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«Si ce n'est pas Hillary, qui?»: la longue marche inachevée des Américaines vers la Maison-Blanche

Hillary Clinton après un meeting à Sanford (Floride), le 1er novembre 2016.

Hillary Clinton après un meeting à Sanford (Floride), le 1er novembre 2016.

Si la défaite de Hillary Clinton a traumatisé le mouvement féministe, jamais une femme n'avait approché d'aussi près la présidence. Récit de deux siècles et demi de lutte depuis la Déclaration d'indépendance.

La prédiction de Richard Nixon ne s'est pas réalisée. «Nous verrons certainement une femme présidente dans les cinquante prochaines années, peut-être plus tôt que vous ne le pensez», lançait le président américain à la League of Woman Voters en avril 1969, trois mois après son entrée en fonctions. Le même printemps, une étudiante en lettres de l'université de Wellesley, Hillary Diane Rodham, prononçait à l'occasion de la remise des diplômes un discours qui allait lui valoir les honneurs du magazine Life. Une jeune étudiante, Nancy Wanderer, se souvient avoir ce jour-là lancé à sa mère: «Regarde-la bien, parce qu'elle sera présidente des États-Unis un jour.»

Hillary Clinton ne deviendra probablement jamais présidente. Le 26 août 2020, Donald Trump, qui l'a battue au terme d'un scrutin extrêmement serré, dirigera le pays lors des commémorations du centenaire de l'octroi du droit de vote aux femmes. Et pourtant, écrit la journaliste du New York Times Gail Collins, «quand nous regarderons rétrospectivement la campagne Clinton dans une perspective historique, nous verrons quelque chose d'autre que la défaite abrupte et traumatisante que ses soutiens ont vécue: un grand pas en avant dans un voyage à la fois inspirant et vraiment, vraiment long». Car depuis deux siècles et demi, la quête par les Américaines des plus hautes fonctions, ressassée ces derniers jours avec amertume par une partie du pays, fonctionne sur un schéma bien connu: deux pas en avant, un en arrière.

«Despotisme des jupons»

Le 31 mars 1776, trois mois avant la signature de la Déclaration d'indépendance, une des devancières de Hillary Clinton, Abigail Adams, épouse du futur deuxième président des États-Unis John Adams, écrit à son mari que la future république devra se montrer «plus généreuse et favorable» envers les femmes que le régime qui l'a précédée et ne pas «placer un pouvoir illimité dans les mains des maris».

Deux semaines plus tard, celui-ci lui répond qu'il voit dans sa missive «le premier indice que le mécontentement a gagné une nouvelle tribu, plus nombreuse et puissante que les autres» et que le nouveau pouvoir n'entend pas céder au «despotisme des jupons». En 1787, la Convention de Philadelphie décide que les conditions d'exercice du droit de vote seront décidées par les États. Seul le New Jersey décide de l'attribuer aux femmes, décision sur laquelle il reviendra deux décennies plus tard.

Lors de la soirée électorale, une télévision américaine campait à Seneca Falls, une petite ville de l'État de New York où, l'an dernier, des conseillers de Hillary Clinton avaient suggéré qu'elle aurait pu lancer sa campagne. Les 19 et 20 juillet 1848, des militantes rassemblées y réécrivent à leur façon la Déclaration d'indépendance, un peu comme en France, Olympe de Gouges avait détourné les formes révolutionnaires pour inventer les «droits de la femme et de la citoyenne»:

«Lorsque, dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour une partie de la famille humaine d'assumer parmi les peuples de la terre une position différente de celle qu'elle avait jusqu'ici occupée...»

Le texte de cette «Déclaration de sentiments» fait de l'homme pour la femme ce qu'avait été le colon anglais envers les treize colonies et affirme qu'il est «du devoir des femmes de ce pays de garantir leur droit sacré à la franchise électorale».

