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Pourquoi l'humour sur les fonctionnaires ne fait plus rire

Capture d'un sketch des Inconnus

Capture d'un sketch des Inconnus

Jugées ringardes et réchauffées, les blagues à l'encontre des fonctionnaires ont perdu de leur superbe dans la scène comique française. Autopsie d'un genre humoristique en déclin qui n'a pas (encore) dit son dernier mot.

Dans un repas de famille, lors d'une soirée entre amis ou à la machine à café, vous avez peut-être déjà entendu la blague suivante (ou une blague similaire):

- Qu'est-ce qu'un fonctionnaire qui travaille une demi-heure par jour?

- Un hyperactif!

Depuis toujours, du moins depuis que la fonction publique française existe, les fonctionnaires ont bon dos. Fainéants, lents, désagréables et davantage attachés à leurs vacances qu'à l'intérêt général... Les nombreux clichés qui leur collent à la peau ne sont que rarement gratifiants.

Et, au-delà des boutades de fin de repas, ces stéréotypes largement entretenus dans l'opinion publique ont même donné naissance à un genre humoristique à part entière. Un genre dont les premières traces sont apparues bien avant les sketches les plus cultes des Inconnus, note Marie Anaut, professeure en psychologie clinique et sciences de l'éducation à l'université de Lumière-Lyon-2:

«On peut trouver des caricatures et des blagues dès l'apparition des premiers fonctionnaires sous l'Ancien Régime, mais surtout après la Révolution. Certaines personnes bénéficiant de charges d'État ont eu tendance à peu exercer leurs fonctions... Des plaintes ont été émises, ainsi que des moqueries sur ces personnes considérées comme nanties, mais qui ne remplissaient pas leurs fonctions.»

«On y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts»

Voilà le point de départ de cette légende urbaine. Au fil des décennies, ces plaisanteries n'auront de cesse d'être répétées, reformulées et adaptées à l'envi par le grand public et jusque sur la scène politique française. On garde en tête, par exemple, cette citation attribuée à Geoges Clémenceau: «La France est un pays extrêmement fertile, on y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts.»

Sur la scène culturelle française, les humoristes ne tardent pas à s'emparer du sujet. «L'humour sur les fonctionnaires est ancien et a connu des vagues de popularité plus ou moins importantes. Le genre a connu une période de médiatisation plus forte dans les années 1970 et 1980, avec Coluche notamment», appuie Marie Anaut. Un genre dont Raymond Devos, Les Inconnus, Les Chevaliers du Fiel, Anne Roumanoff s'en feront, par la suite, les héritiers.

Des cibles définies

Le genre humoristique, toutefois, ne s'attaquait pas à tous les fonctionnaires tous azimuts et de manière indifférenciée. En fait, seules quelques catégories de fonctionnaires concentraient l'essentiel des blagues et des moqueries: les profs (tous déprimés), les instituteurs (tous de gauche), les policiers (tous incultes) ou encore ceux postés derrière le guichet d'une administration (tous fainéants et/ou incompétents).

On riait ainsi de personnes qui bénéficiaient d'une certaine autorité au quotidien, qui appliquent des procédures, qui répondent toujours la même chose

S'ils sont, aujourd'hui encore, les uniques cibles de cet humour, c'est avant tout parce qu'ils s'inscrivent dans une culture commune. Ces hommes et femmes sont ancrés dans notre quotidien et donc dans notre imaginaire collectif. Le succès de ce genre humoristique a ainsi longtemps tenu à ce savant mélange de légende urbaine et d'identification à une situation présentée comme familière par l'humoriste.

Au fond, puisque la plupart des Français se sont quasiment tous déjà retrouvés face à un fonctionnaire dans leur vie, quoi de plus simple que de convoquer des références que tout le monde maîtrise et des idées reçues que nombre d'entre eux partagent? Monique Dagnaud, sociologue, directrice de recherche au CNRS et collaboratrice de Slate.fr, explique:

«Les fonctionnaires avaient une image synthétique et rigide d'intermédiaires obligés. On riait ainsi, avec bienveillance, de personnes qui bénéficiaient d'une certaine autorité au quotidien, de personnes qui appliquent des procédures, qui répondent toujours la même chose...»

