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Les fachos français au moment du triomphe

Les panneaux de manifestants devant l'ambassade des États-Unis à Londres, le 9 novembre 2016 | BEN STANSALL / AFP

Les panneaux de manifestants devant l'ambassade des États-Unis à Londres, le 9 novembre 2016 | BEN STANSALL / AFP

Il va falloir faire avec Trump pendant quatre ans. Lire André Bercoff, journaliste très à droite qui a rencontré le futur président, peut aider à comprendre.

Dans le moment Trump, un homme est revenu, en un instant warholien. Il est septuagénaire et ravi. Il avait oublié les caresses de la gloire. D’autres en ont eu moins que lui. André Bercoff, le journaliste français qui connait Trump, l’homme qui lui parla, qui l’interviewa, qui en fit un livre, «le seul journaliste étranger à avoir parlé à Trump», et désormais celui qui en parle partout. Europe 1, Canal, Arte, just name it, Bercoff est partout. Pour vingt minutes et un peu plus passées avec un millionnaire qu’il avait connu dans une autre vie, au hasard d’un livre sur les hôtels de légende (Trump venait de racheter le mythique Plaza), quelle chance. Sauf qu’il n’y a pas de hasard.

André Bercoff a du talent. Il capte le siècle. Il connait Trump. André Bercoff est aussi un facho...

Il doit jouir de ce mot, s’il lit ceci. Voilà bien la preuve que nous n’avons rien compris, nous autres du système, de la pensée convenue, du déni bobo, de la gauche antique… Traiter Bercoff de facho, c’est lui faire sa journée! Pourtant, oui. Bercoff est passé de l’autre côté depuis un moment. Il était chroniqueur des islamophobes violents de «riposte laïque», et laudateur des apéros saucissons-pinard, des pique-niques anti-musulmans. Il pense que la France est envahie, soumise, menacée. On sait par qui, par quoi. Il écrit à Valeurs actuelles, dont le rédacteur en chef, jeune homme de talent, imagina un jour Zemmour à l’Elysée. Il a son émission à Sud Radio, dont le propriétaire, Christian Latouche, un autre vétéran, veut régénérer le pays par les ondes.

Le triomphe des fachos

Bercoff est plus drôle que Zemmour, de Villiers, Buisson, les héros habituels de nos prospères apeurés. Il vient d’ailleurs, espiègle. Il eut une autre vie, dans les rivières du progressisme et de l’amusement. Il parle le gauchiste, le libéral-libertaire, le joyeux, pas le maurrassien. Il est, de tous ceux-là, celui qui nous raconte le mieux le triomphe des fachos.

Car c’est un triomphe. Passager? Ne pariez pas. Ce qui arrive à l’Amérique, chez nous, marque la victoire, par l’évidence, d’une famille de pensée. Ils ont eu raison. Il ont gagné. Ils ont un territoire. Les gauches ont connu ça, des terres de pélerinage, Cuba, Caracas, Stockholm, San Francisco; les libéraux aussi, dans l’Amérique reaganienne, l’Angleterre de Maggie. Les fascistes jadis, qui frissonnaient dans les trains pour Berlin. Ailleurs, la vérité. Désormais, l’Amérique trumpisée, si l’élu reste fidèle, peut être le lieu saint de ces nouvelles droites, qui racontent et alimentent les colères blanches. Pour comprendre, il faudra les lire, comme il fallait lire Actuel pour saisir la contre-culture?

Cela se dessine. Il y a virtuellement la place pour un Fox news français, encore éparpillé. Valeurs actuelles, Sud Radio, qui d’autre? Que fera Bolloré demain de Itélé, si la résistance des méprisés ne l’en expulse pas? C’est une famille. Des réacs, des aigris, des ambitieux, des enthousiastes, des malins. Des bourgeois encanaillés, malins comme Yves de Kerdrel, le patron de Valeurs Actuelles. Ou des puissants, comme le lonesome chef d’entreprise Christian Latouche, patron de Fiducial (la puissance des expertises-comptables et du soutien aux entreprises), donc de l’IFOP, et de Sud Radio, qui pense un jour déborder BFM et RMC: une blague? Latouche se pique de politique, il regarda jadis chez Brunot Mégret, sans lendemain, et va savoir? Je les ai rencontrés, l’été dernier, les gens de Sud, gentils en somme, à l’idée d’un ami qui s’inquiétait pour moi, dans les crises de Itélé; ce n’était pas une idée à poursuivre, évidemment; mais ils sont sûrs d’eux!

