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«Je pensais que le milieu gay serait épargné par le racisme. J’ai vite déchanté»

Une pancarte contre la transphobie et le racisme, lors de la pride de nuit, le 28 juin 2016, à Paris. DR/Florian Bardou

Une pancarte contre la transphobie et le racisme, lors de la pride de nuit, le 28 juin 2016, à Paris. DR/Florian Bardou

Le racisme n'épargne pas les communautés LGBT, et fait subir une double discrimination aux personnes «racisées». Un racisme qui imprègne jusqu'aux rapports intimes et sexuels et qu'évoque un documentaire à venir sur Viceland, «Gaycation».

Devant la fontaine des Innocents, à Châtelet, dans le centre de Paris, une foule arc-en-ciel s’amasse derrière un vieux Renault trafic des années 1990 en patientant sur le tube électro trash des Sexy Sushi «J’aime mon pays». Au-dessus des têtes les pancartes affichent: «pas de fierté, sans solidarité», «le poing levé contre la transphobie, le racisme et l’intolérance», «contre le racisme et la lesbophobie»...

Ce 28 juin, les quelques milliers de personnes venues protester à l’occasion de la pride de nuit –une manifestation queer, alternative à la marche des fiertés parisienne– ne sont pas tendres envers François Hollande, le Parti socialiste et son bilan en matière de lutte contre les LGBTphobies. Mais unies sous la bannière de la licorne, elles marchent aussi pour exprimer leur soutien envers les réfugiés et les migrants –LGBT ou non– et clamer haut et fort que «les fiertés ne sont pas racistes».

Derrière ce refus, imprimé sur les banderoles, se dessinent deux constats de plus en plus admis. Le sentiment, d'abord, que les luttes LGBT ne doivent pas être instrumentalisées –comme s'y essaie le FN– à des fins racistes, islamophobes et nationalistes, qui plus est quelques semaines après l’attaque homophobe du Pulse à Orlando. L'idée, ensuite, que la communauté queer n'est pas hermétique aux rapports de domination racistes, et qu'elle peut y répondre en luttant contre toutes les formes d'oppression.

Ce soir-là, en marge du cortège, le journaliste et producteur américain Ian Daniel observe avec enthousiasme le défilé, qui s'apprête à envahir les rues du Marais. Nous discutons quelques minutes. Avec son équipe, il est à Paris pour tourner des images sur la communauté queer française post-mariage pour tous et pour l'un des derniers épisodes de la deuxième saison la série documentaire Gaycation, produite et diffusée par la nouvelle chaîne Viceland. Le meilleur ami de l'actrice canadienne Ellen Page (qui signe le documentaire avec lui et l'accompagne à travers le monde) a choisi de resserer la focale sur ceux qui se sentent exclus de la communauté LGBT, en particulier les personnes racisées: soit victimes de racisation –le processus d'assimilation d'une personne à une race humaine– et qui subissent un racisme continu et systémique.

La crise identitaire

Interrogé à ce sujet par Ian Daniel, le journaliste libanais Edwin Nasr évoque dans le film une forme d'exclusion communautaire:

«Les personnes LGBTQ de couleur ne sont jamais invitées à la table des discussions. Il n'y a qu'un seul récit national commun et les personnes qui ne s'y conforment pas sont marginalisées», estime-t-il.

Nassr Eddine Gabriel Errami, fondateur des Musulmans inclusifs de France, un mouvement confessionnel qui milite pour le dialogue interreligieux et contre les discriminations LGBTphobes le rejoint.

«Quand on lit les revendications de la marche des fiertés de cette année par exemple, il n’y a rien sur le racisme, l’islamophobie, les violences policières, le contrôle au faciès ou les demandeurs d’asile», fait remarquer l'imam strasbourgeois, qui marie des couples gays musulmans. Et d’ajouter: «Mon défi à moi, c’est de construire des ponts». L'«inclusivité», peut-on lire sur le site des Musulmans inclusifs de France «est à comprendre et matérialiser au sens large. Les minorités sexuelles (LGBTQIA+), femmes, roms, personnes à mobilité réduite, étrangers, migrants, demandeurs d'asile, sans papiers, croyants, A-croyants et personnes réfugiées.»

