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Magnette, l'homme qui a dit «non» au Ceta: «La gauche ne devrait jamais recourir au 49-3»

Jacques Besnard, mis à jour le 20.11.2016 à 7 h 57

Rencontre avec Paul Magnette, le ministre-président wallon qui a refusé, un temps, de signer le Ceta malgré les pressions de la Commission européenne et du monde économique.

Namur (Belgique)

«Je vais vous demander d'attendre un peu. Vous comprenez, c'est un peu chaud avec l'actualité...» Il est 9h20 ce mercredi 9 novembre à Namur lorsque la conseillère presse de Paul Magnette débarque, un peu gênée, dans la salle d'attente de l'Elysette, le lieu de résidence du gouvernement wallon pour nous intimer de patienter. L'heure est grave. Donald Trump vient tout juste d'être élu président des États-Unis, le monde entier est groggy. Paul Magnette vient, en plus, de se faire tacler par derrière à la radio.

«Quand on a suivi la campagne américaine, on y retrouve des thèmes que l'on voit aussi fortement se développer en Europe. [...] Je viens de négocier pendant près de deux semaines avec la Région wallonne qui souhaitait se fermer au Canada, ne pas s'ouvrir à l'extérieur du monde.»

Le «sniper» s'appelle Didier Reynders. Le ministre des Affaires étrangères belge, membre du Mouvement réformateur (MR) à droite de l'échiquier politique noir-jaune-rouge, profite de l'occasion pour lui adresser une petite pique comparant l'isolationnisme du nouveau président américain avec la lutte du socialiste wallon. La réponse de l'intéressé sur Twitter n'a pas traîné:

«Les pressions? Avec finesse mais c'est très brutal»

Dix minutes plus tard, c'est pourtant un Paul Magnette détendu qui nous reçoit dans son bureau, sans doute habitué aux joutes verbales avec le parti libéral du Premier ministre Charles Michel, avec qui il partage apparemment une inimitié viscérale. Dès la signature du traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada (Ceta), ce dernier ne s'était pas fait prier pour critiquer le fait qu'«il n'y a pas une virgule qui a été touchée».

 

«Pour le Premier ministre belge, c’était quand même un moment compliqué d’apparaître comme le Premier ministre qui n’était pas capable de ramener dans le rang ou à la raison la petite région wallonne et donc comme n’ayant pas la capacité de vraiment gérer son pays. C’était pour lui très très problématique en terme de réputation et c'était une espèce de petite revanche de dire: “Tout ça pour ça”. Je  savais que dès l’instant où on aurait dit: “Dans ces conditions-là, alors nous pouvons signer”, le jeu politicien allait reprendre ses droits», se défend-il avec un petit sourire.

Jambes croisées, costard parfait, le verbe et la gestuelle facile, le socialiste ne fait pas mentir sa réputation d'homme charismatique. Une sorte de Justin Trudeau du Plat pays si on ose la comparaison... Il faut dire qu'en refusant dans un premier temps de signer le Ceta, en ne baissant pas les yeux face aux regards noirs et insistants de la Commission et du monde économique, le bourgmestre (maire) de Charleroi a sérieusement travaillé sa gestion de la pression. Celle «clairement dite» vis-à-vis des milieux d’affaires d'abord. «Il y a telle entreprise qui va investir chez vous, si vous ne signez pas, elle n’investira pas. C’est aussi simple que cela. La menace au moment de l’investissement, c’est un grand classique. On n’investit plus donc il n’y aura pas d’emplois.» 

On a reçu des soutiens extrêmement gênants qui étaient ceux des souverainistes, des gens d’extrême droite, des soutiens d’une gauche qui est plus encombrante qu’autre chose

Les intimidations plus insidieuses de l’institutionnel européen ensuite. «Telle législation à laquelle vous êtes attachés pourrait ne pas passer. Politiquement, ce sera plus compliqué. C’est toujours présenté avec des finesses mais dans le fond, c’est très brutal», assure-t-il avant d'avaler une gorgée de son verre d'eau.

«Ça fait plaisir ce côté bravache du village gaulois»

Le jeu en valait certainement la chandelle pour cet ancien politologue arrivé dans la jungle politique il y a seulement neuf ans et qui a connu une ascension nationale fulgurante: ministre fédéral quatre ans plus tard, une arrivée à la tête de Charleroi et du Parti socialiste (par intérim) dans la foulée avant de devenir ministre-président de l'exécutif wallon. Qui dit mieux?