Il y a un débat récurrent sur la presse, l’intelligentsia, les élites, nous tous (c’est la canaille, et bien j’en suis) qui auraient négligé le réel, à force d’idéologie et de peur du peuple. Le New York Times bat sa coulpe. C’est chrétien. C’est idiot. Auraient-ils dû, nos grand frères new-yorkais, endosser Trump au nom du peuple? Et quel peuple? Les millions de suffrage de Hillary Clinton ne sont pas moins populaires que les millions de suffrage de Monsieur Trump! Fallait-il expliquer, pour ne pas désespérer le Midwest, que le réchauffement climatique était un piège chinois? Ou qu’il faudrait distribuer des armes dans les ries de nos villes? Considérer que les femmes ne s’attrapent pas par la chatte (pussy), que les mexicains ne sont des violeurs et des trafiquants, ce genre de chose, est juste une forme de common décency. Va-t-on la sacrifier?

Il faut être Valeurs Actuelles pour le faire. C’est une ligne, d’aller chercher l’aigreur d’un de Villiers pour vanter la «France sans islam» –c’est leur cover, cette semaine. On ne saura pas faire. Pourtant on fait déjà, un peu plus soft, si l’on est honnête. Rebaptisé «laïque et républicain», le discours de méfiance envers l’islam, plus poli que du De Villiers, mais au fond dans sa continuité, est déjà largement chez lui, chez les gens bien élevés… De Villiers à Valeurs, Kepel à l’Obs? C’est assez ballot, parce que ça ne change rien. Cela contamine les lecteurs tolérants à l’idée que la peur est une clé de ce monde. Cela ne rattrape pas la part du peuple qui s’en est allée.

La tentation Trump

Le problème de la presse décente est simple. Il est le même que celui des politiciens traditionnels. Seuls les décents la lisent. Il est heureux que les medias de la bienveillance aient continué de désigner Trump comme l’ennemi. Il serait bon qu’ils n’en désarment pas. Il va gouverner. Voyons donc. Cela n’efface rien des mots qui l’ont portés au pouvoir.

On nous dit désormais que ce n’est pas si grave. Il va rassembler. Il apaisera. Il fallait en passer par la rudesse de langage, pour triompher.. C’est le rôle de Bercoff dans les media, d’apporter sa sympathie à la réassurance. Il sait faire. Il est facho, islamophobe, just name it.  Mais pas que ça. Il est séduisant, dans l’après tout… Après tout, Trump employa des mexicains, dirigea avec des femmes! Il est «pragmatique». Vous verrez, beaucoup de gens vont vouloir l’entendre. On vit le moment de la tentation Trump. Il est correct, comme on disait des «Boches» en 40, quand ils défilaient bien rasés sur les Champs-Elysées. On va vouloir penser ça, sinon, on se suicide. Ou on se bat.

Se battre donc. Pour bien se battre, il eut fallu mieux comprendre? Sans doute. Il eut fallu, pour les lecteurs gentils qui nous suivent, ne rien celer de la force du monstre. Ne rien lui céder, mais la contempler, de près, et admettre son triomphe logique.

On aurait donc du lire Bercoff, avant. Son livre est chouette, vite parcouru, hagiographique avec l’ironie française qui convient, bien fichu, on comprend l’essentiel. On y voit réellement la révolution Trump. Elle a eu lieu bien avant l’élection de mardi.  Elle n’est pas arrivée le 9 novembre. Rassembler des droites et des colères face à une gauche usée de pouvoir et si mal incarnée, c’était jouable, le bel exploit! Trump le savait mieux que la volière républicaine, qui voulut le lâcher. La volière était décente. La volière tremblait. La volière ne pardonnait pas d’avoir été volée. Elle était, la volière, sous l’influence de son ennemi: le camp de la politesse. Elle lisait, la volière, les journaux. Elle regardait, la volière, les télés. Trump, lui, était dans la fange et le feu d’internet, des fachosphères, angrysphère, whitetrashsphère, betrayedbluecollarsphère, fuckthemsphère…