Les femmes d'Amérique votent à travers leurs fidèles et véritables représentants, leurs maris, leurs frères, leurs fils

Un droit qui va devoir s'effacer provisoirement derrière d'autres, ceux des esclaves affranchis, avec la guerre de Sécession. En mai 1867, devant l'American Equal Rights Association, l'abolitionniste Sojourner Truth, 84 ans, réclame que les femmes se voient à leur tour reconnaître des droits: «Je veux que cela soit fait très rapidement. Cela peut être fait en quelques années. J'aimerais bien aller voter moi-même.» Mais le Quatorzième amendement à la Constitution des États-Unis, en discussion au même moment, prévoit seulement qu'il est interdit de discriminer entre les citoyens «mâles» et divise profondément le mouvement féministe: certaines privilégient le maintien de liens étroits avec le Parti républicain, pour assurer ensuite l'octroi du droit de vote aux femmes; d'autres réclament une action plus rapide.

Comme c'est le cas dans beaucoup de pays, les hommes sont alors prétendus représenter l'intégralité du foyer: «Les femmes d'Amérique votent à travers leurs fidèles et véritables représentants, leurs maris, leurs frères, leurs fils», déclare un sénateur lors du débat au Congrès. Ouvrir le droit de vote aux femmes? À terme, un jour, cela signifie une présidente des États-Unis, suprême humiliation pour le genre masculin.

«La question est de savoir quel genre d'homme sera le mari de cette femme, s'insurgera en 1913, lors d'un débat, Charlotte E. Rowe, une anti-suffrage. [...] Restera-t-il assis en bout de table à servir le thé? Devra-t-il se retirer au moment opportun avec les épouses des diplomates?»

«Waterloo du pantalon»

Une militante est déterminée à obtenir la réponse, sans attendre d'avoir le droit de vote ni même l'âge requis par la Constitution (35 ans) pour occuper les fonctions de président: en 1872, Victoria Woodhull, investie par le Equals Right Party, devient la première candidate à la Maison-Blanche. Dans son récent livre The Highest Glass Ceiling: Women's Quest for the American Presidency, l'historienne Ellen Fitzpatrick rappelle que, depuis elle, en près d'un siècle et demi, «plus de deux cents femmes ont recherché, été nominées ou reçu des votes pour la fonction de président» et que, qu'il s'agisse des droits des noirs ou des droits des femmes, «ni Obama ni Clinton n'auraient pu se présenter sans les challengers qui les ont précédés».

Victoria Woodhull

Reprenant sa célèbre métaphore des éclats infligés au «plafond de verre», la candidate Clinton, cette année, a fait de Victoria Woodhull celle qui y a inscrit «la première fêlure», mais aucune trace ne subsiste de son score. Trois jours avant le scrutin, elle est arrêtée pour publication de propos obscènes et, de sa prison, écrit une lettre à la fois désespérée et optimiste:

«Un millier de Victoria émergeront des cendres de mon corps pour venger ma mort, en faisant fructifier le travail que j'ai entrepris et en l'amenant jusqu'à la victoire.»

La candidature de la jeune femme, militante de «l'amour libre» mariée trois fois, divise le mouvement féministe, qui craint qu'elle ne lui fasse une mauvaise publicité. L'année précédente, la romancière Harriet Beecher Stowe, auteure de La Case de l'oncle Tom, la croque sous les traits d'une candidate ambitieuse, dans un livre où l'un des personnages déclare:

 

«Quiconque se prépare à être président des États-Unis est destiné à voir sa personnalité déchiquetée en mille morceaux, à être éreinté, roué de coups et sali par tous les torchons de ce pays. Seule une femme prête à être traînée dans la boue et à se voir verser sur elle n'importe quel seau d'eau sale comme une vieille serpillière consentirait à se présenter.»

