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Sarkozy-Merkel, une photo pour rafistoler l'axe franco-allemand

Eric Le Boucher, mis à jour le 11.11.2009 à 15 h 54

Les rapports entre les deux dirigeants se sont améliorés mais les divergences politiques et économiques restent trop fortes pour relancer le moteur européen.

Invité en 1998 à Paris par Jacques Chirac pour fêter le 11 novembre, Gerhard Schröder avait refusé. Cette fois, la chancelière allemande a accepté pour  démontrer que le couple France-Allemagne, malgré les brouilles passées et les difficultés, est relancé. Et la photo est belle. Angela Merkel  avec Nicolas Sarkozy, ensemble pour transformer le 11 novembre en «journée de réconciliation franco-allemande pour bâtir un avenir partagé».

Nicolas Sarkozy travaille depuis l'été à ce projet. Au départ, il devait être très ambitieux. Il était question d'un nouveau traité de l'Elysée (signé en 1963 par le général de Gaulle et Konrad Adenauer, il a marqué la «grande réconciliation» des deux pays). Après cette date, France et Allemagne étaient les deux piliers de la construction européenne. Les diplomates se rencontrent en permanence. Les couples des dirigeants s'estiment au delà de la couleur politique: Giscard-Schmidt, Kohl-Mitterrand. Maintenir l'axe est la priorité des deux pays. Sitôt élu, un président français se rend à Berlin, sitôt élu un chancelier fait le voyage de Paris.

Pourtant, l'axe s'est abîmé au fil des années. L'apothéose a été le moment de la réunification allemande et de la création de l'euro. Mais depuis, rien de majeur ne s'est passé. Seule exception dans ce vide: l'entente au sujet de la guerre en Irak. L'Europe s'élargit mais Chirac et Schröder ne s'entendent pas, les intérêts divergent entre une France qui s'enfonce dans l'immobilisme et une Allemagne qui réforme pour regagner en compétitivité.

Ensuite, entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, les rapports sont mauvais. Le fougueux et volatile président français n'apparaît «pas sérieux» à l'ingénieur d'origine est-allemande. La chancelière semble vouloir toujours traîner les pieds aux propositions du Français. Et puis, l'Europe compte moins pour l'un comme pour l'autre. Enfin, à Paris, l'«entente cordiale» avec la Grande-Bretagne, l'alternative toujours caressée, séduit. Les couacs ont été nombreux comme ce refus net de la Chancelière, il y a un an, de soutenir Nicolas Sarkozy qui avait convoqué les dirigeants des 27 à Paris pour élaborer un plan de sauvetage «commun» du système bancaire. Angela Merkel avait repris l'avion sans rien accepter: chacun pour soi.

Depuis le printemps, les conseillers diplomatiques ont repris leur ouvrage et les relations se sont renouées. Les deux dirigeants, passant au delà des premiers mois négatifs, ont trouvé manière de mieux s'entendre. La relation est même devenue amicale. Nicolas Sarkozy qui n'a jamais eu d'atomes crochus avec le grand partenaire germanique s'est alors plu à rêver d'un renouveau de l'axe. Il a décidé de suivre l'Allemagne dans ses attaques contre les paradis fiscaux, gros problème pour ce pays dont une grande partie de population possède un compte en Suisse ou au Luxembourg. En échange, l'Allemagne l'a accompagné dans la dénonciation des bonus des traders. La crise a permis au couple de se retrouver. Les deux pays sont d'accord pour dénoncer de concert le «capitalisme anglo-saxon», responsable de la récession, et pour vanter le «modèle rhénan» d'un juste milieu entre le capital et le travail.

Nicolas Sarkozy et Angela Merkel rénovent la règle: se voir et s'accorder sur tous les sujets avant les sommets internationaux. Ce fut le cas pour les G20 de Londres et de Pittsburgh sur la crise financière mais ce fut le cas aussi pour forcer les 27 à trouver un terrain d'entente avant le sommet de Copenhague sur le climat. Devant le blocage des négociations avec les pays de l'Est européen, le Premier ministre suédois qui préside actuellement l'Union, a appelé à la rescousse le président français et la chancelière. Tout ce beau monde a été mis dans une petite salle et un accord a été trouvé.

