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Trump n'est pas le président des États-Unis, mais de neuf nations rivales

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 19.11.2016 à 16 h 52

Pour comprendre le vote du 8 novembre, ceux qui l'ont précédé et ceux qui suivront, il faut s'intéresser à l'histoire des différentes nations qui ont façonné le pays.

La carte des onze nations américaines élaborée par Colin Woodard pour son livre «American Nations. A History of the Eleven Rival Regional Cultures of North America.» (Colin Woodard / Tufts University)

La carte des onze nations américaines élaborée par Colin Woodard pour son livre «American Nations. A History of the Eleven Rival Regional Cultures of North America.» (Colin Woodard / Tufts University)

«(T)his land is (y)our land», annonce en une cette semaine le New York Times Magazine après l'élection de Trump, dans un titre à quadruple sens en hommage à Woody Guthrie: «Cette terre est notre terre, cette terre est votre terre, sa terre est votre terre, sa terre est notre terre.»

La présidentielle américaine est une affaire de terres, au pluriel, qu'on s'est habitué à se voir raconter en cinquante (et une) nuances de rouge et bleu. La carte du collège électoral nous raconte l'élection, qui se gagne au niveau des États, mais pas tout à fait l'Amérique. Elle nous dit que Hillary Clinton a gagné la Californie, ou Donald Trump le Texas, mais la Californie ou le Texas, cela n'existe pas vraiment. Le 20 janvier 2017, Trump deviendra moins le président de cinquante territoires supposément «unis» que celui de neuf nations en lutte les unes contre les autres et qui, au gré des alliances qui se font et se défont, l'ont porté au pouvoir ou ont tenté de freiner son ascension, comme avant lui avec des dizaines d'autres présidents.

«Les gens essaient de comprendre les frontières régionales des États-Unis en regardant les frontières des États, ces cartes avec des États bleus et des États rouges. Elles dissimulent les vraies divisions, culturelles et historiques, du territoire, qui renvoient à la façon dont il a été peuplé par les différentes colonies, nous explique Colin Woodard. Certains États sont durement divisés. Les Texans savent qu'Austin est la capitale de l'État mais que Houston, San Antonio et Dallas sont les pôles de trois Texas très différents.»

En 2011, ce journaliste et auteur dressait un portrait de onze nations nord-américaines dans un ouvrage passionnant, American Nations. A History of the Eleven Rival Regional Cultures of North America. Alors que, à juste titre, la séparation urbain/rural est abondamment soulignée dans les résultats de l'élection du 8 novembre, sa lecture nous permet de comprendre que des clivages culturels anciens continuent aussi de façonner l'évolution politique de l'Amérique.

Nous savons que, quand les gens bougent dans le pays, dans la mesure où ils le peuvent, ils choisissent de vivre avec des gens qui partagent leur état d'esprit

Nées de différents peuplements entre le XVIe et le XIXe siècle, ces onze nations couvrent la quasi-totalité des États-Unis ainsi qu'une partie du Mexique et du Canada. Elles sont, explique Colin Woodard, remarquablement stables, malgré la mobilité tant vantée des Américains: «Nous savons que, quand les gens bougent dans le pays, dans la mesure où ils le peuvent, ils choisissent de vivre avec des gens qui partagent leur état d'esprit.» (Des études ont d'ailleurs noté que, sur les dernières décennies, les comtés américains sont devenus de plus en plus polarisés). Sur le plus long terme, elles peuvent cependant s'affaiblir, comme il arrive à de «vraies» nations: c'est par exemple le cas de Tidewater, qui regroupe l'essentiel de la Virginie et de la Caroline du Nord, et est victime de la force d'attraction de la capitale fédérale Washington, D.C.

El Norte, Far West, «Pays Yankee»...

Les frontières de ces nations sont visibles sur la carte des préférences politiques des plus de 3.100 comtés américains.

Le vote des comtés américains lors de la présidentielle 2016 (en nuances de rouge, les comtés qui ont majoritairement voté Trump, en nuances de bleu, ceux qui ont voté Clinton). Via Wikimédia Commons.

Deux d'entre elles ne pèsent pas dans la vie politique américaine: il s'agit de la Nouvelle France (une partie du Québec et les enclaves francophones de Louisiane) et de la First Nation, entièrement située au Canada. Les neuf autres, qui comptent toutes au moins dix millions d'habitants, font et défont les présidents des États-Unis.

Avant le 8 novembre, deux d'entre elles se situaient solidement du côté républicain: les Grandes Appalaches, la plus peuplée de toute, une terre combative dont la principale valeur est l'individualisme, la seule dont les habitants répondent «Américains» quand on leur demande la nationalité de leurs ancêtres –la nation, écrit Woodard, «du bluegrass, de la country, du stock car et du fondamentalisme évangélique»; et le Deep South, nation fondée à la fin du XVIIe siècle sur un système hiérarchisé maîtres-esclaves, sur le modèle de sociétés de castes comme les Indes britanniques.