Seule une femme prête à être traînée dans la boue et à se voir verser sur elle n'importe quel seau d'eau sale comme une vieille serpillière consentirait à se présenter

Le 5 novembre 1872, la suffragette Susan B. Anthony ne vote pas pour Victoria Woodhull mais pour le président sortant, le républicain Ulysses S. Grant. Quelques semaines plus tard, elle est arrêtée et condamnée pour vote illégal. Son cas donne lieu à une bataille judiciaire qui remonte jusqu'à la Cour suprême, qui finit par juger, en 1875, que la discrimination hommes-femmes sur le droit de vote n'est pas inconstitutionnelle: l'octroi du suffrage devra passer par une stratégie législative.

Le 4 juin 1919, le jour même où naît à Chicago Dorothy Howell, la mère de Hillary Clinton, le Congrès adopte le Dix-Neuvième amendement instaurant le vote des femmes, officiellement ratifié le 26 août 1920. Il est resté dans l'histoire sous le nom d'«amendement Susan B. Anthony» et, le 8 novembre, des femmes ont collé sur sa tombe, dans la campagne new-yorkaise, des autocollants «J'ai voté».

Quelques semaines après l'entrée en vigueur de l'amendement, l'écrivain Benjamin de Casseres imagine dans le New York Times la formation d'un «Parti national des femmes» susceptible, par un vote en bloc, de porter une des siennes au pouvoir, ainsi que l'inauguration de la première présidente, «ce triomphe du soprano sur le baryton», ce «Waterloo du pantalon». Sans aller jusqu'à créer un parti, en 1935, Lilian D. Rock, une avocate new-yorkaise, crée la League for a Woman President and Vice-President, dont l'objectif (inachevé) est de convaincre un des grands partis de nommer une femme candidate à la Maison-Blanche. La question commence à imprégner le débat public: en janvier 1937, l'institut Gallup, tout juste créé, demande pour la première fois aux sondés s'ils seraient prêts à voter pour une femme à la présidentielle: un tiers répondent oui, contre 95% en 2016.

«Une cause sans candidate»

À l'époque, le Congrès ne compte encore que neuf représentantes et une sénatrice, contre respectivement 83 et 21 après le scrutin du 8 novembre. En 1948, une élue républicaine du Maine, Margaret Chase Smith, se présente avec succès pour un siège au Sénat, devenant la première femme à siéger dans les deux chambres du Congrès. Réélue pendant un quart de siècle, elle se signale par son opposition marquée au maccarthysme dans un discours resté célèbre. Un jour du début des années 1960, elle a ce dialogue avec un électeur:

«Que feriez-vous si vous vous réveilliez un jour et vous retrouviez à la Maison-Blanche?
–J'irai voir la femme du président et je m'excuserai, puis je partirai.»

Margaret Chase Smith, première candidate à l'investiture républicaine.

En 1964, quelques semaines après l'assassinat de Kennedy, elle se porte pourtant candidate à la primaire républicaine, la première au nom d'un des deux grands partis. Elle s'incline contre Barry Goldwater, pour qui la jeune Hillary Rodham, pas encore passée du côté démocrate, fait campagne, mais elle a créé un précédent, que Clinton n'a pas oublié: le petit film diffusé le soir de son investiture, en juin 2016, contenait un bref plan d'elle.

Listant la liste des bonnes raisons d'être candidate, Margaret Chase Smith elle-même disait: «L'argument veut que j'ouvrirai la voie pour une femme dans le futur, pour la rendre plus acceptable, pour lui rendre le chemin plus facile, pour lui permettre d'être élue présidente des États-Unis.»

Dans les années 1970, ce sont désormais plus d'un Américain sur deux qui se disent prêt à voter pour une femme présidente. En 1971 est créé le National Women’s Political Caucus, qui a pour but d'augmenter le nombre de femmes candidates aux élections; en 1974, le Women Campaign Fund, qui leur apporte un soutien financier.