Mais ces ponts entre queers non-racisés et queers racisés existent-ils? Et si tel est le cas, leurs fondations sont-elles solides voire menacées? Au téléphone, Fouad Zeraoui, militant homo et antiraciste de 49 ans, juge que «dans la communauté homo, il existe davantage de ponts que dans la société en général». Pourtant, ajoute cet ancien journaliste, qui a fondé en février 1997 «l’association des beurs gays», Kelma:

Aujourd’hui le métissage est complètement en panne et s’il existe un racisme au sein de la communauté, c’est un racisme politique d’exclusion sociale, comme le prônent les gays du Front national. Car on ne peut pas traiter la question du racisme sans la rattacher à ce qui se passe dans le reste de la société, à la crise identitaire.»

Homonationalisme

En ce début de XXIème siècle, dans l'Occident en proie à cette crispation identitaire, les partis d’extrême droite populiste se sont en effet accomodés d'un discours fondé sur l’exceptionnalisme sexuel afin de mobiliser les voix des lesbiennes, des gays, des bi et des trans, contre les immigrés et les musulmans. Cet «homonationalisme» a d'ailleurs largement été discuté par les militants et les chercheurs depuis que l’américaine Jasbir K. Puar a été la première à le théoriser, en 2007.

Dresser le «nous» occidental progressiste contre le «eux» homophobe et barbare

Dans son ouvrage Homonationalisme. Politique queer après le 11-Septembre, traduit en 2012, elle affirmait qu'au «choc des civilisations», l'après-11 septembre préférait un «choc des sexualités». Ainsi, certaines franges auparavant hostiles aux droits des homos s’approprient désormais leur défense afin de dresser le «nous» occidental progressiste contre le «eux» homophobe et barbare, tout en omettant que le «eux» n’est pas un corps homogène et n’a pas le monopole de l’homophobie et de la transphobie.


Cette rhétorique «hédoniste-sécuritaire» anti-islam et xénophobe a notamment été développée aux Pays-Bas par un homme politique ouvertement homosexuel Pim Fortuyn, avant son assassinat en 2002. Depuis, elle est reprise à bon compte par le PVV, le parti islamophobe néerlandais de Geert Wilders –qui défend l’ouverture du mariage aux homos et l'égalité homme-femme–, et bon nombre d'autres partis malgré leurs tensions internes sur le rapport à l’homosexualité, comme le parti indépendantiste flamand, le FPÖ autrichien ou l’Ukip de Nigel Farage (dont des adhérents ont tenté cette année de défiler à la gay pride de Londres). Sans oublier le nouveau président américain Donald Trump.

En France, le FN version Marine Le Pen a également opéré cette mue idéologique. Depuis son discours de décembre 2010 à Lyon, la dirigeante du parti frontiste a pris l’habitude de draguer ouvertement l’électorat LGBT. Au point que le FN, dédiabolisé, apparaît aujourd’hui comme l’un des partis les plus gays de France: ses figures de proue sont notamment son numéro 2 Florian Philippot, Sébastien Chenu, fondateur de GayLib ou le maire d'Hénin-Beaumont, Steeve Briois.

D’ailleurs, cette tactique a l’air de se révéler payante, tant les gays et les lesbiennes semblent tentés par le vote frontiste. Une étude du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) du printemps dernier pointait à ce sujet que 32,5% des couples homos mariés avaient voté pour le parti de Marine Le Pen lors du scrutin régional de décembre 2015, (les résultats ne disent rien cependant des gays et des lesbiennes non-mariés).

Quand on interroge ces homos qui votent FN –souvent pour les mêmes raisons que les hétéros–, le sentiment anti-immigrés et anti-(arabo)musulmans est mis en avant. J'en ai récemment fait l'expérience sur Tinder, dans le sud de la France, en discutant avec garçon qui assumait glisser un bulletin Rassemblement bleu marine (RBM) dans les urnes: il semblait avoir une forte obsession pour ce sujet.

