Monde

Le système politique américain est défectueux (et c'est pour ça qu'il ne changera pas)

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 12.11.2016 à 9 h 03

Très décrié après la victoire de Donald Trump, le collège électoral accorde un poids disproportionné à certains États. Pourquoi voudraient-ils le faire disparaître?

RHONA WISE / AFP.

RHONA WISE / AFP.

Le système électoral américain est «un désastre pour la démocratie». Un constat signé d'une source incontestable, puisqu'il s'agit de Donald Trump. Au soir du 6 novembre 2012, l'actuel président élu s'insurgeait contre le fait que Barack Obama batte Mitt Romney avec moins de voix dans le vote national –un constat prématuré puisque, le dépouillement progressant, le président sortant avait fini par l'emporter de 5 millions de voix.

Donald Trump, lui, va effectivement battre Hillary Clinton avec moins de voix au plan national. Selon les résultats encore provisoire du scrutin, il recueille actuellement 400.000 voix de moins que sa rivale, soit 0,5 point d'écart, et cette marge pourrait encore se creuser substantiellement. C'est la cinquième fois de l'histoire que ce système créé, selon les mots du père fondateur Alexander Hamilton, pour assurer que «la fonction de président ne tombe jamais entre les mains d'un homme qui n'ait pas les qualifications requises à un degré éminent», échoue à faire coïncider vote national et collège électoral. La dernière fois, c'était en 2000 avec Al Gore et George W. Bush, et à l'époque Hillary Clinton avait appelé à l'abolition du collège électoral.

Il n'en fallait pas plus pour que certains, reprenant une épithète favorite de Trump, qualifient le système de «truqué». Dans une allusion aux incursions de Trump dans le système éducatif, le comédien Trevor Noah a estimé qu'il avait encore une fois bénéficié «d'un collège à la con». On peut même lire, sous la plume du Chicago Tribune, que «le peuple américain a voté Clinton, et le collège électoral lui a donné Trump».

Une solution lente, une plus rapide

Un avis excessif: oui, Trump a obtenu moins de voix que Clinton, mais dans une élection où les électeurs savent que toutes les voix ne pèsent pas du même poids. Si le président était élu comme en France, les candidats feraient campagne différemment, accorderaient moins d'attention à des petits États très serrés comme le New Hampshire (qui s'est joué à 2.000 voix) et beaucoup plus aux grands États. À l'heure actuelle, la présidence américaine ressemble à une présidentielle française où le candidat de droite ne s'ennuierait même pas à faire campagne dans ses bastions, comme le Var ou les Alpes-Maritimes...

Reste que la discordance entre vote national et collège électoral est évidemment choquante, et les critiques envers ce dernier système (c'est un héritage de la période de l'esclavage, il donne un poids disproportionné aux petits États, à l'électorat blanc non-hispanique...) justifiées. Ce qui explique les nombreux appels à une réforme... qui risque de rester lettre morte pour longtemps.

La première option, pour abolir le collège électoral, est de réviser la Constitution. Pour cela, il faut un vote de la Chambre des représentants puis du Sénat, chacun à la majorité des deux tiers, puis une ratification par les trois quarts des États. Un processus extrêmement compliqué et long, ce qui explique que certains amendements aient fini au cimetière des révisions constitutionnelles, le plus célèbre étant sans doute l'Equal Rights Amendment.

La seconde option est en apparence plus rapide, puisqu'elle ne nécessite pas de révision constitutionnelle. Dans un post devenu viral ces derniers jours, le Daily Kos, un site d'information proche des Démocrates, rappelle l'existence du National Popular Vote Interstate Compact, une alliance entre États par laquelle ceux-ci s'engagent mutuellement à imposer à leurs grands électeurs de voter pour le candidat arrivé en tête du vote national. Onze États y ont adhéré depuis 2007, New York étant le dernier en date. Cette alliance unit pour l'instant des États qui désignent 165 grands électeurs, et il est prévu qu'elle entrera en vigueur quand elle totalisera 270 grands électeurs. Ce qui, concrètement, signifierait qu'à ce moment-là, le vainqueur de la présidentielle serait obligatoirement celui du vote national.

Républicains et Démocrates, grands et petits

Le problème est que les deux solutions, la lente et la rapide, dépendent de la même chose: un accord entre Républicains et Démocrates, entre gros et petits, entre États à l'identité partisane très marquée et swing states. Tous les États qui ont adopté le National Popular Vote Interstate Compact pour l'instant sont très solidement démocrates, or les Républicains contrôlent aujourd'hui le pouvoir législatif dans 33 des 50 États. On ne voit pas bien quelle incitation ils auraient à abandonner un système qui leur a donné deux fois la Maison-Blanche à l'arrachée en quinze ans...

Et même si l'équilibre politique changeait, il existe d'autres lignes de fracture. Les swing states n'ont que peu d'intérêt à enterrer un système électoral qui garantit à l'Ohio ou au Wisconsin d'être au centre de l'attention tous les quatre ans. Les petits États non plus: de même que le système des primaires garantit à l'Iowa et au New Hampshire, moins de cinq millions d'habitants à eux deux, de peser d'un poids disproportionné dans l'électorat, celui du collège electoral offre aux quinze plus petits États autant de grands électeurs que la Californie pour un électorat pourtant deux fois moindre! Quand un système est globalement défectueux pour tous, on peut avoir une incitation à le changer, pas quand il est globalement défectueux mais profitable à quelques-uns.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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