France et Allemagne ont à nouveau la conviction d'exercer une sorte de directoire en Europe, un directoire d'autant mieux accepté par les autres, que, Gordon Brown étant affaibli,  les Britanniques sont effacés et que la Commission Barroso ne compte plus guère.

Le président français, toujours plein d'initiatives, a multiplié les propositions. Il veut nommer un ministre commun qui siège au deux gouvernement à la fois. Idée complexe puisqu'en Allemagne le conseil des ministres de coalition vote, tandis qu'en France, il obéit au président. Un nom est avancé, celui de Jack Lang, ancien ministre de François Mitterrand... qui, cet été, s'est précipité à l'institut Goethe pour rafraîchir son allemand. Mais le renouveau devait aller beaucoup plus loin: relancer des coopérations industrielles, faire des recherche-développements en commun, imaginer même une représentation unique au Fonds monétaire international et, plus globalement, s'entendre à deux pour entraîner l'Union européenne et peser sur le cours du monde face aux Américains et aux Chinois. L'idée du G20 n'était-elle pas l'exemple à suivre en matière d'économie mais aussi de défense, de terrorisme, de sécurité alimentaire, d'énergie, de climat...?

Ces belles propositions vont sans doute rester lettres mortes. L'axe est fêté en beauté le 11 novembre mais il ne se ressoude pas.

Les divergences entre les deux pays sont devenues trop fortes.

Celles de l'industrie. Les Allemands ont vécu comme des mauvais coups la fusion Sanofi-Aventis et le sauvetage par Nicolas Sarkozy d'Alstom aux dépens de Siemens. Même au sein d'EADS, Allemands et Français continuent de se méfier les uns des autres.

Celles de la politique macro-économie. L'Allemagne conduit une politique de l'offre pour réduire ses coûts et exporter, elle maintient ses parts de marché à l'international mais au dépens de celles de ses partenaires européens. La France souffre des salaires germaniques déprimés qui la prive de débouchés. Les deux capitales mènent des politiques «non-coopératives».

Divergences de politique budgétaire, enfin. La France est prolixe avec un déficit qui sera de 8,5% du PIB en 2010 contre 4,7% en Allemagne. Bruxelles, qui prévoit une dette française de 120% du PIB en 2020 contre seulement 80% en RFA, s'en alarme. La récente décision de la nouvelle coalition au pouvoir à Berlin d'accorder 24 milliards d'euros de baisses d'impôts ne change pas les proportions. L'Allemagne reste le pays de la rigueur budgétaire qu'elle a d'ailleurs inscrit dans sa Constitution à partir de 2013. En France, la dépense publique reste l'alpha et l'oméga de la politique économique.

Si la crise a semblé rapprocher les deux pays autour du «modèle rhénan», les divergences restent déterminantes. L'Allemagne s'est détournée de l'Europe et ne compte plus que sur elle-même pour s'insérer dans l'économie mondialisée: elle vise la grande exportation et négocie, seule, avec la Russie pour assurer ses importations d'énergie. Le pays réunifié a été tenté, dans les années 90, de se doter d'une politique de «puissance». Le mot avait été prononcé par Gerhard Schröder. Mais la population est en réalité hostile à l'engagement de la Bundeswehr, en Afghanistan comme ailleurs.

Dans trente ans, un tiers des Allemands auront plus de 67 ans. Le pays vieillissant se concentre sur son économie et entend d'abord protéger sa propre prospérité.

La France fait des enfants, son avenir est plus ouvert. Mais il est indéterminé. Pour toute la classe politique l'Europe devait être une Grande France, mais depuis l'euro, rien n'avance plus, ce rêve s'est évaporé. La France s'est, elle aussi, détournée de la construction européenne. La classe politique est pourtant incapable de tracer une nouvelle ligne d'horizon.

Alors on relance l'axe franco-allemand. Comme les vieux couples qui décident, par défaut, de se remettre ensemble.

Eric Le Boucher

Image de une: cérémonie du 11 novembre 2009, à Paris. REUTERS/pool

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Cofondateur de Slate.fr
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