S'il était déjà une figure bien connue des Belges avant le Ceta, Magnette était en revanche quasiment inconnu chez nous. En l’espace de deux semaines, il est devenu une véritable «hype» pour certains. L'édito dithyrambique «Paul Magnette président!» de Natacha Polony dans le Figaro, la une de Libé façon Goscinny-Uderzo, les soutiens de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, l'emballement de la toile et des réseaux sociaux (une pétition a quand même atteint plus de 230.000 soutiens) et son discours chaudement applaudi au parlement wallon ont contribué à construire à vitesse grand V une nouvelle stature internationale ou à tout le moins nationale. En quinze jours, «Paulo le Carolo» est devenu «Magnetix» ou encore «Super Magnette».

                                   La une de Libération du 25 octobre 2016.

«C’est plutôt drôle. D’une certaine manière, ça fait plaisir ce côté bravache et rebelle du village gaulois, c’est quelque chose qui est profondément ancré dans notre culture et en particulier en Wallonie, rigole-t-il avant de poursuivre plus sérieux. D’un autre côté, ça ne doit pas donner le sentiment –ce que ça a pu générer sur cette période–, d'une grande ambiguïté sur le sens qui était celui de notre résistance. On a reçu des soutiens extrêmement gênants qui étaient ceux des souverainistes, des gens d’extrême droite, des soutiens d’une gauche qui est plus encombrante qu’autre chose, je ne cherchais pas le soutien de Mélenchon pour être tout à fait clair.»

            Le discours prononcé par Paul Magnette au moment de refuser la signature du Ceta. 

«La négociation, l’essence même de la social-démocratie»

Défendre le Ceta pour marcher sur les plates bandes du parti du Travail de Belgique (PTB), la formation communiste francophone qui commence à grappiller des voix à Bruxelles et en Wallonie, c'est pourtant ce que reprochent certains analystes belges au PS et à son président: Elio Di Rupo. Elio, l'ancien Premier ministre, l'homme au noeud pap' qui a recruté Magnette en 2007 et qui l'aurait d'ailleurs «forcé (...) à ruer contre l’Europe», selon un journaliste de l'hebdo belge Le Vif/L'Express. 

«Dire que c’est un positionnement électoral, je comprends qu’on le dise, admet le ministre-président wallon. Si ça permet à ce que des citoyens qui n’avaient plus confiance dans la gauche sociale-démocrate s’y retrouvent, tant mieux, c’est un effet collatéral bénéfique. Ce n’était pas le but recherché. Le travail on l’avait entamé il y a deux ans, bien avant qu’il y ait des sondages avec l’extrême gauche.»

Après avoir dénoncé la vision simpliste d'une extrême gauche «qui favorise la droite»Paul Magnette, dont les parents étaient pourtant communistes et qui cite la pensée d'Antonio Gramsci le fondateur du PC italien, a récemment affirmé qu'il ne fermait plus la porte au parti des travailleurs. Mais en europhile convaincu qui évoque Jacques Delors parmi ses mentors et qui a beaucoup écrit sur la construction européenne, Magnette tient pourtant à différencier sa vision de la politique de celle de la formation marxiste-léniniste.

«Dès le premier jour, j'ai dit que ce n'était pas un combat contre un accord commercial et économique contre le Canada mais contre une certaine manière de faire des accords commerciaux à la fois dans la méthode (l’opacité, le lobbying etc…) et dans le contenu avec des traités dont la finalité est la libéralisation et qui considère toutes les autres valeurs comme des valeurs certes respectables mais secondaires. Le but, c'était d'identifier clairement ce qu’on ne voulait pas, de négocier et de l’obtenir. C’est ça l’essence même de la social-démocratie. Il y a une gauche qui est clairement dans la protestation mais qui ne sait pas ce qu’elle va faire de la protestation. Et il y a la gauche qui est en colère et dans la protestation, qui crée un rapport de force, puis ce rapport de force permet d’obtenir des résultats.»