On accueille les clandestins par bateaux entiers et on leur donne des papiers, des logements, le RSA. Tout ça au détriment des Français

Matthieu Chartraire, Mister gay 2015 du magazine Têtu

Il n'est pas le seul. Matthieu Chartraire, épineux Mister gay 2015 du magazine Têtu, et sympathisant FN déclarait par exemple: «On accueille les clandestins par bateaux entiers et on leur donne des papiers, des logements, le RSA. Tout ça au détriment des Français, des bosseurs», dans le portrait que lui consacrait Libération.

Discriminés discriminants

En 2012 Didier Lestrade, dans son pamphlet Pourquoi les gays sont passés à droite, dénonçait la libération de cette parole raciste et islamophobe. Mais elle n'est pas la seule manifestation du racisme au sein de la communauté LGBT. Il ne faut pas oublier les manifestations moins conscientes d’un racisme systémique, ordinaire, qui font des queers racisés de doubles exclus de la société: au sein de la population générale d'abord, et des homos ensuite.

Pour certains militants et chercheurs, les associations LGBT reproduisent parfois naïvement les rapports de domination fondés sur la «race» (au sens sociologique du terme): les discriminés se font discriminants sans s'en rendre forcément compte. Par le passé, et par deux fois ces dernières années, l'Inter-LGBT a par exemple été accusée de présenter des affiches racistes et colonialistes pour la marche des fiertés, notamment en représentant en 2015 une Marianne noire barrée du slogan ambiguë «nos luttes vous émancipent».

La polémique peut énerver ou laisser indifférent. Elle n'a malheureusement pas ouvert une vraie réflexion collective sur la façon de favoriser la diversité des paroles et des représentations dans le monde militant grand public.

«Le racisme dans les associations LGBT est un racisme très policé, les militants étant avertis des phénomènes, observe à ce propos le militant homosexuel et antiraciste Louis-Georges Tin, à la direction du Dictionnaire de l'homophobie en 2003. Le fondateur de l'International day against homophobia and transphobia (Idahot) et du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) regrette «par ailleurs, un cruel manque de diversité et une cruelle absence de réflexion critique sur ce qui est fait.»

Emmanuelle Campo, 30 ans, ancienne présidente du Collectif des associations étudiantes LGBT d'Ile-de-France (Caelif):

«Je me suis plusieurs fois retrouvée dans des réunions où je suis la seule personne racisée, confie la militante lesbienne, bénévole pour différentes associations. Il y a un cruel manque de visibilité. D’un côté les personnes queers racisées n’osent pas intégrer des assos mixtes et de l’autre les assos mixtes ne communiquent pas sur leur ouverture. Sans compter les fois où mes remarques pour une campagne d’affichage, sur le travail associatif en banlieue, ne sont pas prises en considération car en face les personnes ne vivent pas ce que je vis.»

Le militantisme mainstream est très blanc et masculin, même si des efforts sont faits

Aminata M’Bengue

«Le militantisme mainstream est très blanc et masculin, même si des efforts sont faits», soulève, elle aussi, Aminata M’Bengue, une jeune activiste queer de 21 ans. Avant de rejoindre le collectif féministe révolutionnaire, cette étudiante en science politique et en langue africaine raconte avoir voulu militer dans d'autres associations, pour finalement privilégier des groupes plus ouverts aux questions d'antiracisme:

«Dans d’autres groupes, je ne me sentais pas à ma place et on ne favorisait pas ma parole, j’ai eu droit à des blagues racistes mais je n'ai jamais reçu de remarques personnelles et directes. J’ai tendance à dire qu’on n'est pas imperméable à la société et que les personnes LGBT ont tendance à reproduire ce qui s'y passe.»

«Bien sûr qu'il y a du racisme ordinaire: les sous-groupes militants devenus hégémoniques peuvent avoir des attitudes racistes», soutient pour sa part Gabriel Semerene, doctorant en littérature arabe à l’université Paris-IV. Pour sa thèse sur l’émergence des identités sexuelles au Maschrek à travers la littérature et le militantisme queer arabe, ce jeune chercheur libano-brésilien étudie la façon dont les LGBTQ du Moyen-Orient inventent de nouveaux mots dans leur langue comme «arhar el jins» pour se désigner ainsi des stratégies propres à leur lutte tout en se dressant contre une forme d'«impérialisme gay» occidental promu à l'international par les associations de défenses des droits des homos: «Il faut se méfier de cette vision binaire selon laquelle la possibilité de lutter contre l’homophobie ne passe que par l’occidentalisation».

