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Avant de travailler avec Trump, Stephen Bannon a tourné un documentaire chrétien apocalyptique

Image tirée du documentaire «Torchbearer»

Image tirée du documentaire «Torchbearer»

Le nouveau conseiller et chef de la stratégie de Donald Trump a signé il y a un mois un documentaire sulfureux, «Torchbearer», qui prouve que les évangéliques joueront aussi un rôle durant son mandat.

Deux salles, deux ambiances. Cinq jours après son élection à la présidence des États-Unis, Donald Trump a annoncé, dimanche 13 novembre, la nomination de Reince Priebus comme futur secrétaire général de la Maison-Blanche et celle de Stephen Bannon comme haut conseiller et chef de la stratégie.

Le premier est un Républicain «classique», jusqu'ici président du Parti républicain, et a eu la dure tâche de gérer ce candidat qui divisait profondément sa formation. Le second, nommé par Trump président de sa campagne en août et patron du site de droite radicale Breitbart News, est l'une des personnalités les plus extrémistes de l'entourage du président élu. À l'annonce de sa nomination, Dan Pfeiffer, ancien conseiller de Barack Obama, a ironiquement tweeté que les États-Unis soupiraient «de soulagement après qu'un nationaliste blanc n'ait reçu que le deuxième boulot le plus important au sein de la Maison-Blanche», tandis qu'un conseiller du gouverneur républicain de l'Ohio John Kasich a estimé que «l'extrême droite raciste et fasciste est représentée à quelques pas du Bureau ovale».

Stephen Bannon n'a pas seulement passé ces dernières semaines à guider la campagne de son candidat: il a sorti le 7 octobre un documentaire, Torchbearer, projeté au dernier marché du film de Cannes puis en avant-première à la Convention républicaine de Cleveland, en juillet. Coécrit par une des rédactrices en chef de Breitbart News, ce voyage sur les pas de la star conservatrice de télé-réalité Phil Robertson est produit par David N. Bossie, le président de l'organisation conservatrice Citizens United (qui a laissé son nom à une célèbre décision de la Cour suprême sur les dépenses de campagne électorale), devenu cet été le bras droit de Kellyanne Conway, la directrice de campagne de Trump.

Hitler, Kanye West et l'État islamique

Fondateur d'une société d'instruments de chasse, Duck Commander, Phil Robertson a accédé à une célébrité nationale grâce à «Duck Dynasty», une émission sur la vie quotidienne de sa famille en Louisiane. En décembre 2013, il a été temporairement suspendu par la chaîne A&E quand, à un journaliste de GQ qui lui demandait ce qu'était un péché, il a répondu: «Commencez par l'homosexualité et poursuivez à partir de là.»

C'est d'ailleurs sur une série de commentaires négatifs de la presse envers lui («polémique explosive», «homophobe», «vil») que s'ouvre le film pendant que Robertson marche tranquillement dans la nature, comme pour rappeler qu'il n'en a rien à faire de ce qu'il qualifie de «politiquement correct».



On le voit ensuite, treillis, longue barbe grise et bandeau dans les cheveux, faire le tour du monde pour promouvoir sa thèse selon laquelle les horreurs de l'histoire, des persécutions de l'Empire romain à la solution finale, s'expliquent par le fait que les sociétés concernées avaient exclu Dieu de la politique et de leur réflexion. Pour cela, Robertson se met largement en scène, y compris en se filmant devant le portail d'Auschwitz ou dans la cellule de la prison d'Alabama où était enfermé Martin Luther King.


Le passage sur la Révolution française, avec ses reconstitutions cheap de la guillotine, est particulièrement savoureux: pourfendant d'un ton dramatique, depuis la place de l'Étoile, le principe de souveraineté nationale et réduisant l'épisode à un «bain de sang paranoïaque», Robertson fait des Révolutions française et américaine «deux révolutions aussi différentes que la nuit et le jour», alors que les parallèles entre les deux sont largement documentés.


Les dernières dix minutes du film sont clairement les plus polémiques. Évoquant le système des checks and balances, Robertson explique que «le contrôle ultime sur le pouvoir de l'État est l'enseignement de Dieu» et critique «la moralité guidée par les sondages»: «On nous dit “La majorité des Américains pensent ceci ou cela”, comme si c'était vrai, comme si la majorité était un indicateur fiable.»

À ce moment-là, un montage alterné montre des militants se réjouissant devant la Cour suprême au moment de la légalisation du mariage gay puis Hitler au balcon devant une foule. Suit un long montage de plans sur les activités du Planning familial dans lequel des images de foetus sanguinolents alternent, une fois encore, avec des plans de Hitler; des images de célébrités (Kanye West, Kim Kardashian, Miley Cyrus ou Justin Bieber) avec des vidéos des exécutions perpétrées par l'organisation État islamique ou des exactions de Boko Haram, comme si elles ne formaient qu'un même spectacle.

Un «film de guerre»

Torchbearer est un film de guerre. Il est destiné à choquer, à déranger, à tirer les gens de leur sommeil

Stephen Bannon

Si à aucun moment les enjeux électoraux de 2016 ne sont mentionnés, Robertson s'est largement impliqué dans la campagne. Il avait d'abord soutenu Ted Cruz pendant la primaire républicaine, lançant à une foule conquise que «les flingues, la Bible et celui qui l'a écrite sont ce qui nous rassemble» et emmenant le candidat, le visage camouflé avec de la peinture sombre, chasser le canard avec lui. Il s'est ensuite rallié à Trump et a estimé que Hillary Clinton était la «preuve vivante» de l'existence du mal (au sens religieux du terme).

 

Mais, comme l'expliquait le New York Times, pas besoin d'être explicite tant «le film fait écho aux thèmes sombres de la campagne de Trump». En mai, Bannon expliquait au Daily Mail que «Torchbearer est un film de guerre. Il est destiné à choquer, à déranger, à tirer les gens de leur sommeil». Un peu comme son candidat: si l'on ira pas aussi loin que ce blogueur expliquant que ce film «prophétise le futur sous Trump», son mélange de prophéties apocalyptiques et de «Make America Great Again» offre d'indéniables parentés avec la campagne du nouveau président.

Et si celui-ci n'est pas un chrétien évangélique (Phil Robertson affirme lui avoir proposé de devenir born-again pendant la campagne, juste avant l'épisode de la cassette de «Access Hollywood»), il n'a pas pu se passer d'eux pour accéder à la Maison-Blanche. David Bossie a d'ailleurs expliqué qu'un des objectifs du film était de faire des évangéliques une force qui compte à nouveau dans la vie politique américaine, y compris en les poussant à voter pour son candidat en novembre –objectif rempli à plus de 80%. Si l'on a beaucoup parlé ces derniers jours du message de Trump aux déclassés, dans la grande télé-réalité politique de son mandat, les évangéliques figureront aussi au casting.

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