Culture

Non monsieur, je ne suis pas raciste, je suis juste déclassé

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 15.11.2016 à 9 h 37

Ils pleurent papa, réclament maman, appellent l’État au secours, ils en veulent au monde entier: les «déclassés» sont les nouveaux damnés de la terre.

Flickr/Jamelle Boule-Donald Trump rally at the American Airlines Center in Dallas, Texas.

Flickr/Jamelle Boule-Donald Trump rally at the American Airlines Center in Dallas, Texas.

Je ne suis pas américain et pourtant je continue à enrager, je ne décolère pas, il me suffit de tomber sur un article à propos de cette enclume de Trump et voilà que je sens monter en moi des flots amers, des torrents d'insultes, des envies furieuses de m'en prendre à tous ces esprits bornés qui se sont crus très malins en élisant ce personnage ridiculement insignifiant, cette petite frappe de rien du tout, cette raclure, oui cette raclure, assez douée dans son idiotie pour précipiter le monde dans un ravin sans fond.

D'ailleurs qu'on cesse une bonne fois pour toutes de me rabâcher les oreilles avec cette majorité silencieuse, ces prétendues victimes de la mondialisation qui se compteraient par dizaines de millions, ces soi-disants laissés-pour-compte, ces, comment dit-on désormais dans les sphères autorisées? Ah oui ces déclassés, ces miséreux du Nouveau Monde, ce pauvre petit pioupiou de grand homme blanc qui se meurt dans l'indifférence la plus absolue et dont il faudrait entendre à longueur de journée la déchirante complainte.

À d'autres.

Flickr/Jeff Djevdet-speedpropertybuyers.co.uk/

Qu'il y ait des gens dans le dénuement absolu, c'est une évidence, et ceux-là méritent toute notre attention, notre réconfort, notre argent, notre entière solidarité mais les autres, tous les autres, ces vastes peuplades qui passent leurs journées à se lamenter en pleurant les temps anciens quand ils étaient encore les rois du monde, cette ribambelle de culs-terreux, enferrés dans les vieilles lunes de leur splendeur défunte, je les vomis, je n'en peux plus de les entendre gémir.

Ils pleurent papa, réclament maman, appellent l’État au secours, ils en veulent au monde entier, ils ont peur de tout: de l'avenir, du petit homme basané, du géant tout noir, du Syrien mal luné, du Chinois invisible, de la mondialisation qui est venue chambouler leur mode de vie ancestral, des hordes d'étrangers qui ont juré d'avoir leur peau, du soleil qui ne brille plus comme avant, de la pluie qui mouille de plus en plus.

Les politiciens ne tiennent jamais leurs promesses et sont tous corrompus, les journalistes racontent mensonges sur mensonges et ne savent rien de la dureté de leur vie, les médias sont aux mains des puissances sémites et prospèrent sur leurs infortunes, les clandestins, immigrés et réfugiés passent leurs journées à dormir tout en vivant aux crochets de l’État; seuls eux, les grands hommes blancs sont dans le vrai, mènent une existence irréprochable, et se saignent aux quatre veines pour récolter au final trois fois rien.

      Flickr/Eden, Jamine and Jim-Trump's Message as Interpreted by Pennsylvania

Oui les temps changent, c'est ainsi, c'est l'histoire même de l'humanité, rien n'est jamais acquis, ce qui est perdu ne reviendra plus, ce n'est la faute à personne, le monde avance, les gens bougent, le commerce explose, les richesses changent de main, vous êtes en bonne santé, vous avez une maison, une voiture, des enfants, vous vivez en paix, Kaboul ou Alep sont loin, très loin de chez vous, bon sang prenez-vous en main, au lieu de toujours chercher des boucs émissaires à vos malheurs supposés ou réels. 

Faut-il le rappeler mais le bonheur n'est pas dans l'accumulation de biens de consommation tous aussi inutiles les uns que les autres, il n'est pas dans la recherche effrénée de profits dont la quête jamais achevée finit par vous faire perdre la raison, il n'est pas non plus dans la surenchère identitaire, cette folie furieuse responsable des plus grandes tragédies jamais survenues dans l'histoire de l'humanité.

Il est dans le ciel et il est dans le cœur, il est dans le rire d'un enfant et il est dans le regard de l'être aimé, il est dans la simplicité d'un soir d'été, dans la beauté toujours recommencée d'un soleil qui se lève à l'aube pour réchauffer nos âmes, il est dans la joie d'une pensée qui se construit dans l'intimité d'un esprit libre, il est dans la douce satisfaction d'une vie vécue loin du vacarme des guerres et de la folie des hommes.

Il est nulle part et il est là juste sous vos yeux.

Encore faut-il avoir envie de les ouvrir, ces yeux.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (134 articles)
romancier
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