Paola Bacchetta, professeure du département des études de genre à l'université de Berkeley, en Californie, travaille également à décortiquer ces mécanismes de domination. Dans les années 1980, l'universitaire queer américaine a milité dans les milieux féministes, queers et pro-immigration parisien. Lorsqu'on l'interroge par mail, elle affirme que «dans les communautés LGBTQ, le problème majeur reste la présupposition qu’il existe, "une identité queer universelle" qui sert à mesurer et juger la conformité des LGBTQ de couleur à cette identité.»

La «suprématie blanche» se manifeste dans les communautés queers de différentes manières, notamment «dans l’intime et la sexualité, par l’esthétique, quand la "blanchité" devient un critère pour juger si un corps est désirable ou pas. Cela peut être intériorisé par les LGBTQ de couleur qui valorisent eux-mêmes la "blanchité".»

Sexualité raciste

Gabriel Semerene fait régulièrement l'aller-retour entre Beyrouth, au Liban, et Paris. Et il ressent très fortement, en France, cette racialisation des rapports intimes et sexuels entre hommes gays.

«A chaque fois que je rentre à Paris, je me rends compte à quel point la sexualité est racisée. J’ai l’impression qu’il y a une particularité française. La première chose qu’on me demande sur une appli, c’est si je suis blanc: c’est assez agressif!»

João Gabriell, bloggueur anticolonialiste trans, installé dans le sud, tient un blog sur lequel il analyse depuis 2011 les oppressions de genre, de classe et de race:

«Je pars du principe qu’il y a un racisme structurel et que les communautés n’y échappent pas. Il prend différentes formes: ce sont les rapports interpersonnels, les propos, les remarques, la fétichisation sexuelle, les clichés animalisant, les scénario qui prennent les mecs noirs ou arabes pour un objet, des bêtes de sexe, etc.»

Pour lui, cela passe par des préjugés essentialisant, de l'exotisation, du rejet–ce que des chercheurs commencent à désigner comme de l'«homonormativité», forcément excluante pour ceux qui ne rentrent pas dans les canons.

«Tu es vite le "sale babouin"»

A ce propos, les témoignages abondent, en particulier face au déferlement des «pas de noirs, pas d'asiats» réclamés sur les statuts de nombreux utilisateurs de sites et applications de rencontre. «La dating et le sexe, c’est l’un des deriers remparts de ta vie où les discriminations sont niées», se désole David, 27 ans, originaire de Toulouse.

Je le rencontre dans un café du XIème arrondissement de Paris, près du métro Oberkampf, un soir de mai. Il travaille à Paris dans la mode, et il est arrivé à ces conclusions après un longue réflexion sur le fait d'être métis et homo:

«Je parle de racisme à partir du moment où la préférence sexuelle est érigée en valeur de référence et en dogme. Ça m’est déjà arrivé que des mecs viennent vers moi avec l’idée préétablie du re-noi. Le problème, c'est qu'ils sont vite déçus: jusqu'à me sortir que je n’étais pas assez noir! Sur une application de rencontre comme Grindr, si tu ne réponds pas à un mec qui veut coucher avec toi tu es vite la salope, le sale babouin. Ce qui me perturbe le plus, c’est le déni de ces formes de racisme.»

Récemment, plusieurs comptes Twitter se sont d'ailleurs ouverts pour que les personnes queers racisés puissent témoigner de leurs vécus. C'est le cas du compte @queerdecouleur, géré par Francine, une lycéenne de Seine-Saint-Denis. «J'ai voulu créer ce compte pour partager des expériences. C'est aussi l'aboutissement d'une réflexion: il ne faut pas que nos paroles soient occultées», explique la jeune fille.

Les questions d'exotisation y sont abondamment relayées. C'est par exemple le témoignage d'une franco-chinoise pansexuelle (attirée par des personnes de tout sexe ou genre) qui se plaint des stéréotypes partagés aussi bien par les hommes hétéros que les femmes lesbiennes. 

