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Il faut désormais compter avec la haine

Des manifestants protestent contre l'élection de Donald Trump, à Chicago le 9 novembre 2016. (JOHN GRESS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Des manifestants protestent contre l'élection de Donald Trump, à Chicago le 9 novembre 2016. (JOHN GRESS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Pour se faire élire à la tête des États-Unis, Donald Trump a su jouer sur les peurs d'une population profondément divisée et attiser la haine au sein de sa campagne. Une leçon de populisme et d'extrémisme dont nous devons tirer les conséquences.

Stupeur et tremblements, comme dirait Amélie Nothomb! Stupeur car, vue d’ici au moins, la victoire de Donald Trump, ce qu’il est comme ce qu’il représente, mélange de réussites fallacieuses et de vulgarité absolue, paraissait invraisemblable. Tremblements au simple rappel de ce qu’il a promis ; et, pour ne s’en tenir qu’à ce qui peut nous concerner, le triptyque isolationnisme/protectionnisme/nationalisme préfigure, pour le reste du monde, une marche au bord de l’abîme. Mais sa victoire est là: une victoire sans appel de la démagogie contre la démocratie. Avant toutefois d’être ensevelie sous l’avalanche (indispensable) des analyses sociologiques et politiques sur la profondeur et la force du mouvement qui le porte, voici une leçon et un rappel. 

La leçon: nous savons d’expérience que la peur est un levier électoral efficace pour les démagogues de tout poil. Il faut désormais compter avec la haine. La haine comme ressort d’une campagne victorieuse. Avec sa traduction: une véritable émeute électorale contre le système, contre les élites, contre les autres, contre ce qui n’est pas cette Amérique blanche dont on nous dit qu’elle a voté comme un seul homme ; traduction américaine d’un mot d’ordre bien connu: «On est chez nous!» Et, au bout d’une émeute, il faut des têtes au bout des pics: «Clinton au trou», était le slogan de tous les meetings de Donald Trump. Sans doute est-ce ce côté «révolutionnaire» qui explique la si grande proximité d’aujourd’hui entre extrême gauche et extrême droite : elle a la «ploutocratie» comme ennemi commun, la violence, au moins verbale, comme moyens de s’en défaire. 

Le missile «FBI»

Le rappel tient dans l’énoncé de la chronologie. Hillary Clinton a fait quasiment toute la campagne en tête. Elle avait encore, une quinzaine de jours avant le scrutin, sept points d’avance. Plus qu’il n’en fallait. C’est alors qu’a été tiré le missile «FBI». Lequel sera bien sûr désormais soit passé sous silence, soit minimisé. Mais les courbes d’intentions de votes ne se sont rapprochées, puis inversées qu’après l’annonce spectaculaire d’une nouvelle mise en cause d’Hillary Clinton par le FBI, après celle avortée du début de l’été. C’est un épisode qui méritera de figurer au palmarès des coups tordus les plus réussis. Du Edgar Hoover dans le texte…

L’enquête du quotidien britannique The Gardian est venue rappeler la très probable implication de l’ancien maire de New York, et figure essentielle du «trumpisme» naissant, Rudy Giuliani et la réalité de réseaux à l’intérieur du FBI totalement mobilisés contre Hillary Clinton. Dans les derniers jours de la campagne, les télévisions, dont la puissance de feu est considérable, n’avaient qu’un seul sujet, l’enquête du FBI. Avant que le directeur de cet organisme ne fasse machine arrière, à quelques heures du scrutin…

La remise en cause du «Obama Care» renverra une partie de la population dans une insécurité sociale dont elle s’apprêtait à sortir.

Rappel donc que la démocratie américaine, déjà fragilisée par les innombrables obstacles placés méthodiquement par tel ou tel gouverneur républicain sur la route de celles et ceux qui, pauvres et appartenant à des minorités, auraient voulu s’inscrire et en ont été empêchés. Comme ce fut le cas lors de l’élection de George Bush contre Al Gore, notamment en Floride.

Le «n'importe quoi» est autorisé

Mais la victoire de Donald Trump est là, sans appel, selon le mode de scrutin américain. Même si la candidate des démocrates, comme d’ailleurs naguère Al Gore, a obtenu plus de voix que son concurrent. Preuve que, dans nos temps modernes, non seulement le «n’importe quoi» est autorisé et pratiqué (dans le camp républicain en fait, depuis l’intronisation de Sarah Palin comme candidate à la vice-présidence) mais en outre il permet de rassembler. Citons pêle-mêle le rétablissement de la torture, un certificat religieux (non musulman) pour pouvoir entrer aux Etats-Unis, le remplacement des juges sur des critères ethniques. J’en passe et des meilleurs. Quant au cœur du programme, il prévoit une baisse massive des impôts fédéraux, histoire de désarmer un peu plus un état fédéral déjà limité, avec bien sûr deux cibles, l’éducation et la santé. La remise en cause du «Obama Care» renverra une partie de la population dans une insécurité sociale dont elle s’apprêtait à sortir. Voilà qui sans nul doute va améliorer le sort de la «classe moyenne blanche»… Au cœur du programme également, l’érection d’un mur le long de la frontière mexicaine et le renvoi de onze millions d’immigrés clandestins. 

