Culture

Leonard Cohen, celui qui plombait l’ambiance

Jean-Marc Proust, mis à jour le 11.11.2016 à 15 h 55

Aussi loin que je me souvienne, les chansons de Leonard Cohen ont toujours accompagné des moments d’angoisse ou de déprime. La musique contre laquelle tous les antidépresseurs s'avèrent inefficaces.

Rain on a porthole (cc Pierre Selim, Flickr)

Rain on a porthole (cc Pierre Selim, Flickr)

Il est probable que j’ai entendu pour la première fois du Cohen dans une communauté de babas-cools, au cœur des Cévennes. Enfant, je devais avoir moins de 10 ans, je revois des gens habillés d’amples tuniques, en rose ou violet, fumant de l’herbe, peut-être à poil aussi, dans une de ces grandes baraques retapées avec peu de moyens, vastes pièces sombres, encombrées de tentures, où l’on mangeait du riz complet, acheté en sacs de 50 kilos, en écoutant Maxime Le Forestier (Parachutiste, salauds de fascistes), Catherine Ribeiro (Dans 20 ans, y’aura plus d’fraises, les vrais savent) et, bien sûr, Leonard Cohen.

Le talent unique de te filer le bourdon dès les premières notes

Un 33 tours qui crachote à force d’être passé sur le tourne-disques, cette voix plaintive, geignarde, un rythme d’une lenteur extrême, exactement le genre de musique qui permettait de s’assoupir une clope à la main. Il y avait les Pink Floyd aussi.

Mais Leonard Cohen, c’était autre chose. Cette singularité, ce talent unique de te filer le bourdon dès les premières notes. C'est bien simple, pour écrire cet article, j'ai commencé par chercher tous les synonymes de déprimé: déoralisé, cafardeux, abattu...

Gros flip, Leonard. Je l’associe souvent à des scènes de la vie cévenole (un jour, je raconterai mon enfance) que j’aime à peindre avec misérabilisme. Ma mère, divorcée, peinait à joindre les deux bouts. Son angoisse naturelle atteignait son apogée à chaque fois que le facteur déposait une facture EDF. Ma sœur et moi nous souvenons encore de cette soirée tragique où, la facture d’électricité et sa fiche de paye à la main, avec le talent de Sarah Bernhardt dans Phèdre, elle clama :

«Vous voyez, les enfants? C’est la facture d’électricité! Et ça c’est ce qui reste pour tenir. Alors, voilà, on n’a plus le choix, ce sera boulghour jusqu’à la fin du mois!»

 

L'horizon cévenol: boulghour jusqu'à la fin du mois (Wikipedia commons)

On bouffait du boulghour, il faisait froid, on chauffait moins, la cheminée, modeste appoint de chaleur, enfumait la maison (toutes les cheminées cévenoles sont foireuses), l’air était humide, la maison aussi, et on écoutait Leonard Cohen. Dans les jours de déprime exceptionnelle, lorsque ma mère cessait complètement de parler, on avait droit à un quatuor de Bartók, mais Cohen à lui seul faisait déjà très bien le job. La guitare, une femme qui fait «aaah aaah» derrière, et lui dont on a l'impression qu'il chante en chialant. Il chianlte, c'est sa marque de fabrique.

Pardon, Leonard, mais quand j’écoute The Partisan, c’est d’abord la nuit et le brouillard des Cévennes qui surgissent dans mon esprit.

 

Cohen, viatique de l'adolescence

Les années passèrent. Cohen avait disparu. Quand on est pré-pubère, on s’oriente avec un goût très sûr vers les artistes de son temps et j’écoutais Plastic Bertrand ou Karen Cheryl avec la confiance sereine du converti. C’est au temps de l’adolescence que je redécouvris les chansons de Leonard Cohen.

Mon emploi du temps était alors réparti de manière très équilibrée entre masturbation (10%), vérification de points noirs (10%), vidage de frigo (10%) et glandouille (70%). A l’exception de la masturbation où Cohen, sauf à être un pervers de première bourre, a l’effet du bromure, ses chansons m’ont accompagné de manière quasi constante pendant plusieurs mois. Leonard Cohen était absolument parfait pour m’aider à vérifier quotidiennement que le monde était pourri, que j’étais moche, que mes parents étaient cons, que je n’étais pas reconnu à ma juste valeur, que j’étais puceau et que je trainais une flemme incommensurable et, arrête, je pue pas tant que ça, je prendrai une douche demain, fait pas chier. J’étais tellement Like a Bird on the wire à ce moment-là…

Les chansons de Cohen avaient alors ce pouvoir magique, instantané, de me conforter dans le mal-être boutonneux et de m’y sentir évidemment très bien. La voix usée, rauque, désespérante, les chansons qui te donnent envie de te pendre, même si tu ne comprends que deux ou trois mots à la volée, quelque chose d’intemporel dans la détresse, mais putain que c’était bon de s’enfoncer dans cette déprime chantée. It Seems so long ago, Nancy: c’est la chanson parfaite quand tu hésites entre le suicide et le septième yaourt avec des morceaux de fruits dedans.

We'll be fine for a while.

Cohen, bon, ben nous on y va, hein

Vient ensuite le temps des soirées, des boums, disait-on alors. Certains dansent le rock, d’autres fument, certains flirtent. Quand tu n’es pas trop à l’aise dans ton corps, tu attends les slows-braguette pour emballer. Toutes les chansons de Leonard Cohen sont faites pour des types comme moi, qui ne savent pas danser. Le problème hélas surgit dès les premières notes. Quand tu mets du Cohen dans une soirée, les conversations s’arrêtent, les rires s’étouffent, quelqu’un commence à ranger les verres et plus personne n’a envie de baiser. Quand il s’époumone «Put out cigarette my love», t’as l’impression que sa copine part à la chaise électrique.

 

 

Alors, évidemment, d’un coup, c’est moins drôle.

"- Ah ouais, quand même…

- C’est de qui, ça ?

- Bonjour l’ambiance ! (cette expression est définitivement liée aux années 80)

- Ah! Leonard Cohen, j’adore, mais bon, pour une fête…

- C’est vachement beau, arrête…

- Bon, ben, nous, on va y aller…"

Aujourd’hui que ma vie est partagée entre une carrière exceptionnelle (100%), une vie de famille épanouie (100%), des relations sociales de haut niveau (100%) et une vision intellectuelle du monde qui force l’admiration de mes pairs (100%), j’écoute un peu moins Leonard Cohen mais il s'impose toujours lorsqu'il commence à faire gris, que je marche dans une rue balayée par des bourrasques de pluie froide, qu'on m'annonce le décès d'un proche, que le dimanche s'épuise en langueur ou qu'il faut payer le tiers prévisionnel. 

Tandis que j’écris cet article en brunchant avec mes amis boboïdes de Bastille, qui s’effarent encore qu’on ait réussi à exporter les heures les plus sombres de notre histoire aux Etats-Unis, tu t’aperçois que Cohen a réussi à casser sa pipe entre la victoire de Trump et un 11 Novembre. Tant de constance dans la noirceur, ça s’appelle le talent.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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