En 1970, un chirurgien réputé, le docteur Edgar F. Berman, est exclu d'une commission du parti démocrate pour y avoir lancé: «Supposez que nous ayons comme président à la Maison-Blanche une femme en pleine ménopause, qui aurait à prendre une décision sur la Baie des Cochons ou sur l'épisode russe avec Cuba?» L'une des élues qui a obtenu sa tête, Shirley Chisholm, annonce en janvier 1972 sa candidature à la primaire démocrate. Cette représentante de New York se présente, explique-t-elle, non pas en tant que représentante de «l'Amérique noire» ou du «mouvement des femmes», même si elle est «fière» d'en faire partie, mais du «peuple américain», notamment celui qui se sent «négligé, abandonné, ignoré, oublié».

Pour la première fois, je pouvais m'identifier personnellement à un candidat à un poste politique à haute responsabilité

Pointant, au cours de la campagne, qu'elle rencontre «davantage de discrimination en tant que femme qu'en tant que noire», elle remporte plus de 150 délégués. À la convention de Miami, où près de 40% des délégués sont des déléguées, une élue du Texas, Frances Farenthold, obtient elle 14% des voix pour le poste de candidate à la vice-présidence.

Ces primaires ont été un succès pour les femmes, mais la perspective d'une présence sur le «ticket» reste lointaine. Celle-ci va donc devenir, comme l'a écrit la journaliste Alison Mitchell, «une cause sans candidate». Conquérir l'investiture en remportant une majorité de suffrages (la primaire) ou de délégués (la convention) est trop incertain: il faut en passer par la négociation et le lobbying, dans un parti démocrate qui prend conscience, lors de la présidentielle de 1980, que le vote des femmes lui est plus favorable que celui des hommes. Il faut faire accepter le principe d'une femme vice-présidente, puis trouver celle qui pourra l'incarner.

«C'est une fille!»

En 1983, un petit groupe d'élues démocrates, qui se fait appeler «The A-Team» (le titre original de la série L'Agence tous risques, lancée cette année-là), commence à laisser infuser dans la presse et la direction du parti l'idée d'une candidate à la vice-présidence l'année suivante. Leur choix se porte sur une représentante du Queens, Geraldine Ferraro, à qui elles proposent le marché devant des plats chinois à emporter et des fortunes cookies préparés spécialement pour l'occasion («Vous allez remporter une grande victoire en 1984»). Au retour du dîner, celle-ci lance à son assistante: «Suis-je la seule à Washington à penser qu'une femme ne peut pas décrocher la nomination?»

«Mon nom est Geraldine Ferraro...»: la candidate démocrate à la vice-présidence accepte la nomination, en 1984.

La seule, peut-être pas, mais ils sont de moins en moins nombreux. En juillet 1984, le candidat Walter Mondale annonce officiellement, sur la scène de la convention de San Francisco, que Geraldine Ferraro sera sa colistière –la première femme d'un des deux grands partis candidate à la vice-présidence. Dans la salle, Bella Abzug, l'une des figures féministes du parti, distribue des cigares marqués d'un «C'est une fille!». Devant les militants, Ferraro détourne l'historique discours d'investiture de Kennedy, affirmant que «le sujet n'est pas ce que l'Amérique peut faire pour les femmes, mais ce que les femmes peuvent faire pour l'Amérique». À la tribune, le gouverneur de l'Arkansas Bill Clinton salue «l'opportunité offerte à une grande dame de se présenter à la vice-présidence».

La nomination de Ferraro agit comme un électrochoc sur de nombreuses militantes. «Pour la première fois, je pouvais m'identifier personnellement à un candidat à un poste politique à haute responsabilité», a écrit Ellen Malcolm, la future coprésidente de la première campagne présidentielle de Hillary Clinton. Enfin, un candidat aux plus hautes fonctions peut développer sa position sur l'avortement (Ferraro est à la fois pro-choice et catholique) en employant un «je» qui sonne tout à fait sincère:

«Si jamais je devais tomber enceinte à la suite d'un viol, je ne sais pas ce que je ferai. Je ne sais vraiment pas ce que je ferai. Vraiment pas. Mais je voudrais que cette décision m'appartienne.»