Une subversion du conservatisme

On suit? Il était plus fort que ces politiciens auxquels il s’était imposé. C’est cela que raconte Bercoff. Que la vrai révolution Trump a eu lieu pendant les primaires républicaines, quand le milliardaire qui ne doit rien à personne humilia un à un les notables du vieux parti, qui devaient tout au système. Trump n’aimait pas ces gens. Il éparpilla la famille Bush, et puis tous les autres, moquant sur rancune, les mettant à sa pogne, ou les oubliant. Ensuite, Hillary Clinton était une proie facile; une habitude à bousculer. Elle avait déjà perdu, en 2008, face à une autre transgression, celle de Barack Obama; elle aurait pu sombrer face à Bernie Sanders. Elle a, en réalité, bien mieux résisté que le Parti Républicain à l’ouragan du milliardaire.

C’est cela que Bercoff, bon journaliste sur le coup, raconte. La brutalité confondante avec laquelle la vieille institution de l’éléphant fut prise, et avec une telle facilité? La colère culbuta la droite, et d’abord la droite! Le Trumpisme est d’abord cela: une subversion du conservatisme par une irruption révolutionnaire et réactionnaire à la fois.

On a connu ça ici, à l’échelle, mais à gauche. Dans les années 80 et 90, un voyou à belle gueule culbutait les institutions qu’il approchait, le vieux peloton cycliste, la vieille maison du football, la vieille gauche, la vieille télé, toutes s’agenouillaient devant Bernard Tapie. Il était, pourtant un demi-sel, celui qui prouvait que tous les rois étaient nus. La justice en vint à bout. Nous sommes -étions- un pays moins prenable que l’Amérique. Pas de hasard, Bercoff, alors, était tapiste, un des compagnons de mot de l’homme d’affaires. Il l’est resté. Il lie Bernard Tapie et Marine Le Pen. Il conchiait les forteresses installées. Il tissait de la subversion. Il était un peu situationniste, anar de Nanard, mao, on avait raison de se révolter, rien n’a changé? La République explose! Il y a dans Trump de quoi saisir le gauchisme, aussi, puisqu’il s’agit de profaner le vieux monde. Sait-on que nos maos, en France, défendaient les révoltes néo-poujadistes des petits commerçants? Il était facho déjà, autrement, tant il kiffait la virilité. Ah, valser avec Nanard! Ah, être emporté par Donald dans son rodéo… Brasillach, quand l’histoire était plus sérieuse, parlait de ce bonheur d’avoir couché avec l’Allemagne….

Être dans un autre monde

On va bouffer du Trump, dans les mois qui viennent. On va lire Valeurs, et Bercoff. Je ne suis pas inquiet. Ils seront invités à nos tables de débats. Ils sont ceux qui détiennent une vérité, puisque Trump est. Le vieux Figaro ne sera pas en reste. Et si là était la voie? La droite déjà ronronne devant la perte de Hillary. Nicolas Sarkozy se voit-il en Trump?

Il ferait mieux de se regarder, de comprendre d’où il parle, et de relire Bercoff, pour ce qu’il raconte de la prise des Républicains par le Bonaparte peroxydé. On ne s’improvise pas ange exterminateur des vieilles forteresses. Il ne suffit pas d’être malpoli, de médire de la gauche et des femmes et de l’islam… Il faut aussi raconter des histoires au prolétariat mal embouché. Et être d’un autre monde, dans sa brutalité. Nos hommes de droite sont bien trop propres pour devenir Trump. Des minets de Neuilly, des demi-puceaux en parka rouge, des énarques qui croient avoir brisé le moule quand ils s’aventurent à trois stupidité sur les pains au chocolat que volent des arabes aux enfants. Ils sont veules, démagogues, ils disent «crotte», comme dans un sketch des Inconnus, quand le Trump chiait à la gueule de son camp. Il l’avait dit, il y a longtemps, que les républicains étaient idiots, et donc prenables… il en est aussi des nôtres, prenables dans la tornade. On sait par qui. On a peut-être une chance en France, nous autres de la décence, c’est que Marine Le Pen est une héritière, et polie au fond d’elle? On devrait se souvenir aussi qu’elle piétina son père, que la haine et la brutalité marquèrent son enfance, et qu’elle peut se prendre pour une vengeance, si on la croit.

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