Culture

Qu'est-ce qu'être underground dans le rap français en 2016 ?

Temps de lecture : 4 min

Cette question ressemble à un casse-tête. Tenter d'y répondre, c'est se heurter à toutes les problématiques du rap français actuel : démarche artistique, indépendance, public, médiatisation, promotion...

Capture écran clip du titre «La vie est belle»| PNL via YouTube
Capture écran clip du titre «La vie est belle»| PNL via YouTube

CONTENU SPONSORISE - Une chose est sûre, l'underground n'a jamais été évident à définir. En musique peut-être plus qu'ailleurs. Et en 2016 peut-être plus que jamais. Avec la démocratisation d'Internet puis des réseaux sociaux, la frontière semble de plus en plus poreuse. A partir de quand sort-on de l'underground? A partir de quand entre-t-on dans une démarche underground?

A l'apogée du terme, dans les années 1980 et 1990, l'underground musical tendait à se définir par son opposition aux médias dits «mainstream», qui étaient alors en pleine bourre, et surtout très identifiables. La distribution d'un album se faisait sur un modèle bien défini, calqué sur les pratiques globales des consommateurs. Les choses étaient plus binaires, les frontières plus claires. Mais tout a changé dans la musique.

Concernant le rap français, on se retrouve vite devant un casse-tête. «Il y a tellement de sous-genre dans le rap aujourd'hui, qu'il faudrait presque une définition de l'underground pour chaque sous-genre», lance Florian Jouvenet, du site spécialisé rap ReapHit. A une époque, le rap underground occupait une place importante du paysage hip-hop français.

Pour Yann Cherruault, rédacteur en chef du magazine International Hip-Hop, les vestiges sont encore bien solides: «L'underground, c'est un peu tous ceux qui continuent à militer en sortant des réseaux classiques. Aujourd'hui, plus qu'hier, il y a de plus en plus de monde dans le hip-hop. Il y a une forme d'ostracisme avec des formes très stéréotypées qui passent les réseaux dits hip-hop de façon intensive, et qui sont parfois relayés par les médias généralistes. Mais que ce soit au niveau des salles de concert, des annonceurs, des événements, il y a toujours des gens à la frange qui n'arrivent pas à entrer dans le grand chapiteau de l'entertainment.»

Confidentiel mais pas underground

On touche ici à la question de la confidentialité d'un projet musical. Le terme underground, en 2016, est trop souvent utilisé pour qualifier les rappeurs peu connus, qui ne sont pas ou n'ont pas encore été soutenus par des médias avec une force de frappe notable et nationale. Comme le dit Florian Jouvenet: «Les définitions de ce qui est underground et de ce qui est confidentiel ont tendance à se mélanger, à se confondre.»

Sous-entendu, on peut avoir un projet rap actif, ne pas être connu, et ne pas être underground pour autant. Complexe. D'autant que Florian Jouvenet stoppe nette la question de l'indépendance envers les fameuses majors, qui pourrait servir de ligne de démarcation: «Dans le rap français, il y a d'énormes succès indés, surtout depuis 2010. PNL, on peut les qualifier d'indé, mais on n'est clairement pas sur une pensée underground.»

Lorsque le rap underground français existait en opposition aux circuits classiques, il comprenait dans ces circuits les principaux médias. On ne vous refera pas l'évolution de la presse musicale ces quinze dernières années, mais croyez-nous, les médias musique ne sont plus les mêmes qu'en 1995. Si les seuls médias disponibles pour un rappeur se résumaient à Skyrock d'un côté, et quelques webzines de l'autre, les choses seraient simples. D'un côté le mainstream, de l’autre l'underground, globalement.

Mais le nombre de sites, magazines, et radios qui se situent entre les deux extrêmes tout en ayant une belle visibilité est gigantesque. Abcdrduson, OKLM, Booska-p, les radios étudiantes... Ces médias ont peu de choses à voir entre eux, des financements différents, des lignes éditoriales bien distinctes. Mais ils mettent tous en avant des artistes méconnus, dans des proportions différentes.

Standards des grandes maisons de disques

Un vrai casse-tête, on vous dit. Le problème, c'est que le hip-hop a changé. La possibilité de toucher un public large via les réseaux sociaux, sans structure classique, pousse bien souvent la frange confidentielle du rap français à se caler sur les standards du genre. Yann Cherruault explique: «Les choses ne sont plus maquillées en underground par les maisons de disque, comme auparavant. Elles sont à la base adaptées au grand public. Certains projets présentés comme underground se retrouvent très rapidement sous les projecteurs, comme PNL ou Jul. Ça devient des machines à fric qui bénéficient de moyens conséquents. Les grosses maisons de disque aiment quand un projet se développe de manière underground, ou indépendante, pour en récolter le fruit quand il leur semble mûr. Elles pressent ce qu'il y a à presser, avant d'aller en cueillir un autre. C'est un peu le modèle du disque d'aujourd'hui. L'underground est peut-être plus difficile à définir qu'avant dans le sens où il y avait, à une époque, une dimension qualitative dans l'underground. C'était plus pointu, des mecs souvent plus hardcores... Les labels ne les prenaient pas parce qu'ils n'étaient pas assez compatibles avec le grand public.»

Certes aujourd'hui, ces projets plus en marge des standards radios existent toujours. Mais ils sont noyés dans la masse. Il y a vingt ou quinze ans, certains sont parvenus à faire carrière hors des sentiers battus, à tenir de longues années grâce à un public fidèle. Parce qu'exister sans soutien était un effort de tous les jours, souvent gage de qualité, en tout cas louable, et amenait le respect d'une niche dans le public rap.

Aujourd'hui, réaliser un clip, assurer la diffusion sur les plateformes et les réseaux sociaux, contacter d'autres artistes sans toucher le jackpot est aisé. C'est très certainement dans la démarche artistique, au cas par cas, que l'on peut définir l'underground dans le rap en 2016. Ces crews qui basent leur projet sur les plus petites scènes, ceux qui militent pour des causes bien définies, mais aussi ceux qui pratiquent un hip-hop très nostalgique, dont les radios ne veulent plus. «Je pense que, par exemple, l'underground existe encore dans le boom-bap, chez les puristes du son new-yorkais, qui le pratiquent dans les règles de l'art», avance Florian Jouvenet.

Une aiguille dans une botte de foin

On imagine aussi le retour au format physique comme format principal (que ce soit cassette, vinyle ou CD) rentrer dans la catégorie underground. Quelle grande maison de disque voulant rentabiliser un projet irait baser sa stratégie commerciale sur les cassettes ? Comme produit d'appel vers un artiste, pourquoi pas, mais pour faire du fric... «Ce pourrait être une voie de sortie vers l'underground, ajoute Florian Jouvenet. Tout comme un retour aux affiches collées dans la rue pour sortir des réseaux de promotion et de médiatisation classiques.»

Finalement, les projets undergrounds dans le rap n'ont pas tellement changé. Toujours cette même volonté de ne pas coller aux standards musicaux en place, qui formatent largement les rappeurs confidentiels. Toujours la même défiance envers les labels, les réseaux de distribution... Ils sont tout simplement beaucoup plus difficiles à trouver parmi l'explosion de rappeurs amateurs depuis quelques années, qui pour la plupart, ne sont pas dans une démarche underground.

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