Deux pas en avant, un en arrière, toujours: la campagne 1984 agit aussi comme un rappel du long chemin qui reste à parcourir. Les médias s'attardent sur la tenue vestimentaire de la candidate ou sur son émotivité supposée. Ferraro est durement attaquée pour ses positions sur l'avortement ou les affaires de son mari. Lors du débat vice-présidentiel, George H.W. Bush refuse de s'adresser à sa rivale en l'appelant «Représentante» et se contente d'un «Mme Ferraro». Après la publication de son patrimoine, son épouse, Barbara, lance que sa rivale est une «s... à quatre millions de dollars –je ne peux pas dire le mot, mais il rime avec rich» (comprendre: bitch, salope).

En novembre 1984, Mondale et Ferraro essuient une des plus lourdes défaites de l'histoire présidentielle américaine, y compris chez les femmes, qui plébiscitent elles aussi le ticket républicain –cette année, Hillary Clinton a aussi découvert, à sa stupéfaction, que le vote des femmes blanches était toujours acquis aux Républicains.

«L'année du caribou» ou «L'année de l'asperge»

Optimiste, Ferraro conclura pourtant, dans ses mémoires: «Ma candidature avait laissé grande ouverte la dernière porte nous interdisant l'égalité, et celle-ci donnait directement sur le Bureau ovale.»

Les femmes qui vont obtenir l'accès au Congrès dans les années qui suivent seront parfois qualifiées de «bébés de l'après-Ferraro», et elles vont être de plus en plus nombreuses. En 1985, des élues démocrates créent Emily's List, une organisation de soutien aux candidates démocrates pro-choix qui va se révéler très influente. L'année suivante, un nombre record de candidates se présentent au Congrès, mais sans impact tangible sur le nombre d'élues.

Il faudra, pour cela, une bourrasque médiatique. En 1991, une juriste du gouvernement fédéral, Anita Hill, accuse le juge Clarence Thomas, que le président Bush vient de nommer à la Cour suprême, de harcèlement sexuel. L'image de sa déposition devant la Commission juridique du Congrès, entièrement masculine, marque les esprits. Le nombre de membres de Emily's List explose, celui des candidates au Congrès aussi, grâce à un réservoir d'élues locales constitué au fil des années.

J'espère que vous êtes heureuse. Cet endroit ressemble à un putain de centre commercial

Un élu du Congrès à la représentante du Colorado Patricia Schroeder, en 1992

En 1992, le nombre d'élues à la Chambre des représentants, qui ne bougeait que d'une ou deux unités à la fois depuis quinze ans, passe d'un coup de 33 à 55, et celui des sénatrices de trois à six. C'est l'époque où un élu du Congrès lance à la représentante du Colorado Patricia Schroeder, éphémère candidate à la présidentielle 1988: «J'espère que vous êtes heureuse. Cet endroit ressemble à un putain de centre commercial.» Réponse: «Où donc faites-vous vos courses pour qu'il n'y ait que 10% de femmes?»

1992 devient pour l'histoire «The Year of the Woman», l'année de la femme, comme si, s'insurge l'influente sénatrice du Maryland Barbara Mikulski, on parlait de «“l'année du Caribou” ou “l'année de l'Asperge”. Nous ne sommes pas une toquade, ni une mode, ni une année». Une année qui coïncide avec l'arrivée à la Maison-Blanche d'un couple de baby-boomers à propos duquel une chroniqueuse lance, durant la campagne présidentielle: «Ce dont ce pays a besoin, c'est d'un candidat qui serait moitié aussi bon que sa femme.» Adulée ou détestée, modèle d'une génération ou traitée de «féminazie», de Lady Macbeth ou de sorcière par ses adversaires, Hillary Clinton devient une des First Ladies les plus puissantes de l'histoire américaine. À ses côtés, d'autres femmes gravissent les échelons: en 1993, Janet Reno, disparue la veille de la présidentielle 2016, devient la première femme procureure générale; en 1997, Madeleine Allbright la première femme secrétaire d'État.

