France

Un an après le Bataclan, trois rescapés écrivent leur drôle de vie, plus tout à fait la même qu'avant

Robin Verner, mis à jour le 14.11.2016 à 18 h 12

À l'occasion du premier anniversaire des attaques parisiennes et franciliennes du 13 novembre 2015, nombreux sont les témoins survivants ou proches de victimes à publier le récit de ces événements tels qu'ils les ont vécus et les mois qui les ont suivis. Plus important, ces livres invitent à prendre de la hauteur et indiquent le chemin pour sortir de la crise, personnelle et politique. Slate.fr en a sélectionné trois.

Le Bataclan, par Céline via Flickr Creative Commons

Le Bataclan, par Céline via Flickr Creative Commons

«C'est le bazar, entre fête des voisins géante et cataclysme absolu.» C'est ainsi que commence l'après-Bataclan pour Fred Dewilde. C'est en tout cas ainsi que le dessinateur le raconte dans son ouvrage Mon Bataclan, entre bande-dessinée et journal de bord. Les forces de l'ordre viennent de l'arraccher à la salle de concert, il a été réduit à gésir et à faire le mort dans une flaque de sang en compagnie d'une certaine Elisa pour échapper au crépitement aléatoire des assassins. Sur le boulevard, il constate la confusion de policiers dépassés, de riverains atterrés, de survivants qui ne savent pas encore si celui ou celle qui les accompagnait a eu la même chance qu'eux, mais aussi la générosité des passants, des bénévoles qui se bousculent déjà pour offrir leur aide, des cafetiers qui accueillent les égarés. Ce 13 novembre, il s'est extirpé du Bataclan mais il lui faudra encore des mois pour convertir cette libération géographique en délivrance psychique.

Sortir du Bataclan, c'est le trait saillant, la cicatrice commune qui parcoure les livres publiés ces jours-ci par ceux que les attentats islamistes de ce novembre éteint depuis douze mois ont touché de près. Sortir du Bataclan, c'est d'ailleurs le titre que Charles Nadaud, prof d'histoire-géographie et lui-même spectateur du concert des Eagles of Death Metal, a donné à son essai-témoignage rédigé en collaboration avec ses amis Anne-Clémentine Larroque, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de l'islamisme, et Jean-Baptiste Guégan, lui aussi enseignant et journaliste.

La suite? Se faire suivre

Charles Nadaud souligne qu'à la racine de la souffrance de la victime du terrorisme se trouve un obstacle initial. Ce drame personnel et collectif le perturbe autant qu'il lui échappe. Le premier enjeu est de le ressaisir. Le trajet du survivant ou des proches des personnes prises pour cible pousse ainsi bien souvent la porte des cabinets de psychologues: «Pour réaliser ce que j'ai vécu, j'ai dû revenir sur mes pas en séance de psychothérapie. J'ai refait de nombreuses fois le parcours de la place de concert jusqu'à la sortie», écrit-il.

Cellule de crise, rendez-vous psychanalytiques, rencontres avec un psychologue... il est d'abord question de remettre d'aplomb une psyché salement amochée, après avoir réparé son corps. Dans son abécédaire L'indicible de A à Z, Georges Salines, devenu depuis président de l'association «13 novembre: fraternité et vérité», le dit: «Le choix du psy est, avec celui de l'avocat, l'une des tâches les plus difficiles du parcours victimaire.» Pour autant, cet homme, que le terrorisme a frappé en fauchant sa fille, Lola, au Bataclan, estime que la thérapie n'est pas un passage obligé: «Le suivi psy est une option toujours possible, mais il n'est pas obligatoire.» Lui s'est appuyé sur sa famille, ses amis. L'auteur de L'Indicible s'en est aussi remis aux mots pour juguler l'horreur, ou tenter d'y parvenir.

Écrire pour saisir

Le processus de création, d'écriture et plus largement, la capacité à faire passer à son expérience l'épreuve du verbe est au cœur de la reconstruction des victimes. La plume, ou le crayon, est un outil d'analyse à double titre. La nécessité de représentation, de confrontation au souvenir portée par ce geste s'avère un complément salutaire à l'analyse du psychologue. Le recul, la distance critique induits par ce travail permettent aussi à la victime de quitter cet unique statut pour bâtir une compréhension plus large de la marche du monde.

Quand je poserai un point final, quand je donnerai ce texte à d'autres, j'expulserai cette pelote

Fred Dewilde en livre un exemple éloquent. Dans la première partie, dessinée, de Mon Bataclan, les assaillants sont curieusement croqués sous la forme de squelettes, semblant tirés à la fois d'une célébration mexicaine ou d'une vision de Saint-Jean. La question de la représentation des terroristes a ardemment occupé l'esprit de l'auteur jusqu'à ce qu'il se rende compte que les os donnaient aux meurtriers des airs de cavaliers de l'Apocalypse et adressaient aux lecteurs le message suivant: «Ils étaient déjà morts. Ils avaient perdu le lien avec la vie, avec l'autre, mais ça, je ne l'ai vu qu'après.» Une explication que recoupe même le mantra répété à satiété par les djihadistes: «Nous aimons la mort comme vous aimez la vie.»

