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Les morts de Paris et de Nice sont-ils le prix à payer pour l’engagement de la France contre Daech?

Daniel Vernet, mis à jour le 12.11.2016 à 17 h 49

Les attentats avaient entre autres pour but revendiqué de se venger des interventions extérieures de la France et de les dissuader. Ont-ils réussi?

Au départ de  l'Opération Arromanches 3 pour combattre l'EI, le 30 septembre 2016 sur la Méditerranée.

Au départ de l'Opération Arromanches 3 pour combattre l'EI, le 30 septembre 2016 sur la Méditerranée.

Pourquoi la France? Un an après les attentats de Paris et Saint-Denis, quatre mois après la tragédie de Nice, la question reste posée. Elle continue de diviser les hommes politiques et les observateurs. Les attaques terroristes sont-elles la conséquence des bombardements français en Irak et en Syrie? Les morts de Paris et de Nice sont-ils le prix à payer pour l’engagement de la France contre Daech?

La réponse n’est pas évidente. Elle peut se décomposer en plusieurs parties. Depuis janvier 2013 et l’opération Serval au Mali, la France est «en guerre contre le terrorisme», selon les mots de François Hollande. C’est aussi parce que «l’Etat islamique nous a déclaré la guerre». Les raisons sont multiples. La France est attaquée «pour ce qu’elle est», une ancienne puissance coloniale, un pays laïque avec une population nombreuse de culture musulmane…

Les objectifs des attentats sont doubles.

1. «C’est la faute de Hollande, c’est la faute de votre président, il n’a pas à intervenir en Syrie», a déclaré un des kamikazes du Bataclan, selon le témoignage d’un rescapé. «On est là pour venger nos familles et nos proches victimes de l’intervention française.» Il s’agit donc de faire peur à l’opinion publique pour qu’elle pèse sur le gouvernement afin qu’il mette fin à son engagement militaire en Syrie (et en Irak). Il y a un précédent. En Espagne, en mars 2004. Après l’attentat de Madrid, à la gare Atocha, les socialistes ont gagné les élections et retiré les troupes espagnoles d’Afghanistan. L’exemple n’est toutefois pas tout à fait pertinent car le PSOE avait annoncé ses intentions bien avant l’attentat.

2. Le second objectif est de susciter des représailles contre les musulmans en France, entrainant une spirale de violences et une «fracture» dans la société, comme le décrit Gilles Kepel dans son dernier livre. Et favorisant le recrutement de nouveaux djihadistes qui iraient grossir le contingent déjà le plus important de combattants étrangers (en valeur absolue; en pourcentage de la population totale, le plus gros contingent vient de Belgique).

L'échec

Jusqu’à maintenant, aucun de ces deux objectifs n’a été atteint, même si les musulmans ont de fait subi une islamophobie grandissante. Malgré des divergences de vues parmi les experts et –ce qui est plus rare quand des soldats français sont engagés à l’extérieur –parmi les hommes politiques, aucun mouvement d’ampleur ne s’est développé en faveur d’un retrait de Syrie et d’Irak, avec comme argument principal l’espoir, sans doute vain, d’éviter des actes terroristes sur le sol national. Pour certains, c’est au contraire la pusillanimité des Occidentaux, en particulier à l’été 2013 quand Barack Obama a refusé de frapper le régime de Bachar el-Assad, qui a provoqué l’expansion de Daech.

D’autres préfèrent mettre l’accent sur les contradictions de la politique occidentale entre un engagement en Irak et en Syrie aux côtés d’Etat arabes, au nom de valeurs que ces mêmes Etats bafouent allègrement. L’écrivain algérien Kamel Daoud le souligne, «l’Arabie saoudite est un Daech qui a réussi». Statut des femmes, décapitations, absence de liberté religieuse, etc., le royaume wahhabite n’a rien à envier à l’Etat islamique. Sans compter que son apport à la coalition militaire est des plus limités. L’Arabie dispose de quatre cents avions de combat; elle en a mis une quinzaine à la disposition de la coalition, soit moins que le Danemark, la Belgique et les Pays-Bas pris ensemble. Elle préfère utiliser son aviation contre les rebelles houthis au Yémen.

La pertinence des interventions extérieures

«La revanche terroriste n’est pas en soi une raison a priori de ne pas intervenir», écrit justement la Fondation pour la recherche stratégique. A contrario il est parfaitement légitime de s’interroger sur la pertinence d’une intervention militaire dans des pays étrangers sans mettre en avant l’argument du risque d’attentat.

La justification des frappes aériennes menées par la France, au sein de la coalition internationale, est à géométrie variable. A partir de 2014, l’aviation française est intervenue en Irak, «à la demande du gouvernement» de Bagdad. Contrairement aux Etats-Unis, elle s’abstenait de bombarder la Syrie. François Hollande a changé de position en septembre 2015, après l’attentat manqué contre le Thalys. Il a élargi les frappes à la Syrie, avec pour but déclaré de frapper dans leurs bases arrières les commanditaires des attentats commis en France.

Dans les premiers temps de la révolte populaire en Syrie, le régime de Bachar el-Assad était la cible. A partir de 2014, Daech et Assad ont été désignés comme des ennemis d’égale nuisance. Après les attentats du 13 novembre et surtout après l’attaque sur la Promenade des Anglais, l’Etat islamique est devenu l’ennemi principal, susceptible d’être combattu en coordination avec la Russie par ailleurs soutien d’Assad. Depuis la décision de la coalition d’attaquer Daech dans ses fiefs de Mossoul en Irak et de Rakka en Syrie, les frappes françaises ajoutées à la présence au sol de forces spéciales, servent d’appui aux combattants arabes et kurdes.

Tout le monde est cependant bien conscient que l’attrition de l’Etat islamique sur le territoire de son «califat» autoproclamé ne diminue pas les risques d’attentats au Moyen-Orient et au-delà. Au contraire.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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