En 1996, Bill Clinton est réélu face à Bob Dole, dont l'épouse Elizabeth a occupé plusieurs fonctions politiques sous Reagan et Bush. Une fois défait, le sénateur du Kansas fait fabriquer une série de casquettes portant l'inscription «Elizabeth 2000». Une série de sondages plus ou moins formels font alors ressortir trois noms de femmes qui pourraient candidater à la Maison-Blanche: Hillary Clinton, Elizabeth Dole et... Oprah Winfrey. C'est aussi l'époque où, dans une blague prémonitoire, un personnage de la série Friends lance: «Je pense que nous devons tous soutenir le président Clinton... et son mari Bill.» Où, dans Les Simpson, les scénaristes imaginent une présidente Lisa Simpson clairement inspirée de Hillary Clinton.

Pour moi, Hillary Clinton était Dark Vador, une candidate qui avait bien pu à une époque être l'incarnation même de la prise de pouvoir féminine, mais qui était maintenant pratiquement robotique

En novembre 1999, Elizabeth Dole saute le pas et annonce sa candidature à la primaire républicaine, avant de renoncer rapidement face à la force de frappe financière de George W. Bush. Élue sénatrice de Caroline du Nord en 2002, elle rejoint sur les bancs de l'institution Hillary Clinton, qui s'est faite élire à New York en 2000, deux mois avant son départ de la Maison-Blanche.

Et a, quasiment aussitôt, lancé le signal des rumeurs sur sa candidature à la présidence. En mars 2006, à l'approche de la fin de son premier mandat, le New York Times examine ses chances et en conclut que seule la campagne d'un «insurgé» en lutte contre l'establishment démocrate peut lui coûter la nomination. Que, en ce crépuscule du bushisme, une femme est, première historique, la favorite pour présider le pays: «Il faudra être prêt à s'attaquer à l'homme à abattre –même si l'homme, cette fois, est une femme.» Et pourtant, Clinton est battue par l'insurgé Obama, à l'issue d'une campagne longue et heurtée, malgré un total de voix légèrement supérieur. Comme elle vient d'être battue par Trump, un autre candidat «insurgé», en étant une nouvelle fois la favorite, «l'homme à abattre», et malgré un total de voix légèrement supérieur.

«Si ce n'est pas Hillary, qui?»

Pour comprendre où en sont aujourd'hui les femmes dans la politique américaine, il faut revenir à cette année 2008, nouvelle «Year of the Woman» aussi riche qu'ambigüe. Non seulement une candidature féminine recueille un nombre record de voix lors des primaires, mais une nouvelle et puissante génération de femmes arrive à la Maison-Blanche en la personne de Michelle Obama, tandis que les Républicains, à leur tour, investissent une femme candidate à la vice-présidence, la gouverneure de l'Alaska Sarah Palin.

«Ce sont des changements qui se sont accumulés rapidement, créant un monde que nos grands-mères auraient difficilement pu rêver, que beaucoup de nos mères n'auraient pas pu croire vivre ou voir, a écrit la journaliste Rebecca Traister dans un passionnant compte-rendu féministe de la campagne, Big Girls Don't Cry: The Election that Changed Everything for American Women. Il y a eu aussi des changements que nos mères et grands-mères ont rendu possibles et qui, en retour, ont altéré le paysage pour les années à venir.»