L'écriture contient également en elle un autre espoir. Pour Georges Salines, il s'agit de fixer des douleurs sur le papier pour mieux les évacuer en allant jusqu'au bout du processus. Publier un livre, c'est avant tout le partager à des lecteurs et réussir l'abstraction d'une peine intime:

«Avec mes émotions, mes souvenirs et mes peines, j'ai formé une pelote de mots qui a grossi petit à petit. Quand je poserai un point final, quand je donnerai ce texte à d'autres, j'expulserai cette pelote. Ce sera peut-être une délivrance.»

Une vie qui n'est ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre

Le monde dans lequel évoluent les victimes des attentats du 13 novembre est un univers étrange où le bruit d'une porte trouve une autre résonance, où le rapport au quotidien subit des bouleversements imprévus. Charles Nadaud peint l'éloignement qui s'instaure entre le rescapé (qu'il ait été blessé ou non lors des attaques, ou même qu'il y ait assisté directement ou pas) et cette Terre qui s'obstine à continuer de tourner:

«Le quotidien reste particulier. La tâche la plus simple peut évoquer de mauvais souvenirs, soulever une angoisse, ou au contraire susciter une joie dispropotionnée. Pour répondre de façon franche, je me sens différent et en décalage avec le monde qui m'entoure.»

Ce décalage n'affecte pas seulement le retour d'une personne traumatisée à la banalité des choses mais aussi sa relation au temps, comme le décrit Fred Dewilde:

«Les jours filent sans que je m'en rende vraiment compte. Le temps n'est plus le même depuis l'attentat, comme si vivre deux heures au rythme de nos cœurs, de seconde en seconde, avait distandu notre rapport à cet espace. (…) Déjà finir cette minute, déjà finir cette seconde. Impossiblle de se projeter, de prendre une décision qui implique une conséquence.»

Si cette faculté est sans doute appelé à se reformer, il semble que la vie du témoin du 13 novembre soit destinée à prendre un relief différent. L'existence de Georges Salines a changé de nature, explique-t-il, depuis la mort de sa fille, Lola: «Mais, curieusement, la vie d'après n'est pas seulement la vie d'avant, Lola en moins. (…) De facto, la vie devient plus triste, plus amère, mais aussi moins monotone: le corollaire de l'adage “les gens heureux n'ont pas d'histoire” est que les gens malheureux en ont une», écrit-il joliment.

C'est dans cette vie bousculée que prend place l'effort qu'à chaque instant doit accomplir la victime, ou le proche de celle-ci: «Apprendre à vivre sans. Admettre la réalité de l'absence. S'accoutumer à la persistance du monde. Retrouver une capacité à éprouver des moments de joie, de plaisir, de bien-être, de bonheur. Ne pas éprouver de culpabilité. Tout cela, c'est le travail de deuil», poursuit Georges Salines. 

Douleur personnelle et contrat social

Après ces différentes et imposantes dimensions que comporte «la vie d'après» vient dans ces ouvrages l'heure d'ouvrir le chapitre des solutions. Car aucun de ces auteurs ne se complaît dans le regard apitoyé que lui lance autrui. Tous l'affirment: il est urgent de répondre politiquement au problème dont relève le terrorisme. Georges Salines, épidémiologiste de son état, est surtout un homme de lettres qui ne se paye pas de mots. Dans son abécédaire, à la lettre «R», on trouve le mot «Responsables».

Notre système libéral contient lui aussi une dose de barbarie, technocratique et glacée

Il en pointe trois catégories, sans ambages: ceux qui n'ont pas assuré la sécurité de la salle, malgré les avertissements; ceux qui n'ont pas su arrêter les djihadistes en temps et en heure; les dirigeants qui définissent notre politique étrangère au Moyen-orient, et qui interviennent ponctuellement «au motif de la défene de la liberté et des droits de l'homme» tout en ménageant l'alliance de l'Arabie saoudite, du Qatar ou encore de l'Égypte.

Fred Dewilde identifie, en outre, les causes internes du phénomène, selon lui: la dissolution d'un «ciment social» dont il voit par ailleurs un exemple dans les relations entre rescapés.

«Oui, on a vu un islam plus radical se mettre en place. Mais est-ce là le problème? Peut-être en partie, mais il n'y a pas que ça. (…) Notre système libéral contient lui aussi une dose de barbarie, technocratique et glacée.»

Car la sortie du Bataclan, des tueries de l'automne dernier, de celles qui ont suivi à Nice, Saint-Étienne-du-Rouvray, à Bruxelles, en Allemagne, en Turquie et ailleurs, n'est pas la seule affaire des rescapés. Le défi que lancent les terroristes s'adresse à notre contrat social. Par conséquent, il est une blessure qui reste à panser. Elle se lit sur les corps et l'esprit des rescapés mais pas seulement. Il s'agit, à présent, de conduire tout un peuple à se réconcilier avec sa mémoire, à se confronter au souvenir du 13 novembre. C'est ainsi qu'on peut comprendre cette observation, en guise d'avertissement aux politiques, de Charles Nadaud, dans Sortir du Bataclan: «Construire une capacité de résilience nationale est aussi une clef pour résister au terrorisme.»

Robin Verner
Robin Verner (76 articles)
Journaliste
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