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Qui sont les 100 millions d'Américains qui ont choisi de ne pas élire leur président?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 14.11.2016 à 8 h 15

Contrairement à 2012, l'électorat noir ne s'est pas surmobilisé. Et si l'électorat latino s'est moins abstenu que d'habitude, cela n'a pas réellement profité aux Démocrates.

À Christmas (Floride), le 8 novembre 2016. GREGG NEWTON / AFP.

À Christmas (Floride), le 8 novembre 2016. GREGG NEWTON / AFP.

À l'issue d'une campagne électorale d'une violence inédite, environ 100 millions d'Américains ont choisi de ne pas choisir lors du scrutin du 8 novembre. Selon les estimations disponibles pour l'instant (il reste encore plusieurs millions de bulletins à dépouiller), 134 millions environ ont voté sur 232 millions de personnes pouvant exercer leur droit de vote.

Comme le note sur Twitter le chercheur Michael McDonald, spécialiste de la participation électorale aux États-Unis, on ne saura que dans quelques mois les taux de participation précis des différentes catégories de population, quand le bureau du recensement publiera une enquête détaillée sur l'élection.

En attendant, les sondages sortie des urnes, les tendances lourdes des élections précédentes et les résultats détaillés du scrutin dans certains États nous permettent de nous faire une première idée de ces Américains qui n'ont pas voulu trancher.

98 millions d'abstentionnistes, c'est beaucoup?

Ce chiffre représente une abstention de 42% environ, un point de plus qu'en 2012 et quatre de plus qu'en 2008, lors de l'élection historique de Barack Obama. Mais c'est loin d'être un record: en 1996, à peine un Américain sur deux avait voté, et le taux de participation est même passé sous cette barre juste après la Première Guerre mondiale. Ce chiffre signifie que Donald Trump aura été élu par 28% de la population en âge de voter.

En France, lors de la dernière présidentielle, l'abstention était de seulement 20% lors des deux tours mais nous la calculons en pourcentage des inscrits sur les listes électorales alors que les Américains la calculent en pourcentage de ceux qui peuvent s'inscrire. 7% des Français n'étant pas inscrits, l'abstention totale, rapportée à tous ceux qui peuvent s'inscrire, était d'environ 26%.

Rappelons par ailleurs que lors d'une présidentielle française, tous les votes pèsent du même poids dans le résultat final. Lors de cette élection, seulement un gros tiers des électeurs votaient dans les quatorze swing states, les autres votaient dans des États où le résultat était quasiment couru d'avance.

Où a-t-on le moins voté?

Les taux de participation par État évoluent du simple au double. 34% des Hawaiiens seulement ont voté, 10% de moins qu'en 2012: il faut dire que Barack Obama, l'enfant du pays, n'est plus candidat. À l'inverse, 74% des électeurs du Minnesota, un des États les plus civiques du pays, ont voté.

Si de nombreux facteurs permettent d'expliquer qu'un État vote plus qu'un autre, les swing states affichent globalement des taux de participation moins élevés. À eux trois, la Californie, le Texas et New York, les trois plus grands États du pays et trois des moins serrés, ont vu à peine un électeur sur deux se déplacer et regroupent une masse de 27 millions d'abstentionnistes –qui, a priori, n'auraient pas changé grand chose au scrutin.

Qui n'a pas voté?

Les enquêtes réalisées sur les précédents scrutins nous donnent des tendances lourdes sur le profil des abstentionnistes. Par certains côtés, ils ressemblent beaucoup à leurs collègues français: plus on baisse en âge, en niveau de revenu, en niveau de diplôme, plus on s'abstient. Et on s'abstient moins quand on est une femme, quand on est fonctionnaire, quand on est marié ou quand on est vétéran de l'armée.

Le plus intéressant, évidemment, est de regarder le taux de participation en fonction de l'origine raciale, puisque ces statistiques n'existent pas en France. En attendant de disposer de chiffres plus précis, on peut regarder les sondages sortie des urnes. Les blancs, les noirs, les Hispaniques et les Asiatiques représenteraient respectivement 70%, 12%, 11% et 4% de l'électorat le 8 novembre, là où leur poids théorique est de 69%, 12%, 12% et 4%, selon une étude du Pew Research Center.