Un point de vue également partagé par Marie-France Chambat-Houillon, maître de conférences à l'université de la Sorbonne, qui ajoute:

«Le principe de l’humour est d’être segmentant. Il faut emporter son public en riant aux dépens d’un tiers. Et, ici, ce tiers, ce sont les catégories de fonctionnaires bien identifiées par tous, au service du bien public et donc au service de tous les citoyens. C’est très facile d’utiliser cette catégorie professionnelle pour rassembler un public car tout le monde les connaît et tout le monde est amené à les côtoyer.»

Cohésion sociale

En permettant à des groupes sociaux de rire ensemble d'un même sujet, cet humour remplit ainsi toute sa fonction de cohésion sociale. Les fonctionnaires sont ici des cibles, comme ont pu l'être, dans la bouche d'autres humoristes, les «Blondes» ou les Belges. «Le stéréotype est l'un des fondements de l'humour. Cela consiste simplement à exacerber les défauts, ou supposés défauts, et les particularités peu flatteuses de quelqu'un, d'un groupe social», poursuit Marie Anaut.


Et, si Les Inconnus ont eu à cœur de railler certains métiers de la fonction publique au fil de leur carrière, c'est parce qu'il s'agissait d'un sujet qui traversait la société française toute entière, nous a confié Pascal Légitimus, l'un des membres du trio que l'on retrouve désormais sur scène en solo avec son spectacle «Légitimus Incognitus»

«Nos sketches étaient le fruit d'une observation, d'une inspiration et du fait que le fonctionnariat est une qualité française... Il eut été dommage de passer à côté, au vu des innombrables attitudes et clichés à sketcher. Et certaines personnes peuvent s'identifier à ces aléas et tribulations du quidam devant les fonctionnaires.»

Moquer pour dénoncer?

Au-delà de la portée récréative, à quoi bon rire des fonctionnaires? Faut-il percevoir dans ces blagues sur le personnel de la fonction publique une dimension politique qui viserait à railler et dénoncer les dysfonctionnements de la fonction publique? Dans une certaine mesure, oui, répond Marie-France Chambat-Houillon:

«Pour les humoristes, la portée politique n'est pas seulement dans la moquerie par le cliché, mais en employant les stéréotypes comme le révélateur d'un monde qui tourne mal. Ces derniers peuvent alors être un moyen d'établir un constat sur le monde actuel ou de réfléchir à des solutions pour le changer.»

L’administration devrait nous faciliter la tâche et, navré de le constater, mais nous en sommes loin

Pascal Légitimus

Après mûre réflexion, Julien Santini, humoriste français de 35 ans, lui-même fonctionnaire dans la fonction publique d'État, a fait le choix de consacrer aux fonctionnaires quinze minutes de son spectacle (Julien Santini s'amuse), dans lequel il explore également d'autres thèmes comme les relations amoureuses, le milieu artistique et l'univers du théâtre public subventionné... D'abord réticent à l'idée de se frotter aux clichés sur les fonctionnaires, il s'est finalement laissé convaincre et a fini par assumer ce sketch, nous a-t-il confié.

«Appuyer là où ça fait mal»

Pour lui, cette parenthèse dans son spectacle est non seulement une manière pour lui de partager une expérience personnelle et professionnelle avec son public, mais également de souligner certains défauts de la fonction publique dans laquelle il a exercé. Dans son spectacle, il trace, par exemple, un parallèle entre la hiérarchie stricte de l'administration française et le système de castes en Inde.

«Je ne parle que de moi, Julien Santini, de mon expérience, dans une administration où je me suis très souvent senti face à quelque chose d’absurde. Il y a, dans mon spectacle, une démarche politique. La volonté de dénoncer, par exemple, le système de titres, le fonctionnement interne de la fonction publique. Je ne dis pas que le milieu des fonctionnaires est plus absurde que d'autres milieux. Ce que je dis simplement, c'est qu'il y a des milieux, des systèmes et une façon de concevoir le monde dans laquelle, telle qu'elle nous est vendue, je ne me reconnais pas.»

