Culture

Avec «Licensed To Ill» des Beastie Boys, le hip-hop réalisait son tour de force ultime

Brice Miclet, mis à jour le 15.11.2016 à 16 h 05

Il y a tout juste 30 ans, les Beastie Boys explosaient à la face de l'Amérique avec l'album «Licensed To Ill», offrant au hip-hop sa première place en tête des charts US. Plus qu'un succès, c'est une réinvention du genre qui a été opérée, ouvrant la voie à toute une génération d'artistes.

Extrait de la pochette de «Licensed to Ill»

Extrait de la pochette de «Licensed to Ill»

En 1986, le hip-hop avait déjà plus de dix ans de bouteille. Mais peu de choses laissaient présager un tel phénomène. Lorsque les Beastie Boys sortent leur premier album Licensed To Ill sur le label Def Jam, ils permettent à la fois au genre de se hisser pour la première fois tout en haut des charts aux États-Unis, mais aussi de sublimer ses codes. Certes, ça n'est pas le premier coup du hip-hop. Sortir du Bronx natal fut déjà un exploit en soi. Bien aidés par les graffeurs qui attirent les galeristes de Manhattan dès la fin des seventies, les quelques DJ en vue du moment (notamment la sainte-trinité DJ Kool Herc, Grandmaster Flash et Afrika Bambaataa) parviennent à conquérir le New York downtown.


S'en suit le hit «Rapper's Delight» de The Sugarhill Gang, qui pose pour la première fois le hip-hop comme faiseur single potentiel, puis le mélange des publics au club le Roxy dès 1982, les premiers succès de Run-DMC...

Mais le 15 novembre 1986, tout change subitement. Et pour toujours.

 

Le crossover à tout prix

On ne refera pas la biographie complète des Beastie Boys. Ce que l'on peut dire sans s'éparpiller, c'est que deux ans auparavant, trois gosses blancs privilégiés du Queens en ont fini avec le punk. MCA, Mike-D et Ad-Rock ont déjà sorti un single remarqué en 1983, «Cooky Puss», qui leur permet d'engager un autre natif du Queens, Russell Simmons, comme disc-jokey.


Celui-ci s'acoquine avec Rick Rubin, autre producteur passionné de rock, rencontré à l'université. Ils fondent ensemble le label Def Jam. Run-DMC et le tout jeune LL Cool J sont les premières signatures. Les Beastie Boys suivent très vite, dès 1984 et après quelques singles, les premières parties de Madonna et de Run-DMC notamment, le groupe sort Licensed To Ill, son premier album.


Def Jam a toujours recherché le crossover. Faire passer le hip-hop chez le public rock est une obsession, la raison même de l'existence du label. Les bagages musicaux des deux fondateurs en sont l'image même. Pour un style musical, c'est la garantie d'une diffusion bien plus grande: le reggae avec Bob Marley, le tropicalisme brésilien, ou même la musique bretonne des années 1970 sont tous passés par là. Et Licensed To Ill, s'il n'est pas tout à fait le premier album hip-hop à s'y frotter, joue la carte du crossover à fond.

MTV avait explosé en défendant le rock et la new wave, et en excluant pratiquement les artistes noirs. À ce qui se dit, ça n'est qu'après que Columbia eut menacé de boycotter la jeune chaîne en 1983 que MTV commença à diffuser les clips de Michael Jackson

Les maisons de disque à la masse

Dans son livre Can't Stop Won't Stop, une histoire de la génération hip-hop, Jeff Chang explique: 

«La radio s'était longtemps sclérosée dans des formats racialisés –“l'album-oriented rock” pour les Blancs, “l'urban cotemporary” pour les Noirs. Le rap était la musique la plus enthousiasmante apparue depuis des années, mais il n'entrait dans aucune de ces cases. MTV avait explosé en défendant le rock et la new wave, et en excluant pratiquement les artistes noirs. À ce qui se dit, ça n'est qu'après que Columbia eut menacé de boycotter la jeune chaîne en 1983 que MTV commença à diffuser les clips de Michael Jackson. Gagner signifiait éliminer la ségrégation à la radio et dans la vidéo musicale. […] Exceptionnellement motivé, le staff de Rush et Def Jam était tout désigné pour réaliser un crossover racial aux proportions historiques.»