En 2012, les mêmes catégories représentaient 72%, 13%, 10% et 3% de l'électorat. À l'époque, l'abstention des noirs, pour la première fois, était devenue inférieure à celle des blancs, et pour toutes les tranches d'âge. Seulement 34% des Noirs n'avaient pas voté, contre 36% des Blancs non-hispaniques. Plus de la moitié des Hispaniques et des Asiatiques n'avaient pas voté.

Les chiffres des sondages sortie des urnes semblent laisser indiquer que les Noirs ne se sont pas autant surmobilisés cette année. En revanche, l'abstention des Hispaniques devrait s'afficher à la baisse: selon l'institut Latino Decisions, il est probable que, pour la première fois, elle passe sous les 50%.

Pourquoi ils n'ont pas voté?

En 2012, le gouvernement avait sondé les électeurs qui n'avaient pas voté sur leurs «motivations». 19% justifiaient leur grève de l'isoloir par des problèmes d'emploi du temps (contrairement à la France, les États-Unis votent un jour de semaine, ce qui signifie aller voter pendant une journée de travail), problème particulièrement présent chez les minorités. 16% disaient simplement ne pas être intéressés par l'élection. 14% faisaient état de problèmes de santé ou de handicap. 13% (plutôt des électeurs blancs) se disaient repoussés par la campagne et les candidats. Enfin, près de 6% faisaient état de problèmes d'inscription sur les listes électorales.

Ce dernier problème est celui qui a le plus fait parler cette année, les législatures de certains États (en majorité républicaines) ayant été accusées d'avoir tenté de décourager la participation. C'est notamment le cas en Caroline du Nord, où le nombre de bureaux de vote et leurs périodes d'ouverture pour le vote anticipé avaient été réduits, où dans le Wisconsin, où une loi plus stricte sur l'identification des électeurs avait été votée.

Les abstentionnistes ont-ils fait l'élection?

Au vu des positions politiques de ces catégories, un point de pourcentage de moins de noirs dans l'électorat et un point de blancs en plus représentent une variation de 0,7 point de l'écart national entre les deux candidats, en faveur de Donald Trump.

Dans certains comtés très Afro-Américains, l'abstention a été plus forte et les résultats des Démocrates moins bons qu'en 2012, ce qui semble indiquer que la mobilisation des électeurs noirs a été moins forte. En Caroline du Nord, les comtés les plus noirs ont vu la participation baisser de manière substantielle. Dans l'Ohio, où l'abstention des Noirs avait été inférieure de six points à celle des Blancs en 2012, le comté de Cuyahoga, le plus démocrate de l'État, où se trouve Cleveland, a vu 20.000 personnes de moins se déplacer pour voter. Dans le comté de Milwaukee (Wisconsin), qui compte plus d'un quart d'Afro-Américains, 50.000 électeurs de moins se sont déplacés. Dans le comté de Wayne (Michigan), où se trouve Detroit, 40.000 de moins...

À l'inverse, les comtés très hispaniques ont vu leur participation augmenter de manière spectaculaire. C'est par exemple le cas de Miami-Dade, en Floride, des comtés de la vallée du Rio Grande au Texas ou encore du Mexique. Le souci est que les Démocrates n'ont pas vraiment amélioré leur avance dans cet électorat et qu'un abstentionniste noir est pour l'instant plus coûteux qu'un abstentionniste latino, plus d'un tiers des électeurs latinos étant concentrés en Californie et au Texas, où l'élection n'est pas serrée.

Un graphique très populaire, dans les jours après l'élection, a affirmé que Clinton avait perdu parce qu'elle n'avait pas réussi à faire se déplacer ses électeurs, mais il était fondé sur des chiffres très incomplets et a donc grandement exagéré ce constat.

Reste que le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie, les trois États dont elle avait besoin pour être élue, représentent moins de 110.000 voix d'écart. Environ 8 millions de personnes n'y ont pas voté.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (872 articles)
Rédacteur en chef de Slate.fr. Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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