Monde

Pourquoi des Américains blancs ont élu Obama puis Trump

Jamelle Bouie, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 15.11.2016 à 17 h 40

Le candidat républicain leur a donné le choix entre une démocratie multiethnique et la primauté blanche.

Donald Trump et Barack Obama, le 10 novembre 2016 à la Maison-Blanche. JIM WATSON / AFP.

Donald Trump et Barack Obama, le 10 novembre 2016 à la Maison-Blanche. JIM WATSON / AFP.

Je n’ai pas grandi dans un environnement où les noirs américains prédominaient. Là où je vivais, les blancs étaient clairement majoritaires. Et si je me déplaçais dans des espaces noirs, mon univers quotidien était rempli de personnes blanches. Mes voisins étaient blancs; mes professeurs étaient blancs; nombre de mes amis étaient blancs. Je ne peux naturellement parler que de mon expérience, mais je pense que je suis loin d’être le seul à avoir eu un tel rapport à cet environnement: j’ai entretenu des relations proches et aimantes avec des personnes blanches. Et certaines de ces personnes étaient des racistes. Ils me disaient bonjour en me prenant dans leur bras, mais ils fermaient les portes de leur voiture dès qu’une personne noire inconnue s’approchait de leur précieuse automobile.

Il n’y a rien de neuf dans cette dichotomie. Tout au long de l’histoire des États-Unis d’Amérique, des racistes ont aimé et ont été aimés par des personnes de couleur.  Tout au long de notre histoire, des gens pourtant convaincus de la supériorité raciale des blancs ont également admiré l’esprit ou le corps des Américains noirs. Et pourquoi pas? La plupart des racistes ne sont ni Ben Tillman [politicien de Caroline du Nord réputé pour ses propos racistes à la fin du XIXe siècle] ni Bull Connor [politicien de l’Alabama qui lutta de toutes ses forces contre la déségrégation]. Ce ne sont pas des monstres. Ce sont juste des gens. Par ailleurs, de nombreux Américains noirs –dans le Sud ou ailleurs– ont toujours entretenu des relations, parfois proches, avec des racistes blancs. Être noir aux États-Unis, c’est naviguer dans cette réalité qui voit des Américains blancs se montrer gentils et prévenants avec vous avant de prononcer le mot «nègre» dans la seconde qui suit.

Avoir conscience de cette réalité vous permet de mieux comprendre les dynamiques qui ont permis à Donald Trump d’être élu président.

Le Midwest est passé d'Obama à Trump

Les sondages de sortie des urnes ne permettent pas de mesurer exactement la composition de l’électorat. Pourquoi? Parce que les sondages de sortie des urnes ne mesurent pas la véritable composition de l’électorat; ils ne font que refléter les réponses de ceux qui veulent bien répondre. Et si cela peut potentiellement représenter l’ensemble des votants, cela ne les représente pas de manière exacte.

Cela ne les rend pourtant pas inutiles; les sondages de sortie des urnes nous disent quelque chose de la manière dont les Américains ont voté. Et les résultats sont quelque peu surprenants. Il est clair que Donald Trump a raflé le plus gros des électeurs blancs. Mais il a également réalisé de bien meilleurs scores que son prédécesseur, Mitt Romney, au sein de la population noire et hispanique (même si Latino Decisions, un institut de sondage, conteste cette dernière affirmation). Et une portion décisive de ses électeurs –les blancs de la classe ouvrière des États industriels du Midwest– a voté pour Barack Obama en 2008 et 2012.

Même si ces chiffres ne sont pas exacts, ils sont toujours importants. Pris ensemble, ils semblent compliquer le récit de l’élection de Donald Trump, qui serait le reflet d’une poussée soudaine de tribalisme et de ressentiment des Américains blancs. Mais si des personnes de couleur ont voté Trump et que des blancs qui soutiennent Trump ont auparavant voté Obama, cette explication raciste tient-elle? Qu’est-ce que le nationalisme blanc a à voir là-dedans?

«On vote pour le nègre!»

Durant l’élection de 2008, FiveThirtyEight relayait une anecdote de la campagne:

«Un sondeur arrive devant le domicile d’une dame à Washington, en Pennsylvanie. Frappe à la porte. La femme ouvre. Le sondeur lui demande pour qui elle pense voter. Elle n’est pas sûre, elle doit demander à son mari pour qui elle doit voter. Le mari est dans une autre pièce, en train de regarder un match à la télévision, mais il a entendu la question. Le sondeur l’entend crier: “On vote pour le nègre!” La femme se retourne vers le sondeur et lui dit, comme si de rien n’était: “On vote pour le nègre”.»

A cette époque, cette anecdote était présentée comme le signe de la popularité de Barack Obama –de la possibilité d’une solidarité interraciale. Avec le recul, nous savons que tout cela était faux. Ce que cela suggère, au contraire, c’est que ces électeurs toléraient Obama comme le meilleur choix possible. Obama n’était pas un personnage apte à transformer les choses; il n’incarnait pas un changement de point de vue. Déjà, il n’était pas George W. Bush. Au mieux, il «n’était pas comme les autres noirs», c’était quelqu’un qu’on pouvait respecter, même si les noirs étaient perçus avec un mélange de crainte et de suspicion.  Et quatre ans plus tard, il n’était pas Mitt Romney, un homme qui incarnait la ploutocratie tant dans ses manières que dans son attitude. Ces Américains ont donc voté Obama tout en conservant la vision raciale blanche qui façonnait leur compréhension de la place qui était la leur dans ce pays.