Trois se situaient, à l'inverse, solidement du côté démocrate: le «Pays Yankee», le berceau des États-Unis sur la côte Est, la nation des Pères pèlerins arrivés à bord du Mayflower, fondée sur la promesse mystique d'un bien commun à atteindre par l'organisation collective; la Nouvelle-Néerlande, terre dont la principale valeur est la tolérance, garantie d'un commerce fructueux avec l'extérieur, et dont le cœur est la ville de New York; et, à l'autre bout du pays, la Left Coast, qui, écrit Woodard, relie quatre métropoles (San Francisco, Portland, Seattle, Vancouver) et manifeste un individualisme utopique, un goût pour l'exploration individuelle, qui l'ont placée à l'avant-garde de l'écologie et de la high-tech.

Les quatre dernières nations du pays sont actuellement en balance, et ont notamment incliné vers les Démocrates à l'occasion des deux élections de Barack Obama. Tidewater est une recréation, fondée sur l'autorité et la tradition, du fonctionnement de la gentry anglaise, et a donné à l'Amérique sa première dynastie de présidents. Le Far West, qui va de l'État de Washington au Dakota du Nord et de l'Oklahoma à la Californie, est une région gigantesque à l'esprit libertarien, méfiante envers l'État... qui a pourtant été nécessaire à sa conquête par de gigantesques déploiements industriels, comme le chemin de fer.

El Norte, la nation la plus ancienne puisqu'elle est née avec la conquête espagnole du XVIe siècle, enjambe la frontière, regroupant les terres les plus hispaniques des États-Unis avec les terres les plus américanisées du Mexique. Les Midlands, enfin, une bande de terre traversant l'Iowa, l'Illinois, l'Indiana, l'Ohio et la Pennsylvanie, sont «la plus “Américaine” des nations, [...] pluraliste et organisée autour de la classe moyenne», et basculent généralement au fil des alternances.

Les nations traversent les frontières

«Zoomer» sur la carte des États-Unis permet de voir commment ces nations traversent les frontières des États, ou des régions administratives telles qu'elles sont définies par le recensement. Si l'on regarde, par exemple, la façon dont ont voté cette année l'État de Washington et l'Illinois, on voit assez nettement comment les frontières de deux ou trois nations les traversent.

Le vote de l'État de Washington et de l'Illinois lors de la présidentielle 2016 (en nuances de rouge, les comtés qui ont majoritairement voté Trump, en nuances de bleu, ceux qui ont voté Clinton). L'ouest de Washington appartient à la Left Coast, l'est au Far West. La pointe nord de l'Illinois appartient au Pays Yankee, le centre-nord aux Midlands et le sud aux Grandes Appalaches.

Même histoire avec la Californie, le troisième plus grand État du pays. Sur la carte des États-Unis, on s'est habitué depuis longtemps à la voir intégralement en bleu, mais voici en détail comment cet État, dont le territoire appartient à trois nations, a voté cette année.

Le vote de la Californie lors de la présidentielle 2016. L'Ouest appartient à la Left Coast, l'Est au Far West, la pointe sud à El Norte.

Et les différences sont encore plus intéressantes à pointer quand on scrute des débats culturels, pas des débats de personnes. Le 8 novembre, les Californiens se sont prononcés par référendum en faveur de la légalisation de la marijuana et de contrôles plus stricts sur les ventes d'armes, et contre l'abolition de la peine de mort et l'obligation du port du préservatif dans les films pornos. Or, dans ces batailles, El Norte, nation catholique, s'est retrouvée alliée à la Côte Ouest, nation utopique, sur la marijuana et les ventes d'armes, mais alliée au Far West, nation libertarienne, sur l'abolition de la peine de mort, et isolée des deux autres sur le port du préservatif.

Les votes de la Californie lors de quatre référendums le 8 novembre.

Les partis changent, pas les alliances

Depuis un siècle et demi, des ensemble de nations se battent ainsi pour conquérir le pouvoir. Parfois au sens littéral du terme: pendant la guerre de Sécession (1861-1865), Tidewater, le Deep South et les Grandes Appalaches formaient la Confédération; la Left Coast, le Pays Yankee, la Nouvelle-Néerlande et les Midlands l'Union, autour du président Abraham Lincoln. Un jeu d'alliances qui a persisté ensuite: «Depuis 1877, la force motrice de la politique américaine n'a pas été en premier lieu une lutte des classes ou une tension entre des intérêts commerciaux et agricoles. [...] À la fin, la lutte politique déterminante a opposé des coalitions mouvantes de nations ethnorégionales, une invariablement dirigée par le Deep South, l'autre par le Pays Yankee», écrit Colin Woodard.

Ces alliances ont été relativement stables: ce sont les partis qui s'y sont glissés. Voici, par exemple, à quoi ressemblait la carte politique des États-Unis en novembre 1916, il y a pile un siècle: pas foncièrement différente dans son découpage... sauf que les deux partis étaient inversés. «Les Démocrates étaient le parti de la suprématie blanche et de Dixie; les Républicains le parti du Nord et de la liberté d'expression. Les régions et les valeurs demeurent constantes, ce sont les partis qui ont changé», rappelle Colin Woodard.