«La déchéance de nationalité, je n'ai vraiment pas compris»

Pas question non plus, selon ses dires, d'essayer de gratter des voix en tirant le navire socialiste vers l'autre bord à l'instar du capitaine Hollande et de son premier lieutenant Valls. La déchéance de nationalité? «Je n'ai pas vraiment pas compris. J’ai trouvé ça dommage parce qu’à la fois ça ne sert à rien, et parce que c’était une forme de reddition symbolique.» Le 49-3? «La gauche ne devrait jamais y recourir. Ça n'existe pas chez nous. Chez Rocard et chez Delors, ce que j'ai aimé c'est l'idée qu'il faut gouverner avec la société et ne pas faire des réformes contre la société en disant: “Moi je suis viril, je réforme, j'impose et ceux qui ne veulent pas n'ont rien compris.”»

Si je pense que je vais gagner dans une triangulation électorale en allant chercher les thèmes de la droite en disant le pignon gauche-droite c’est dépassé alors on a renoncé à ce qu’on est

À écouter et à lire Paul Magnette, la stratégie socialiste française actuelle ne peut mener la bande à Hollande nulle part d'autre que droit dans le mur. «Si je pense que je vais gagner dans une triangulation électorale en allant chercher les thèmes de la droite en disant le pignon gauche-droite c’est dépassé alors on a renoncé à ce qu’on est. Et quand on a renoncé à ce qu’on est, on est forcément perdant. Faut assumer ses valeurs, faut assumer son identité.»

Paul Magnette et Elio Di Rupo lors de la présentation de son ouvrage "La gauche ne meurt jamais"

Pas évident de croire le professeur Magnette les yeux fermés quand on sait qu'il a fait de la sécurité son cheval de bataille à Charleroi, que ses règlements mendicité et prostitution ont fait beaucoup parler. Certains à gauche de la gauche sont même convaincus que le chef de l'exécutif wallon est un «faux socialiste». «Adoubé par le parti, Paul Magnette n'a jamais dû bâtir sa popularité depuis le terrain, aux côtés des militants socialistes de Charleroi. L'homme préfère l'estrade à la salle et les livres aux mêlées populaires», assure, en outre, un journaliste du Vif/L'Express.

Avant le Ceta, Paul Magnette avait bien du mal à être vraiment très populaire dans sa Région et à Bruxelles, il a mis sur ce coup-ci les francophones dans sa poche. 72,6% d'entre eux l'ont soutenu pendant «son» combat contre le Ceta. Boosté par sa nouvelle stature, beaucoup pensent, qu'à 45 ans, la place de Paul Magnette est désormais à Bruxelles pour prendre la place de son mentor à la tête du parti. Plus, en tout cas, qu'à Namur dans un costume de ministre-président qui apparemment l'ennuie. Il aurait accepté d'ailleurs le poste «faute de mieux», estime un commentateur.

Car l'ancien professeur d’université notamment à Cambridge et à Sciences Po Paris, est «l’un des très rares hommes politiques à avoir des loisirs intellectuels», selon un cadre du PS. Magnette, c'est le genre d'homme à passer son temps libre à lire l’économiste américain Anthony Atkinson spécialiste des inégalités ou le Français Thomas Piketty, à écrire un mémoire sur la poésie de Pier Paolo Pasolini. Il en profite aussi pour penser l'avenir d'une «gauche en crise» qui «a perdu la bataille des idées» dans un ouvrage au titre bondien [«La gauche ne meurt jamais», ndlr] dans lequel il appelle à revenir à l'esprit de Jaurès. 

«Je le relis toujours. Il a résolu vraiment tous les grands dilemmes de la gauche. Je pense que les valeurs de la gauche, elles ne sont pas du tout en crise. Au contraire, il y a une attente de solidarité. Même dans le cri un peu désespéré de ceux qui vont être tentés par des candidats anti-système, il y a une dénonciation des privilèges, il y a une dénonciation d’une forme de caste et qui est l’essence même de la saine colère de la gauche. Je pense que ces valeurs, elles gardent toute leur vitalité mais que, sans doute, on ne parvient pas toujours à leur donner la forme politique qui permette de convaincre. Je reconnais qu'on a du mal à les incarner.» 

Magnette a sans doute réussi à le faire pendant deux semaines grâce au Ceta. Reste à prouver maintenant que ce bras de fer –comme le dénoncent ses détracteurs– n'était pas qu'un simple coup d'épée dans l'eau.

Jacques Besnard
Jacques Besnard (64 articles)
Journaliste
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