De même qu'après l'investiture de Clinton cette année, de nombreuses élues ont tout de suite songé à leur mère, Sarah Palin, sur la scène de convention de Denver, agite alors la main vers l'autre rive en saluant ses aînées et devancières, Geraldine Ferraro et Hillary Clinton: «On a fort justement noté que Hillary avait laissé 18 millions d'éclats dans le plus haut et plus résistant plafond de verre d'Amérique. Mais on dirait que cela n'est pas fini pour les Américaines, et que nous pouvons briser ce plafond une bonne fois pour toute.» Mais elle aussi, associée à John McCain, s'incline largement face au ticket formé par Barack Obama et Joe Biden.

Cette double défaite de 2008 va laisser des traces, et pas seulement à cause du retour du sexisme le plus grossier, des allusions sur le décolleté de Clinton aux blagues graveleuses des perturbateurs de meetings («Repasse ma chemise!»). Placé face à une alternative historique –le premier président noir, ou la première présidente–, le mouvement féministe se divise profondément sur la candidature Clinton. La sénatrice de New York est critiquée pour avoir «surjoué» son professionnalisme et mis de côté sa féminité, un de ses conseillers, Mark Penn, lui ayant expliqué que le pays ne voulait pas élire «la première maman».

«Pour moi, Hillary Clinton était Dark Vador, une candidate qui avait bien pu à une époque être l'incarnation même de la prise de pouvoir féminine, mais qui était maintenant pratiquement robotique, qui n'avait rien à voir avec moi ou mon féminisme», écrit encore Rebbeca Traister.

Ces quelques lignes écrites alors par la scénariste et réalisatrice Nora Ephron résument bien la relation quasiment irrationnelle nouée par Clinton avec les Américaines: «Une partie de la tarte qui me sert de cerveau contient une grosse tranche appelée Hillary. J'ai pensé à elle de façon quasi-pathologique depuis 1992 et j'ai rêvé d'elle, aussi. Elle est moi, puis elle ne l'est plus. Je l'aimais, et cela n'est plus le cas, mais contrairement à ce qui passe d'habitude quand l'amour s'éteint, je pense encore beaucoup trop à elle.»

«What's Your Point, Honey?», ou la possibilité d'une femme présidente.

En face, les gaffes géopolitiques de Palin, qui aperçoit la Russie depuis son Alaska, alimentent l'éternel procès en incompétence et l'idée selon laquelle McCain a seulement tenté un coup de poker désespéré pour gagner une élection ingagnable. Dans son livre Notes from the Cracked Ceiling, la journaliste Anne E. Kornblut estime sombrement que la campagne 2008 «a ravivé les vieux stéréotypes, a divisé le mouvement des femmes, a séparé les mères des filles et a fait reculer la cause de l'égalité dans la sphère publique de plusieurs décennies».

Cette même année 2008, un documentaire, What's Your Point, Honey?, imagine une femme présidente, mais... en 2024. Et l'après-Clinton semble déjà ouvert. La sondeuse Celinda Lake s'interroge: «On est un peu en mode “Wow, cela a pris si longtemps”, et si ce n'est pas Hillary, qui? Et si ce n'est pas maintenant, quand?» Des noms alternatifs commencent à circuler.

Mais l'après-Hillary n'est pas pour tout de suite. En 2012, une mini-série télévisée, Political Animals, dresse le portrait d'une ancienne Première dame (Sigourney Weaver), trompée par son mari et battue lors de la primaire démocrate par un jeune rival, qui la nomme secrétaire d'État. Suivez mon regard... Quand la série se termine, l'héroïne est bien décidée à être encore candidate à la Maison-Blanche. En 2013, Hillary Clinton quitte le Département d'État et fait à nouveau figure de favorite pour l'investiture démocrate.

