Monde

Le soutien des stars ne sert à rien

Pauline Thompson, mis à jour le 11.11.2016 à 11 h 03

Hillary Clinton avait avec elle la plupart des plus grandes célébrités, de Beyoncé à Madonna. Cela ne l'a pas empêchée de perdre, au contraire.

JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Durant toute la campagne électorale américaine, en regardant cette interminable liste de stars plus ou moins connues ou plus ou moins has been qui enjoignaient leurs compatriotes à voter –et pour nombre d’entre elles à voter pour Hillary Clinton– je n’arrêtais pas de me dire que c’était dommage qu’en France plus de personnalités publiques ne s’engagent pas comme aux Etats-Unis. Qu’il n’y ait pas cette tradition de l’engagement civique pour son pays, pour une cause –aussi maladroit soit-il. Et je pensais naïvement qu’avec toute l’influence de chanteurs comme Beyoncé, Pharrell Williams, Jay Z, Katy Perry, Lady Gaga et leurs dizaines de millions de followers, forcément la candidate démocrate partait avec une grosse longueur d’avance. Et mercredi matin, je me suis réveillée comme tout le monde avec cette impression étrange d’être entrée dans le mauvais continuum espace-temps de Retour Vers le Futur 2, celui où l’affreux Biff Tannen a pris le pouvoir.

A quoi servent vraiment ces recommandations de stars, et pourquoi Hillary Clinton les a-t-elle tant cherchées?

La côte de popularité d’Hillary Clinton auprès des célébrités pendant cette campagne était autrement plus élevée que celle de Donald Trump. Le nouveau Président des Etats-Unis (il faut bien s'habituer à l'écrire) a pu compter sur moins d’une quarantaine de célébrités à ses côtés contre presque 200 pour Hillary Clinton, selon mes calculs, soit plus de 5 fois plus. Ou, dit autrement, plus de 80% des célébrités ayant publiquement soutenu un candidat durant cette campagne l’ont fait pour Clinton (sans prendre en compte les ralliements de dernière minute sur les réseaux sociaux avec le slogan #Imwithher le 8 novembre).

La candidate démocrate a d’abord bénéficié et profité du soutien massif d’Hollywood. Dès mars 2016, Chris Silberman, l’un des associés de la très puissante agence ICM Partners, organisait à Los Angeles une soirée de récolte de fonds pour la candidate. Le billet d’entrée coutait $2.700 et 150 personnes ont participé. Parmi ces soutiens beaucoup d’acteurs et de réalisateurs majeurs comme Steven Spielberg, Meryl Streep, Julian Moore, Michael Douglas, Leonardo DiCaprio, Anne Hathaway, Robert De Niro ou encore Julia Roberts multipliant eux aussi les vidéos enjoignant leurs compatriotes à voter et surtout à voter pour Clinton.

 

La palme de la vidéo la plus directe revenant à Robert De Niro.

 

Le fait que les démocrates reçoivent un plus grand soutien d’acteurs, de réalisateurs, de chanteurs, etc, n’est pas un phénomène nouveau. Les milieux culturels ont toujours été en majorité plus proches des idéaux progressistes des démocrates que du conservatisme des républicains. Ces derniers l'ont d'ailleurs toujours présenté comme la preuve que les démocrates étaient coupés des réalités du peuple. Cette image avait déjà beaucoup nui à John Kerry lorsqu’il était candidat en 2004 face à George W. Bush. Et de la même façon, pendant l’élection présidentielle de 2012, une campagne publicitaire de John McCain ironisait sur le fait que le Président Barack Obama était «la plus grosse célébrité de la planète».


Mais jamais avant Hillary Clinton les stars n’avaient été autant mises en avant. Ce phénomène vient forcément en partie d’une réaction spontanée de certaines d’entre elles face aux multiples propos pour le moins alarmants de Donald Trump mais aussi d’une stratégie claire de la part de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton pour pallier l’antipathie ou au mieux l’indifférence que générait la candidate chez beaucoup d’électeurs potentiels du parti démocrate, à savoir les jeunes et les minorités. Les primaires démocrates avaient révélé que les moins de trente ans s’étaient massivement tournés vers son rival le sénateur Bernie Sanders, tandis que de nombreux sondages montraient la mobilisation plus faible des électeurs afro-américains pour Hillary Clinton que pour Barack Obama. Comme le résumait l’historien et analyste politique Julian Zelizer à NBC News, le soutien des célébrités a été «important pour générer de l’engouement autour de Clinton malgré les inquiétudes et réticences qui ont été une constante dans sa campagne. (…) En ce qui concerne sa capacité à attirer les jeunes électeurs, c’est extrêmement important étant donné toutes les réserves qui existent.»

