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Il y a un peu de Michael Moore dans le programme économique de Trump

Gérard Horny, mis à jour le 10.11.2016 à 13 h 07

Remise en cause de la mondialisation, des accords commerciaux, réduction des impôts sur le revenu et les sociétés... Celui qui se présente comme un homme d'affaires reste imprévisible.

Des traders le 9 novembre 2016 à la bourse de Londres après l'élection de Donald Trump | DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

Des traders le 9 novembre 2016 à la bourse de Londres après l'élection de Donald Trump | DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

Ce n’est pas parce qu’on n’aime pas Trump qu’il faut paniquer à son arrivée à la Maison-Blanche. Entre le programme du candidat et l’action du président en exercice, l’écart peut être important. Et ce programme peut faire plus de déçus aux États-Unis que de victimes chez nous.

La réaction des marchés financiers avant même l’annonce officielle des résultats des élections américaines est éloquente: baisse du dollar, chute du peso mexicain, recul des marchés boursiers. Mais, passé le premier moment d’émotion, un retour au calme semblait s’établir progressivement. Comme si l’arrivée de Donald Trump était une mauvaise nouvelle dont l’ampleur restait à déterminer et qu’il fallait éviter de céder aux réactions impulsives.

Des financiers inquiétés par un milliardaire

Il faut dire que l’on trouve de tout dans le programme du futur président et qu’il n’est pas facile d’imaginer se passer maintenant. C’est d’ailleurs cette incertitude qui inquiète le plus les financiers. Certaines des mesures annoncées par le milliardaire seraient plutôt de nature à les satisfaire (baisse des impôts sur le revenu et sur les sociétés), mais d’autres, comme la renégociation des accords commerciaux, peuvent avoir des conséquences négatives qu’il est pour le moment difficile d’évaluer avec précision. En économie, comme pour le reste, c’est le côté imprévisible du personnage qui soulève le plus d’interrogations. Mais il ne faut pas se faire peur inutilement: on peut compter sur les lobbies financiers et industriels pour recadrer l’heureux élu… Et les réalités économiques constitueront de toute façon un rappel à l’ordre plus efficace que tous les discours.

Comment résumer rapidement le programme de Donald Trump? L’objectif est faire remonter la croissance vers 3,5 % ou 4% par an et de créer 25 millions d’emplois en dix ans. Pour cela, selon un schéma classique chez les Républicains, il promet une baisse de l’impôt sur le revenu, en ramenant le nombre de tranche de sept à trois et le taux maximal de 39,6% à 33%. Et le taux de l’impôt sur les sociétés serait ramené de 35% à 15%.  Toujours selon la même logique libérale, les dépenses publiques seraient réduites, sauf les dépenses militaires et les dépenses d’infrastructures, qui seraient augmentées. La réforme Obama de l’assurance-santé serait annulée. La loi Dodd-Franck, qui a été votée après la crise de 2008 pour réguler le secteur financier, serait démantelée. Beaucoup de régulations seraient assouplies ou supprimées, notamment dans le secteur  de l’énergie, pour encourager la production d’énergie fossile, en rupture complète avec le «Clean Power Plan» de Barack Obama et l’accord de Paris. Les accords commerciaux seraient remis en cause et les droits de douane seraient portés à 35% sur les marchandises en provenance du Mexique et à 45% sur les produits chinois. Bref, l’allègement des impôts et des réglementations stimulerait la production nationale tandis que la fermeture des frontières limiterait les importations: les États-Unis produiraient et consommeraient américain.

Un discours que ne désavouerait pas Michael Moore

Ce programme n’est guère original: c’est celui que l’on retrouve dans la bouche des dirigeants populistes partout dans le monde, y compris en France. Mais, si l’on excepte son aspect fiscal, il correspond à ce que disent aussi beaucoup de dirigeants ou de sympathisants de gauche. Écoutez ce que dit Donald Trump sur la ville sinistrée de Flint:

« En 1970, plus de 80.000 personnes à Flint travaillaient pour General Motors ; aujourd’hui c’est moins de 8.000. Ford annonce maintenant qu’il déplace toute sa production de petites voitures au Mexique. Avant ces voitures étaient fabriquées à Flint et vous ne pouviez pas boire l’eau du Mexique. Maintenant ces voitures sont fabriquées au Mexique et vous ne pouvez pas boire l’eau de Flint.» 