Ou ce jeune maghrébin musulman homosexuel:

Quand j'ai commencé à fréquenter le milieu gay, j’ai d’abord pensé qu’il serait épargné par le racisme. J’ai très vite déchanté

Kâveh

 

«A l’époque, quand j’allais sur des sites de rencontre, il y avait un racisme assumé par rapport à mes origines. J’ai une tête d’asiat' donc on me renvoyait souvent à ça. Il y a aussi parfois cette idée de 'tester avec toi une nouvelle culture'. D’un autre côté, on me reproche parfois de ne pas être assez racisée...», se souvient à ce sujet Emmanuelle Campo.

Kâveh, 22 ans est un étudiant «iranien, pédé et banlieusard»: «J'en marre d’être l’arabe de service. J’ai toujours été plus ou moins confronté au racisme mais quand j'ai commencé à fréquenter le milieu gay, j’ai d’abord pensé qu’il serait épargné par le racisme, car nous sommes une minorité opprimée. J’ai très vite déchanté. Il existe dans le milieu gay un racisme qui, pour peu que l’on soit racisé, projète sur nos corps des fantasmes d’origine coloniale: l’arabe, le noir viril, dominateur, sauvage, queutard», s'insurge-t-il.

Les demandes sont parfois trash. «Un ami proche est maghrébin. Sur un site de rencontre, on lui a déjà demandé s’il voulait rejouer la guerre d’Algérie pour un plan. Même si les gens font ce qu'ils veulent de leurs pratiques, si on a une analyse antiraciste, on ne peut pas nier, dans ce cas, l'expression de rapports de pouvoir», souligne le bloggueur João Gabriell.

A 30 ans, Dal, militant trans kabyle, s'interroge «On est déjà une minorité marginalisée en tant que queers: pourquoi on n’est pas plus sensible à ces questions, comme "c’est quoi avoir des privilèges?" "C’est quoi être une minorité?"»

Imaginaire érotico-sexuel post-colonial

Comment expliquer l'emprise du racisme sur les communautés homosexuelles? Au-delà du racisme, systémique, peut-être par l'influence d'un imaginaire érotico-sexuel postcolonial toujours à l'oeuvre:

«La culture gay française entretient un rapport tout à fait particulier avec l’érotisme postcolonial. Le cinéma d’auteur et la pornographie démontrent tous deux la place centrale des rapports sociaux de race et de classe dans la fabrique des fantasmes. La figure de l’Arabe hypermasculin traverse la représentation érotique gay en France. D’abord dans les films pornos, du classique Harem de Jean-Daniel Cadinot jusqu’aux productions de Citébeur», résumait dans une interview à Libération Nick Rees-Roberts, auteur avec Maxime Cervulle d’Homo Exoticus. Race, classe et critique queer.

A moins de considérer que le porno permette aussi, en mettant en scène les minorités, de casser la racisme et de découvrir l'autre, notamment depuis l'explosion des porn Tumblr. Le problème, c'est qu'à l'heure actuelle les noirs, les asiats et les arabes qui aiment la pornographie ont encore trop souvent le choix entre un manque de représentation dans les productions US comme françaises (certains parlent alors du whitewashing de l'industrie) ou leur fétichisation à l'écran, quel que soit le degré de lecture. 

Mais le racisme ne s'applique pas purement à la sexualité, il contamine aussi la conjugalité. «A un moment donné dans un couple mixte, le partenaire étranger sera à un moment donné confronté à une vision de lui-même dans la tête de son partenaire qui n’a aucune prise avec sa réalité», estime d'expérience le romancier marocain Abdellah Taïa. L'auteur de L'Armée du salut, qui en a tiré le film éponyme, nous donne rendez-vous dans un café proche du musée des Arts et métiers à Paris.