Clinton a donc engagé une campagne de séduction massive en utilisant les célébrités comme des wingmen s’égosillant pendant des semaines à coups de «Have you met Hillary?». Les derniers jours de campagne ont été emblématiques de cette stratégie: le vendredi soir précédent l'éléction, Jay Z et Beyoncé rejoignaient Clinton à Cleveland puis le samedi lors d’un rassemblement en Floride, la candidate a préféré inviter Jennifer Lopez et Marc Anthony –tous deux très populaires auprès des communautés latinos- plutôt qu’un élu local. Le même jour à Philadelphie, c’est Katy Perry qui clôturait un rassemblement en poussant la chansonnette.


Lundi après-midi, Chance The Rapper organisait un concert à Chicago à l’issue duquel il emmenait lui-même son audience pour voter après avoir affiché son soutien au parti démocrate, tandis que la comédienne Amy Schumer multipliait les sketchs et les vidéos ridiculisant Trump et ses éventuels électeurs fort peu subtilement.


Lundi soir, Bruce Springsteen –qui a toujours été de toutes les campagnes démocrates– se produisait devant 40.000 personnes à Philadelphie, pendant que Madonna «improvisait» un concert de soutien à New York et que Lady Gaga se produisait en Caroline du Nord.

Hillary Clinton a en quelque sorte transformé l’Amérique en un festival géant.

Il est presque impossible de mesurer l’impact réél de tous ces soutiens sur les votes, outre qu’ils génèrent nécessairement du bruit médiatique et que les concerts attirent de potentiels électeurs qui ne se seraient peut-être pas déplacés pour un simple discours de la candidate.

«L'establishment»

Mais cette popularité d’Hillary Clinton a également contribué à alimenter la diatribe populiste de Donald Trump et son statut d’outsider, seul défenseur du «vrai» peuple américain face à l’indifférence des élites. Le fait que Donald Trump se soit joyeusement acoquiné avec ces mêmes élites depuis des années en multipliant les caméos dans des séries et des films a été soigneusement mis de côté. Contrairement à Hillary Clinton qui voulait apparaître jeune et cool, lui tenait à s’assumer réac et ringard. Les deux conventions démocrates et républicaines ont été les symboles de ces stratégies diamétralement opposées.

La chanteuse Katy Perry lors de la convention démocrate du 28 juillet 2016 in Philadelphia, Pennsylvania.
SAUL LOEB / AFPlégende ici

Lors de la convention du Parti Démocrate, une avalanche de stars s’est abattue sur Philadelphie de Katy Perry à Sigourney Weaver en passant par Sarah Silverman, Lenny Kravitz ou encore Chloe Grace Moretz.

Au contraire pour la Convention Républicaine, la plus grosse «star» présente était l’ancien acteur de la série Happy Days Scott Baio. Même Clint Eastwood qui a toujours été un des rares grands acteurs et réalisateurs à soutenir ouvertement le parti Républicain et qui avait fait un discours à la Convention de 2012 n’était pas présent. Personne n’a manqué de railler cette impopularité, comme si Donald Trump était l’enfant pas cool du collège qui s’assoit tout seul à la cantine. Sauf que Scott Baio n’était pas un hasard ou un invité faute de mieux. Happy Days est l'une des séries les plus populaires de la seconde moitié du XXe siècle aux Etats-Unis, et surtout la série la plus blanche jamais diffusée à la télévision américaine, alimentant le mythe d’une Amérique des années 50 joyeuse et cadrée dans des valeurs traditionnelles et immuables et occultant totalement la ségrégation raciale et tous les conflits sociaux qui ont caractérisé cette période.

Or c’est cette Amérique blanche et traditionnaliste que Trump a cherché à séduire pendant toute cette campagne, pas les millenials, ni les femmes ni les minorités comme Clinton.

Scott Baio était un oublié du showbiz mais un représentant de valeurs traditionnalistes comme les Américains que visent Trump. Oubliés mais gardiens des valeurs traditionnelles américaines. Et en invitant l’acteur, Trump venait titiller leur nostalgie pour cette Amérique qui n’a jamais existé autre part que dans les fantasmes du Ku Klux Klan –qui s’est d’ailleurs félicité de la victoire du Républicain.