Pour Pascal Légitimus également, l'humour sur les fonctionnaires comporte, au-delà du divertissement, une indéniable dimension politique. Un mal nécessaire pour mettre en lumière les défauts, les manquements et les dysfonctionnements d'une corportation professionnelle au service de l'intérêt général:

«Tous les Français ont été confrontés, un jour ou l’autre, à l’administration française. La lenteur, la paperasse, les tampons, les autorisations, les guichets, les démarches… Que de mots et de maux à subir. Le but de l’humour est d’appuyer là où ça fait mal pour faire du bien, de réguler, d'exulter, d'exorciser tous ces méfaits. Les politiques sont censés être le prolongement du peuple, les décisionnaires de notre volonté populaire, et ce n’est pas toujours le cas. L’administration devrait nous faciliter la tâche et, navré de le constater, mais nous en sommes loin. Donc nous, les observateurs, nous créons l’effet miroir afin que les gens puissent prendre conscience de tous ces dysfonctionnements.»

Un genre en perte de vitesse

Très populaire dans les années 1970 jusqu'aux années 1990, notamment grâce à Coluche, Les Inconnus ou encore Raymond Devos, l'humour sur les fonctionnaires semble être, aujourd'hui, en considérable perte de vitesse. Il reste bien sur le créneau quelques routards de l'humour, comme Anne Roumanoff, ou des sketches de plus jeunes humoristes –du Palmashow ( ou ) à Kevin Razy–, mais l'âge d'or des blagues potaches sur l'instituteur de gauche déprimé ou sur les policiers nigauds et mauvais en orthographe semble bien lointain.

Aujourd'hui, la parole publique sur les policiers n'est plus celle de gens qui font rire. Pour certains, ils sont considérés comme une menace; pour d'autres comme des personnes qui protègent

 

Pourquoi? D'abord parce que la fonction publique a grandement changé avec le temps. Les démarches administratives, par exemple, s'effectuent de plus en plus sur internet, et non plus aux guichets. «Il y a toute une partie de la fonction publique avec laquelle on n’a plus de rapports et de liens directs», observe Monique Dagnaud. Et le contexte social et culturel a, lui aussi, largement évolué. Rire sur les policiers comme le faisaient les Inconnus, alors que la profession traverse une crise profonde, est aujourd'hui un sujet sensible qu'il convient parfois mieux d'éviter, poursuit-elle.

«Pour prendre l’exemple des policiers, on parle d’une fonction à propos de laquelle la population entretient des rapports parfois complètement passionnels et on n’est plus dans le registre de la légèreté. Aujourd'hui, la parole publique sur les policiers n'est plus celle de gens qui font rire. Pour certains, ils sont considérés comme une menace; pour d'autres comme des personnes qui protègent et qui peuvent éventuellement devenir des victimes. Le débat s'est complètement déplacé et on ne se trouve plus du tout sur le registre de l'humour.»

Un «effet de lassitude»

Et puis, si les fonctionnaires font moins rire, c'est également parce que les blagues à leur encontre ont été vues, revues et répétées jusqu'à l'épuisement. «Il y a sans doute un effet de lassitude, reconnaît Marie Anaut. Pour les jeunes générations, l'humour sur les fonctionnaires –bien que ça les fasse toujours rire– est considéré comme ringard.»

Malgré cette baisse de popularité dans la société française, le genre n'a pas pour autant disparu. «Les contours de l'humour semblent avoir rétréci. Faire de l'humour sur des groupes sociaux ou sur des particularités –religieuses, sociales, sexuelles, etc...– est devenu plus délicat, voire risqué. Mais, rire des fonctionnaires est toujours possible», souligne Marie Anaut.

Pour elle, il resterait aujourd'hui deux façons de faire de l'humour «politiquement correct»: l'autodérision (quitte à s'inventer une biographie, des travers ou des déboires factices) et les fonctionnaires.

Et, ça, les Chevaliers du Fiel l'ont bien compris. En novembre 2016, la chaîne C8 a offert au duo un créneau hebdomadaire de trois minutes dans lequel ils interprètent les personnages à l'origine de leur succès national: deux employés municipaux fainéants, passant leur temps à discuter plutôt qu'à travailler. Le pitch du programme, sans grande surprise, est assez simple: «repouss[er] les limites de la flemme». Vaste programme.

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