Cela ne vous rappelle pas les films de Michael Moore? Le paradoxe est que cette remise en cause violente de la mondialisation vient d’un pays qui, par ailleurs, en a beaucoup profité et en profite encore beaucoup.  Prenons la liste des entreprises  qui pèsent le plus lourd en Bourse au monde : les premières d’entre elles sont toutes américaines ! Elles s’appellent Apple, Alphabet (Google), Microsoft, Berkshire Hathaway, ExxonMobil, Facebook, Johnson and Johnson, General Electric, Amazon, Wells Fargo, AT&T. On ne peut imaginer que ces entreprises vont laisser Donald Trump prendre toutes les mesures protectionnistes annoncées, qui entraineraient des mesures de rétorsion dont elles seraient les premières victimes. Ces firmes trouveront certainement des oreilles attentives dans un Congrès républicain dont on sait qu’il n’est pas unanimement favorable au nouveau président.

L’isolationnisme coûterait cher aux Américains

 On voit mal les États-Unis sortir purement et simplement de l’Organisation Mondiale du Commerce. Il y aura certainement au moins une tentative de renégociation de certains accords dont l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA en Français, NAFTA en anglais); il est probable que l’accord transpacifique (TPP) ne sera pas ratifié et que les discussions sur l’accord transatlantique (TTIP, pour Transatlantic Trade and Investment Partnership) seront abandonnées, mais Donald Trump devra inévitablement calmer ses ardeurs isolationnistes.   Si le Congrès ne réussissait pas à le freiner, les gouvernements des pays avec lesquels les Etats-Unis commercent ne manqueraient pas d’arguments : vous ne voulez pas de nos produits? Notre prochaine commande d’avions n’ira pas à Boeing, mais à Airbus!

Une fermeture des frontières aurait un autre effet négatif sur les populations qu’elle aurait pour but de protéger. À supposer que des usines situées sur le territoire américain soient en mesure de prendre très vite le relais des entreprises délocalisées au Mexique ou en Chine, ce serait à un coût plus élevé; le pouvoir d’achat des consommateurs américains  chuterait, à commencer par celui des plus défavorisés. Les rodomontades envers la Chine notamment ne doivent pas tromper. Dans un passé récent, on a entendu beaucoup de voix s’élever aux États-Unis contre une sous-évaluation du yuan qui faussait la concurrence et permettait à la Chine d’inonder le monde de ses produits. Et qu’a-t-on vu? Rien! Car les responsables politiques américains ont compris qu’une hausse du prix des produits chinois affecterait leurs concitoyens.

Vers une relance keynésienne

Quant aux mesures de relance annoncées, il est probable qu’elles verront le jour au moins en partie. Et, autre paradoxe, dans une Amérique qui affiche sa méfiance envers la classe politique et l’Etat fédéral, ce sera une relance keynésienne par le déficit budgétaire. Car la baisse des dépenses ne compensera pas la baisse des impôts. C’est d’ailleurs ce qui s’était passé au début de la présidence Reagan, avec un déficit public qui avait presque doublé en trois ans, passant de 3,6% du PIB en 1980 à 6,4% en 1983. Et si Donald Trump pouvait effectivement obtenir du Congrès un effort en faveur des infrastructures (ponts, routes, etc.), ce serait une bonne nouvelle pour les États-Unis. Mais ce n’est pas gagné.

Au total, il n’est pas certain que la présidence Trump soit aussi catastrophique pour l’économie que certains le craignent. Pour la lutte contre le réchauffement climatique, en revanche, on peut nourrir des inquiétudes d’autant plus vives que le président sera suivi sur ce point par une bonne partie des parlementaires américains, tout acquis au lobby pétrolier. Et les électeurs américains seront sans doute les premiers déçus car, en ce domaine, il n’y a pas de miracle. C’est un fait que l’économie américaine patine un peu en ce moment, avec une croissance relativement modeste de l’ordre de 1,5% et un grand nombre de personnes inemployées ou sous-employées, plus que ne le laisse supposer le faible taux de chômage de 4,9%. Une relance budgétaire peut aider à retrouver un peu plus d’allant. Mais elle ne peut pas tout faire. Les problèmes structurels évoqués par les économistes qui discutent d’une stagnation séculaire ne vont pas disparaitre comme par enchantement. Et les vieilles régions industrielles qui souffrent ne vont pas retrouver leur santé d’autrefois, quoi que fasse Trump pour encourager la production de charbon, qui n’a plus d’avenir dans les pays développés.

Mais si l’action économique de Donald Trump se révèle en fin de compte moins désastreuse pour le monde que son programme ne le laisserait supposer, on le devra à la reprise en main effectuée par les chefs d’entreprise américains et leurs relais au Congrès. Pour tous ceux qui s’inquiètent, de part et d’autre de l’Atlantique, du succès des démagogues, cela laissera entier le problème d’une nouvelle politique économique, qui serait plus soucieuse des intérêts de la majorité de la population tout en restant ouverte sur le monde. Il y a du travail à faire pour préparer les échéances de 2017. 

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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