Quant aux perspectives diplomatiques, elles étaient dominées dans la campagne par l’admiration de Donald Trump envers Vladimir Poutine. Une enquête du Financial Times a récemment révélé l’étendue des liens d’affaires du nouveau président avec la très poutinienne chambre de commerce russo-américaine (pilotée par un personnage copie conforme des «héros» de la série «The Americans»). Et nul doute que la remise en cause de différents traités de libre-échange et la généralisation des droits de douane, notamment face à la Chine, ne participent à ce qu’il faudra bien appeler un jour la montée des périls. 

Un visage rassurant?

Cependant les promesses n’engagent que ceux qui les croient, comme aimait à le dire Jacques Chirac. Il ne serait pas étonnant que désormais Donald Trump nous montre sa face bonhomme, son visage devenant rassurant comme il a commencé de le faire en promettant d’être le président «de tous les Américains». La question centrale est donc de savoir de qui, de quel groupe il choisira d’être le porte-parole. De l’association de promotion des armes à feux (la célèbre NRA), cela va sans dire. Mais vers quel secteur de l’appareil national sécuritaire penchera-t-il ? Continuera-t-il d’écouter ces intellectuels qui nourrissent la crise de la démocratie libérale et font la promotion d’un système autoritaire ? Nous aurions alors en quelque sorte un «Trumpolini» (il n’y a pas de précédent à cette situation). L’évocation de la présidence Reagan est en effet inappropriée car non seulement ce dernier avait fait ses preuves comme gouverneur de Californie mais, en outre, il s’était entouré de la fine fleur de l’establishment politico-diplomatique républicain (il suffit de se souvenir du legs de James Baker). 

Dans l’entourage de Donald Trump en revanche, il y a Rudy Giuliani qui a viré autoritaire, le gouvernement Christie du New Jersey qui a maille à partir avec la justice pour corruption, l’ancien ténor de la droite extrême Gingrich qui est capable de faire mieux en terme de saillies racistes que Trump lui-même. Mais il reste sans doute l’essentiel, à savoir le système lui-même qui n’autorise pas une présidence autoritaire et qui prévoit une série de contre pouvoirs, notamment au Congrès, qui sont autant de garanties, malgré le caractère monocolore de la cuvée 2016. 

Il y a en tout cas deux Amérique face à face. 2016 est l’exact inverse de 2008. Hier, le monde entier saluait une Amérique de progrès, capable de surmonter le legs tragique, esclavagiste et ségrégationniste de sa propre histoire en élisant Barack Obama. Aujourd’hui, une autre Amérique prend sa revanche, récuse l’idée qu’une femme puisse diriger le pays et se reconnaît dans un homme qui a promis de restaurer la suprématie de l’homme blanc (même s’il ne se reconnaît pas dans ce courant des suprématistes).

Une dissociation du territoire

C’est aussi une Amérique aux multiples fractures: ethnique, générationnelle et, peut-être et surtout, sociologique et géographique. Il y a d’un côté les grandes métropoles situées à l’est et à l’ouest, ouvertes sur le monde et à l’insolente prospérité. Et il y a les périphéries qu’elles soient urbaines ou rurales où sont concentrés les maux, le mal vivre,  de catégories sociales que l’on dit moyennes mais qui sont surtout précaires et anxieuses. Les statistiques sont toujours trompeuses. La croissance globale doit davantage être regardée en fonction des territoires: elle peut être très forte ici et effondrée ailleurs. Le vote pour le Brexit a montré que les Etats Unis n’avaient pas le monopole de ces dissociations territoriales. 

Pour nous-mêmes, qui sommes à notre tour confrontés à la montée de cette vague dite populiste, en fait extrémiste, la question est de savoir si notre univers politique saura nous en prémunir. Il est clair en tous cas qu’à l’intérieur des frontières nationales comme de celles de l’Union européenne, il faudra serrer les rangs. Ne serait-ce que parce que, si Donald Trump tient ce qu’il promet, il y aura une escalade inévitable dans la guerre commerciale entre l’Europe et les Etats Unis. Et ce, au pire moment, car se manifestent au sein de l’Europe des tendances centrifuges. Quant à la France, plutôt que de s’abandonner à ce qui va finir par ressembler à une prophétie auto réalisatrice, à savoir: tout cela est bon pour Marine Le Pen, groupons-nous plutôt sur le thème: pas de ça chez nous !  

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