Puis Trump a presque fait campagne seul, alimentant toujours mieux son image d’outsider antisystème. Le même samedi où Clinton multipliait les concerts à travers l’Amérique, il déclarait à Tampa en Floride: «On n’a pas besoin de Jay Z pour remplir les salles. On le fait à l’ancienne les gars. On les remplit parce que vous aimez ce qu’on vous dit et que vous voulez rendre sa grandeur à l’Amérique». Il fustigeait ensuite le fait que ça ne dérange pas la candidate que les chansons du rappeur aient des paroles parfois vulgaires ou violentes:

«Est-ce que vous vous imaginez si j’avais dit la même chose? Ca vous montre toute l’hypocrisie des politiciens, de tout le système… Dans trois jours, on va gagner en Floride et on va gagner la Maison Blanche.»

Le problème c’est qu’en voulant à tout prix sécuriser les votes d’électeurs traditionnellement favorables aux démocrates en leur montrant sans cesse leurs idoles, l’équipe de Clinton a oublié d’inviter des personnalités aux audiences plus transversales, pouvant également toucher «l’Amérique profonde», celle des swing states qui font toujours basculer les élections présidentielles. Dans les innombrables soutiens de la démocrate, très peu ont cette capacité: les chanteuses comme Lady Gaga, Madonna ou Katy Perry sont honnis des milieux plus conservateurs pour leur soutien aux communautés LGBT, et leur art du marketing provocateur; le milieu hollywoodien est toujours considéré comme l’antre du hippisme et de la décadence californienne; même dans ses soutiens sportifs, le basketteur Lebron James est proche d’Amy Schumer, elle aussi persona non grata, et les autres sportifs comme Magic Johnson ou Kareem Abdul-Jabbar sont associés aux Lakers donc à Los Angeles donc toujours à cette Californie décadente...

Ceci est bien évidemment également dû au fait qu’une personnalité ne va pas prendre parti en sachant que cela risque de lui aliéner une partie de son audience. Donc si elle prend parti, il y a de fortes chances pour que son audience soit déjà acquise au candidat. Elle peut tout au plus, comme la campagne Clinton a tenté de le faire, aider à mobiliser davantage cette audience.

La chanteuse utile

Le cas de Taylor Swift, chanteuse de country reconvertie à la pop est révélateur de ce phénomène. Alors qu’elle est habituellement très prompte à donner son avis sur les réseaux sociaux, et qu'elle a récemment proclamé partout où elle le pouvait qu'elle était féministe, elle a été étrangement muette durant toute l’élection. Et ce jusqu’au 8 novembre où elle a simplement posté une photo d’elle votant, demandant à ses followers de faire de même.

Outre qu’elle est probablement la plus grande popstar américaine et parmi celles les plus suivies sur les réseaux sociaux (elle est la deuxième personne la plus suivie au monde sur Instagram avec 93 millions de followers derrière sa copine Selena Gomez), elle est surtout celle qui a la plus grande capacité à mobiliser ses fans. Le féminisme revendiqué de la chanteuse, son amitié avec l’actrice et réalisatrice Lena Dunham (l'un des plus fervents soutiens de Clinton) laissent imaginer qu’elle est plus proche de la démocrate que de la misogynie revendiquée de Donald Trump. Mais rien n’a jamais rien n’a été prononcé dans ce sens.

«Pour qui Taylor Swift va-t-elle voter?» a été la question la plus posée sur Google concernant le vote des célébrités. Mais malgré son vaste public, et probablement parce qu'elle est une redoutable femme d'affaires avant d’être féministe, Taylor Swift n’a pas voulu s’aliéner une partie de ses fans. Car comme l’expliquait la sociologue Carolyn Chernoff:

«La musique country aux Etats-Unis est souvent vue comme la représentante des classes populaires et rurales blanches, donc un groupe social qui est perçu comme plus politiquement conservateur et réactionnaire. Taylor Swift a un public plus segmenté et plus large: les pré-ados de 10-12 ans l’adorent et les parents de ces pré-ados la voient comme un modèle beaucoup moins dangereux que Katy Perry ou Miley Cyrus, elle est perçue comme une alternative plus sûre mais quand même tendance. Son public comprend aussi toute une variété de gens plus âgés qui aiment les stars modernes de la country, de gens qui apprécient le fait qu’elle soit auteur-compositeur et de gens qui la voient à la télé et qui sont séduits par le fait qu’elle soit cette gentille jeune fille Américaine bien sage, un public plus politiquement conservateur».

Un public qui n’aurait pas forcément été convaincu de voter comme son idole mais qu’Hillary Clinton aurait en tout cas pu plus facilement séduire avec l’aide de leur Taytay nationale.

Pauline Thompson
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