Mais l'histoire bégaie. Constamment favorite, dans la primaire comme dans l'élection générale, constamment sur le fil du rasoir, face à Sanders comme face à Trump, Hillary Clinton a fini par trébucher, en raison de ses erreurs stratégiques et programmatiques et de son impopularité, mais aussi à l'issue d'une des campagnes les plus négatives de l'histoire, face à un candidat attaqué pour harcèlement sexuel, voire pire, par de nombreuses femmes durant la campagne. Et soutenu par des militants à l'avenant (un de leurs slogans favoris: «La vie est une salope, ne votez pas pour une»), sans même parler de ses conseillers: Roger Stone, l'un d'entre eux, a un jour décrit Clinton, dans une incroyable litanie, comme «colérique, vénale, infecte, abusive, agressive, diabolique, froide, manipulatrice, assoiffée de pouvoir, une folle arnaque». Mauvaise candidate, bonne politique? On l'oublie souvent, mais elle a aussi été élue vingt fois femme la plus admirée par les Américains et jouissait de plus de 60% d'opinions favorables au Département d'État.

Qui sera Rey?

En avril 2015, dans un sondage Bloomberg, 12% des sondés affirmaient que l'idée d'une femme présidente les incitait davantage à voter Clinton, 4% que cela les pousserait à faire l'inverse: 83% disaient que cela n'avait pas grande importance. Critiquée, à bon droit, pour ses discours plaqués or pour de grandes banques, pour sa désinvolture dans la gestion de sa messagerie privée, pour son vote en faveur de la guerre en Irak, pour son programme jugé tout simplement trop centriste par une partie de la gauche, Clinton n'a pas reçu un soutien unanime des mouvements féministes: «On peut (et nous le faisons) dénoncer l'injuste sexisme dont Clinton est la cible dans la politique américaine sans la transformer une seule seconde en la visionnaire progressiste qu'elle n'est tout simplement pas. [...] Une nomination de Clinton n'est une date majeure que si tout ce qui compte est la hauteur à laquelle une femme peut s'élever dans une structure de pouvoir oppressive», écrivait en juin le blog Feministing.

Tina Fey en Sarah Palin et Amy Poehler en Hillary Clinton lors de la présidentielle 2008, dans l'émission «Saturday Night Live».

Le relatif manque d'enthousiasme face à sa possible victoire donnait à penser que tout le monde avait épuisé ses réserves d'exaltation avec l'élection de 2008, comme si cette dernière avait «émoussé le couteau de l'histoire». Mais il s'expliquait aussi par le fait que Hillary Clinton a occupé quasiment sans interruption la scène nationale depuis vingt-cinq ans (huit ans à la Maison-Blanche, huit ans au Sénat, quatre ans au Département d'État), alors qu'on pointait de la même manière l'inexpérience d'Obama... Ou qu'elle est la femme de son mari, phénomène d'entraînement pourtant éternel aux États-Unis –d'où, après sa défaite, cette exclamation de la journaliste Michelle Goldberg à propos de l'enthousiasme suscité par Michelle Obama: «Ne serait-il pas merveilleux que l'électorat de centre-gauche puisse propulser une candidate à la présidentielle crédible qui ne soit pas une Première Dame?»

Pendant cette campagne présidentielle, Rebecca Traister ne comparait plus Hillary Clinton à Dark Vador, mais à la princesse Leia, pardon, le général Organa, dans Le Réveil de la Force, l'épisode VII de la saga Star Wars. Une gestionnaire plutôt qu'une rebelle, privée de la place de personnage féminin le plus populaire par une combattante plus jeune, mais indispensable à la bataille collective pour la prise de pouvoir. Qui sera la Rey de Clinton, celle qui, a écrit la candidate dans son discours de défaite, réussira à briser le plafond de verre, «espérons-le plus tôt que nous pourrions le penser»?

Les médias américains se sont déjà mis en chasse ces derniers mois, des sénatrices démocrates Kirsten Gillibrand, Tammy Duckworth ou Kamala Harris aux gouverneures républicaines Nikki Haley et Susana Martinez. Car si Nixon s'est trompé, peut-être que c'est Ronald Reagan qui aura raison, lui qui prédisait il y a trente ans que la première présidente des États-Unis serait une Républicaine.

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