En 2008, Obama a perdu le comté de Washington par 52% contre 47%. En 2016, Hillary y a perdu par 60% contre 35%. (Il convient de noter que lorsqu’ils sont vu offrir le choix entre Obama et Clinton lors de la primaire républicaine de 2008, les blancs qui vivaient à Washington county avaient majoritairement voté pour Clinton.)

Si l’on abandonne l’idée que la plupart des Américains blancs n’ont pas, lors de l’élection d’Obama, exprimé la moindre position sur la question de l’égalité, alors la réalité de ces électeurs qui ont voté pour Obama avant de voter Trump ne complique plus ce récit d’un électorat blanc alimenté par le tribalisme et désireux de réaffirmer sa domination. Tout ce qu’il convient de faire, c’est de traiter la campagne de Trump avec le sérieux qu’elle mérite. Donald Trump a fait tomber une barrière historique dans la politique américaine moderne. Il a abandonné toute la modération et le décorum qui avaient jusqu’alors écarté le racisme explicite de toutes les élections nationales; il était chuchoté, loin des micros. Et si la race blanche était au cœur de toutes les conversations et de tous les débats, personne n’osait poser des mots sur l’ordre racial prévalent. Nous étions, au moins sur le papier, une démocratie multiraciale et nos élites s’accordaient pour faire en sorte que cette question ne soit pas évoquée.

La démocratie multiraciale, un développement récent

Ces Américains ont donc voté Obama tout en conservant la vision raciale blanche qui façonnait leur compréhension de la place qui était la leur dans ce pays.

Mais cette démocratie multiraciale incontestée est un développement récent de l’histoire américaine. Au cours de la majorité de notre histoire, les États-Unis ont été une démocratie dominée par les blancs, au sein de laquelle les citoyens blancs jouissaient des principaux accès aux richesses, des meilleures opportunités et d’un statut privilégié comparé aux autres. Au milieu du XXe siècle, cela signifiait également qu’ils étaient les premiers à récolter les fruits des actions d’un gouvernement interventionniste. Pour des millions de travailleurs blancs autrefois confinés dans des villes –où le standing social se fondait sur la capacité à créer un espace loin des noirs et des autres personnes de couleur–, cela signifiait une sécurité assurée, dans des écoles blanches, dans des enclaves blanches. Et s’ils appartenaient à des syndicats, même intégrés, cela signifiait également des étages pour blancs dans les magasins et des postes spécialisés dans les entreprises, réservés aux blancs. Quand à la fin de la Seconde Guerre mondiale, tout cela est menacé par l’incursion de noirs dans les espaces blancs, les résultats sont explosifs et vont du retour de bâton politique –comme celui qui voit le suprémaciste blanc Albert Cobo devenir maire de Detroit en 1950, malgré l’opposition verbale des dirigeants de syndicats– aux éruptions de violence et aux pogroms anti-noirs.

Nous croyons parfois que la relative absence de violence de ces vingt dernières années résulte d’un changement dans les cœurs et les attitudes. Cela s’est effectivement produit à certains égards. Mais jusqu’à quel point cette absence reflète-t-elle un consensus politique ancien qui voyait les dirigeants politiques refuser de plaider la question de la démocratie multiraciale? En l’absence d’une opposition organisée et explicite à l’idée que les non-blancs sont des partenaires égaux de gouvernement, l’électorat ne peut réagir. Ce n’est pas sur une telle question que les électeurs se prononçent, car elle ne leur est pas posée.

Donald Trump a changé cela. Avec ses tirades contre les non-blancs, contre les étrangers, il a rouvert le débat. Dans les faits, il a donné aux électeurs blanc le choix suivant: continuer sur la voix de la démocratie multiraciale –qui coïncidait avec la fin d’un ordre au sein duquel les travailleurs blancs étaient la priorité des dirigeants nationaux– ou la rejeter en faveur de quelqu’un qui leur proposait un traitement de faveur. Qui promettait de «rendre sa grandeur à l’Amérique», de lui redonner le visage qu’elle avait durant l’enfance de Trump et la leur, dans laquelle les blancs –et les hommes blancs en particulier– étaient les maîtres incontestés du pays.

De la même manière qu’il a toujours été possible pour des Américains blancs d’aimer des noirs tout en votant pour leur asservissement, il est également possible de voter pour Barack Obama et de soupirer en pensant à un bon vieux temps idéalisé, particulièrement dans un monde instable et fragile. Ce qui signifie que, dans le cas des électeurs de Trump et d’Obama, tout ce que l’on peut en dire, c’est un simple cas d’ordre de préférence. Quand le choix s’offrait entre Obama et un Républicain classique, ces électeurs ont choisi Obama. Mais quand le choix qui s’est offert à eux était de désigner un successeur bancal ou un homme qui leur promettait de les restaurer dans leur ancienne grandeur, Trump a gagné.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (46 articles)
Journaliste
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