Les votes des comtés américains lors de la présidentielle de 1916, marquée par la victoire du Démocrate Woodrow Wilson (en bleu) sur le républicain Charles E. Hughes (en rouge).

On a du mal à l'imaginer aujourd'hui mais cette année-là, les Démocrates remportaient la Maison-Blanche grâce aux États du Sud profond et des Appalaches, et les Républicains obtenaient des très bons scores sur les côtes Ouest et Est –ils frôlèrent la victoire en cédant de seulement 0,4 point la Californie, que Trump est en passe de perdre de 30 points cette année. En 1960 encore, John F. Kennedy réalisait de meilleurs résultats en Louisiane ou dans l'Alabama qu'à New York...

En 1964, le président Lyndon Johnson signe le Voting Rights Act, qui ouvre la voie à l'exercice effectif du droit de vote par les noirs du Sud. La légende veut qu'il ait alors lancé à un conseiller: «Nous venons juste de perdre le Sud pour une génération.» En 1969, Kevin Phillips, un conseiller de Richard Nixon, développe dans son livre The Emerging Republican Majority l'idée que, effrayé par le soutien des Démocrates aux droits civiques, l'électorat blanc du Sud se tournera massivement vers les Républicains pour peu qu'on l'y encourage.

Une bataille, mais pas la guerre

Cette nouvelle alliance du Sud profond et des Appalaches au profit des Républicains assure au parti de gagner cinq des six élections présidentielles organisées entre 1968 et 1988. Jusqu'à ce qu'au fil des années 1990 ne commence à émerger lentement une nouvelle coalition qui portera Obama au pouvoir, que théorisent en 2002 deux chercheurs, John Judis et Ruy Teixeira, dans un livre cette fois-ci intitulé The Emerging Democratic Majority.

La combinaison des électorats féminins, CSP+ (notamment les «classes créatives») et noir donne un avantage important aux Démocrates sur la Left Coast, le Pays Yankee et New York

La combinaison des électorats féminins, CSP+ (notamment les «classes créatives») et noir donne un avantage important aux Démocrates sur la Left Coast, le Pays Yankee et New York; surtout, le dynamisme démographique des minorités noires et hispaniques crée des brèches dans le Far West républicain (Colorado, Nevada...) et menace d'en créer de nouvelles dans le Deep South et encore plus dans El Norte. Voici les Républicains menacés de perdre les Hispaniques pour une génération et, avec eux, la Maison-Blanche...

Cette théorie (qu'un de ses propres auteurs avait commencé à réfuter en 2015) ne s'est apparemment pas vérifiée cette année: non seulement Clinton n'a gagné aucun nouvel État mais elle en a perdu six, et avec eux la Maison-Blanche. Ça, c'est pour le regard que l'on pose sur les grands électeurs. Mais si l'on regarde les résultats chiffrés des États, on constate que les Démocrates ont réduit de moitié leur retard dans l'Arizona et le Texas, et gagné du terrain en Géorgie.

La vision optimiste pour le parti, que vient par exemple de développer Barack Obama dans un passionnant portrait du New Yorker, veut que «chaque année qui passe, la démographie joue de plus en plus en sa faveur». Que l'électorat latino, de plus en plus important dans les années à venir et de mieux en mieux mobilisé malgré une participation qui reste inférieure à la moyenne nationale, lui permettra à terme d'ouvrir de nouveaux fronts – c'est le rêve d'un Texas bleu, qui ferait d'El Norte une nouvelle nation de la coalition démocrate. La vision pessimiste veut que cet électorat ne lui a pas permis de «tuer» le scrutin alors que cela paraissait une année idéale pour vu les commentaires de Trump sur les Hispaniques. Et qu'après tout, rien n'interdit aux Républicains de trouver une position plus attirante pour les électeurs latinos (dans les années 2000, George W. Bush, en employant un ton moins ethnonationaliste et plus centré sur les valeurs familiales et la religion, en séduisait 35 à 45%).

Le scénario démographique et politique le plus optimiste pour les Démocrates à l'horizon 2032, selon le rapport «America's Electoral Future», publié en février 2016. Sur cette carte, la Caroline du Nord, la Géorgie et l'Arizona ont viré démocrate par rapport à 2012.

En parallèle, de nouveaux fronts se sont ouverts pour eux. Les Républicains, cette année, ont remporté la Maison-Blanche en conquérant les Midlands. Surtout, ils ont ouvert un nouveau front dans le Pays Yankee, celui de leur naissance, où ils paraissaient pourtant quasiment éteints il y a quatre ans, en y remportant le Wisconsin et le Michigan.

«Trump, en mettant en avant un programme moins libertarien que ses rivaux républicains, a créé des brèches dans les zones rurales de cette nation, dont l'esprit est plus communautaire», estime Colin Woodard.

Si cette tendance venait à se confirmer durablement (pas sûr, car l'électorat qui bascule est plus âgé), les Démocrates pourraient voir une nation au fondement de leur coalition menacée, comme c'est le cas pour les Républicains dans le Sud. Comme l'écrivait après l'élection Rudy Teixeira, une bataille s'est jouée le 8 novembre, mais la guerre des nations n'est pas encore jouée.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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