Résultat, Def Jam pousse le principe plus loin que personne auparavant en sortant le «Walk This Way» des Noirs de Run-DMC, en duo avec le groupe hard-rock Aerosmith, et en sortant Licensed To Ill des Beastie Boys. Le premier passe sur les radios rock, le second sur les radios hip-hop. Le tour de force est là, comme le dit Jeff Chang:

«Fin 1986, leur stratégie porta ses fruits. Le groupe noir toucha un public blanc avec [l'album] Raising Hell, puis le groupe blanc toucha un public noir avec Licensed To Ill


Surtout, ces succès (notamment celui des Beastie Boys, puisqu'il est largement supérieur à celui des Run-DMC en terme de ventes) ont un impact énorme sur le hip-hop et son ascension. Le nombre de groupes, de rappeurs solos et de singles rap explosent dans la foulée. Les maisons de disque prennent enfin le genre au sérieux et se rendent compte de leur retard en la matière. Jeff Chang, toujours:

«Leurs départements de musique noire s'étaient sclérosés, concentré sur la promotion d'artistes R&B coûteux qui séduisaient un public en pleine ascension sociale qui perdait rapidement son pouvoir de lancer des modes. Fin 1986, et pendant le plus clair de la décennie suivante, les majors renversèrent complètement la vapeur, essayant de signer tous les groupes de rap qu'elles pouvaient. C'était un des rares moments où la confusion des majors laissait la porte ouvert à n'importe quel visionnaire prêt à venir faire quelque chose de radical.»

Les codes hip-hop sublimés

Le crossover, l'impact, l'influence, les charts... Le tour de force est là, il est énorme. Mais il réside aussi dans la manière dont le hip-hop sublime ses propres codes. Celui-ci est né d'une pratique musicale visant à sampler les breaks de batterie de titre disco, soul, funk et groove plus généralement. Mais personne n'est encore allé piller allègrement le rock. Les Beastie Boys, sur Licensed To Ill, le font. Certes, Billy Squier, Eric Clapton ou encore Eagles avaient déjà eu quelques passages de leur discographie samplés par les producteur. Avec les Beastie, on entre dans une autre dimension.

Sur tout l'album Licensed To Ill, le hip-hop a sublimé ses propres codes sans concession, en les intégrant totalement à principe du crossover

D'abord, l'album s'ouvre sur une batterie de Led Zeppelin, celle de «When The Levee Breaks», l'un des riffs rythmiques les plus célèbres du rock. Transformé en «Rhymin' & Stealin'» (qui contient aussi des samples de «Sweet Leaf» de Black Sabbath et de «I Fought The Law» de The Clash), le sample pose les bases d'un album où la recette fait mouche à tous les coups: «The Ocean» de Led Zeppelin, «Flick Of The Switch» d'AC/DC, «Take The Money And Run» du Steve Miller Band, «Down The Corner» de Creedence Clearwater Revival côtoient les samples funk et soul tels que «Nothing From Nothing» de Billy Preston, «I'm Gonna Love You Just A Little Bit More Baby» de Barry White, «Low Rider» de War, «Drop The Bomb» de Trouble Funk ou encore «The Return Of Leroy Pt.1» de Jimmy Castor Bunch.


Le hip-hop transpose sa recette même, celle du sample, à un public rock. Il ne s'agit pas de «Walk This Way» de Run-DMC, où les Aerosmith assurent le duo. Dans ce dernier cas, il s'agit d'une reprise, d'une vraie collaboration. Sur tout l'album Licensed To Ill, le hip-hop a sublimé ses propres codes sans concession, en les intégrant totalement à principe du crossover. Pour le coup, c'est très fort.

Grâce à cela, Def Jam peut piétiner le milieu hip-hop, en lançant d'énormes succès. Les artistes déjà signés dont les Beastie, Run-DMC et LL Cool J, puis Public Enemy, EPMD, Nice & Smooth, Onyx, Jayo Felony... Jusqu'à connaître des difficultés financières à tel point que Polygram rachètera 50% des parts du label. Le début d'une nouvelle ère faite de crossover de plus en plus nombreux.


Les Beastie Boys, eux, ont peaufiné leur formule le temps de sept autres albums (Paul's BoutiqueIll Communication, To the 5 Boroughs…) jusqu'au décès d'Adam Yauch en 2012. Deux ans plus tard, Mike D annonçait la fin d'un des groupes les plus influents de la fin du XXe siècle. 

Brice Miclet
Brice Miclet (39 articles)
Journaliste
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