Ce qu’on n’osera pas faire avec d’autres, on le fera avec toi, comme certaines propositions sexuelles

Abdellah Taïa

«C’est toujours difficile d’obtenir un statut égal à celui du Français blanc, poursuit l'écrivain, de 43 ans, homo. J’ai toujours été soit regardé avec une forme de bienveillance, soit avec une forme de condescendance. Peut-être que ce n’est pas du racisme au sens propre, mais c'en est un résidu. Que tu le veuilles ou non on va te trouver beau, ou non, en tant qu’arabe et en tant que marocain. Et ce qu’on n’osera pas faire avec d’autres, on le fera avec toi, comme certaines propositions sexuelles.»

Abdellah Taïa conclut: «On baigne toujours dans cet imaginaire colonial liée à une littérature érotique et/ou homosexuelle coloniale d'André Gide à Pierre Loti. Je ne minisme en rien la valeur de ces œuvres mais ça contribue à amalgamer l’autre en l’enfermant dans une puissance homosexuelle. L’arrivée d’écrivains arabes homosexuels, c’est une nouvelle indépendance mais aussi une révolte par rapport à cet assujettissement colonialo-sexuel.»

Créer des espaces safes

Face au racisme intracommunautaire et aux discriminations, une réponse émerge du côté d'un militantisme transversal et intersectionnel d'une part, et de l'affirmation des identités noires, arabes, asiatiques LGBTQ d'autre part. Depuis une vingtaine d'années, de nouvelles formes de militantismes naissent, qui essaient de tenir compte des multiples discriminations, ne répondant pas seulement à un problème, mais plusieurs: des groupes militants mixtes et non-mixtes comme les Lesbian of colors, le collectif afroféministe Mwasi ou les Musulmans inclusifs qui prennent en considération les vécus propres de leurs membres pour lutter contre l'homophobie, le racisme et l'islamophobie.

Mais ce sont aussi des espaces festifs et de sociabilité comme les soirées du collectif lesbien Fuck the Name ou la Black Blanc Beur (BBB), organisée au Gibus à Paris, et qui rassemble tous les dimanche soir près de 500 personnes. D'ailleurs, en 1997, la naissance de la BBB marquait la volonté de créer «des espaces de visibilité et d’acceptation des beurs gay» en raison des délits de faciès à l'entrée des boîte de nuit homos parisiennes comme le Queen. «A l'époque, si tu étais arabe, ce n'était pas la peine d'essayer de renter», se souvient aujourd'hui Fouad Zeroui, l'organisateur de la BBB.

Depuis 2010, la vitalité de la scène voguing parisienne –une culture initiée dans les communauté afro-homosexuelle newyorkaises–, immortalisée par le documentaire Vice «Paris is voguing» n'est peut-être pas anecdotique. Elle confirme en tout cas la necéssité pour les queers racisés français de trouver des lieux d'expression propres. «La communauté homo, majoritairement blanche, n’a pas conscience de son privilège. Elle créé des stéréotypes, ce que tu dois être, et si tu ne rentres pas dedans tu n’es pas désirable . Ça pousse les gens à créer leurs propres espaces pour eux», souligne à cet égard Piere Hache, alias Kiddy Smile. Cet été le DJ et producteur de house, qui tourne depuis un bout de temps dans les clubs queers de la capitale, a beaucoup fait parler de lui pour un clip où de jeunes homos noirs se réapproprient la cité.

Reste enfin une question: comment faire en sorte de combattre toutes ces formes de racisme? «En tant que personnes blanches, on a du mal à remettre en cause nos propres pratiques», reconnaît Cha Prieur, docteure en géographie, qui étudie les milieux queers. Si elle n'a pas de réponse théorique, la géorgraphe, affiliée au CNRS, propose d'élaborer des espaces de dialogue bienviellants que ce soient dans les soirées, les bars, les associations, les manifestations, bref les lieux de la communauté.

«C’est toute la question de l’inclusion: c’est quoi? Comment faire? Ça pose la question d’espace bienveillants: comment on fait pour accueillir les gens? Comment on fait pour gérer les violences interpersonnelles? Comment on fait pour dire je ne suis pas d’accord sans violence?», conclut-elle. Tout un chantier.

Gaycation

Avec Ellen Page et Ian Daniel

Réalisé par Niall Kenny

Premier épisode du documentaire diffusé sur Viceland

En exclusivité sur Canal

En avant-première le 29 novembre à 21H55

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