie des minoritaires, se battant dans l’indifférence du capital –les grands homme de l’ancien Vivendi n’ont jamais été des actionnaires passionnés par leur chaîne d’info, et l’ont sacrifiée journalistiquement en 2007, en offrant à BFM le coup majeur du débat Bayrou-Royal– contre une concurrence mieux organisée, mieux pourvue. C’était très beau à voir, de l’intérieur.

C’est ce qui a fait Itélé dans le mouvement. Cette force.

Un nouveau commencement

C’est notre paradoxe.

Itélé a donné un plus bel exemple au monde, en ne travaillant pas, qu’en dix-neuf années d’information quotidienne. Ses journalistes sont, politiquement, d’une bravoure simple –pas la bravoure des baroudeurs de l’info sous le feu, mais la bravoure des groupes en lutte. Ils disent quelque chose de simple; qu’un patron ne peut pas tout; qu’un actionnaire n’a pas tous les droits; qu’on n’a pas le droit d’humilier les gens; qu’il y a une limite.

Qui a résisté un mois à Vincent Bolloré?

Itélé est une entreprise plus forte que les autres.

C’est maintenant que cela commence. On ne sort pas indemne d’un tel mouvement. Dispersés ou unis, les Itélé sont devenus une force. Ils s’en souviendront. Quand ils traiteront, quelque part, tel ou tel mouvement social, ils se souviendront qu’ils ont été eux-mêmes des GoodYear, des Conti, des Gad, des AirFrance. Sans violence ni chemise arrachée ni pneu que l’on brule, mais ils ont été tentés, sans doute. Des salariés en lutte. Ils ne pourront plus, ensuite, en parler comme avant; ils n’étaient pas indifférents, sans aucun doute! Mais ils sont devenus ceux qu’ils traitent. Quand ils reparleront des puissants, politiques ou entrepreneurs, ils pourront à bon droit intégrer ce qu’ils savent de l’arbitraire et de l’incompétence…

Je suis content s’ils ont gagné. Ils décideront demain si c’est le cas, si ce que la direction a concédé en vaut la peine —s’ils ont assez montré ce qu’ils valent... Je serai soulagé pour eux, si les salaires reviennent. Je serai content de revoir Itélé? Je n’en suis plus. Et alors? Je sais cela. Nous n’avons pas été moins bien informés, en France, parce qu’une chaîne d’info à 0,8% d’audience ne réalisait plus de journaux. Je sais cela aussi. Pour que cela en vaille la peine, le retour à la routine ancienne n’est pas concevable. Se battre aussi longtemps, avoir été aussi beaux, pour redonner le micro passivement à des banalités politiciennes n’aurait aucun sens. Je ne sais pas ce qui arrivera. Je sais que la rédaction qui a résisté à Bolloré est de fait une rédaction révolutionnaire, au meilleur sens du terme. 

Ne jamais arrêter

Je suis fier de ces jeunes gens –ils sont pour la plupart plus jeunes que moi. Je les admire. Ils ont plus mis en jeu leur existence, leur vie quotidienne. Ils n’avaient, de fait, pas le choix. Ils ont tous les choix maintenant, demain, et d’abord de tenir. Ça ne va pas être facile… C’est difficile, terrible, de travailler dans ces conditions, même après un conflit, et quand la grève cessera, ils seront seuls… Mais il peuvent faire passer, tous les jours, ce qu’ils ont compris d’eux-mêmes dans ce qu’ils raconteront. Il ne s’agissait pas seulement de Morandini, ni d’éviter que l’on impose des chanteurs Vivendi à l’antenne. Cela, oui. Mais plus encore?

C’est à eux. Ils ont fait, les Itélé, plus qu’aucune rédaction n’a jamais fait. Nous les avons soutenus de l’extérieur. C’était une obligation, pas très risquée. Ceux qui ne l’ont pas fait sont des gens peu intéressants. Ceux qui l’ont fait ne sont pas des héros. Le héros est Antoine Genton, et tous les Antoine Genton dont je m’honore d’avoir été un comparse.

Itélé va devenir une entreprise pas comme les autres?

L’autre connerie que l’on entend, quand on parle de conflits, c’est cette vieille vilenie de Maurice Thorez: il faut savoir terminer une grève. Je pense que c’est exactement le contraire. Il faudrait pouvoir ne jamais arrêter une grève. En tous cas dans sa tête. Dans le regard que l’on pose sur les autres et le monde. Dans la manière dont on regarde le patron, pour qu’il s’en souvienne. Et pour qu’on s’en souvienne, aussi.

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