Culture

Si je t'oublie, Leonard Cohen

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 11.11.2016 à 7 h 11

Leonard Cohen n'était pas censé mourir. Ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais.

Leonard Cohen, le 16 janvier 2012 à Paris. JOEL SAGET / AFP

Leonard Cohen, le 16 janvier 2012 à Paris. JOEL SAGET / AFP

Dieu était tellement inconsolable d'avoir laissé Trump gagner la présidentielle américaine que Leonard Cohen, en bon fils de famille, a dû aller le consoler. C'est la seule explication que je trouve à sa disparition. Leonard Cohen n'était pas censé mourir. Ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais. Il était la voix du prophète, le sang de la Bible, la voix de l'immémoriale sagesse née sur les rives du Jourdain.

Il n'avait pas d'âge. Ses chansons non plus. On les écoutera encore dans cent mille ans. On les écoutera même après que le monde aura cessé d'être. On les écoutera dans la même ferveur religieuse qu'aujourd'hui, saisis par cette voix grave et chaude, lente et suave, sensuelle et tendre, la voix même de l'amour, l'amour de la femme, l'amour des hommes, l'amour de l'amour.


L'amour qui réunit les amants dans la douce étreinte d'une chambre à coucher, l'amour qui magnifie l'existence et donne un sens à notre présence sur terre, l'amour qui transcende et illumine le quotidien, l'amour qui console et ravage les âmes. Leonard Cohen n'était qu'Amour. Quête de l'amour. Perte de l'amour. Perte dans l'amour.

Il faisait l'amour à nos cœurs, à nos âmes, cet amour qui est l'amour même d'un Dieu aimant, d'un Dieu qui oublierait pour une fois sa colère et sa soif de vengeance pour nous prendre dans ses bras et nous bercer jusqu'à ce que nous finissions par nous endormir.

C'est ce qui était pratique avec Leonard Cohen: grâce à ses disques, on n'avait plus besoin de se rendre à la synagogue, c'est elle qui venait à nous, il suffisait de fermer les yeux, la voix de Cohen était la voix du Cantor, elle chantait la douleur et la beauté, elle évoquait les temps lointains des premiers Temples, elle chantait la mémoire d'Isaac et de Joshué, de tous ces prophètes qui menaient le peuple d’Israël à la conquête de la Terre Promise.


Tout était à sa place dans les chansons de Leonard Cohen. Il avait le sens de l'économie, de la pudeur, et de la discrétion qui est la marque de l'élégance suprême. Du charme. De cette chose innée qu'on nomme tout simplement la classe. La sobriété dans la peine comme dans la joie. Le salut par le chant. La rédemption par le Verbe.

Et les deux mêlés, le chant et le verbe, le verbe et le chant, sur le fil d'une guitare fluette, au son de chœurs montant haut vers le ciel, par l'entremise de sanglots de violons, ensorcelaient nos cœurs, peignaient des paysages sonores, dessinaient des arabesques, rendant palpable la pulsation même de l'amour, de l'acte amoureux.

Leonard Cohen n'est pas mort, non, il a juste rejoint le chœur des Patriarches, la maison de ses Pères, au cœur même de l'éternité, là où le Temps n'a plus cours, dans la splendeur de palais dorés, parmi la douceur de femmes alanguies sur des lits suspendus entre le ciel et la terre.

Prenez-bien soin de lui, il a passé sa vie à vous chanter.

Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (134 articles)
romancier
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