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«Y a pas mal de blagues que j'ai écrites en cinq minutes après les attentats»

Humanities Theatre in Hagey Hall | Mohammad Jangda Suivre via Flickr CC License by

Humanities Theatre in Hagey Hall | Mohammad Jangda Suivre via Flickr CC License by

Le 13 novembre 2015, des attentats tuaient 130 personnes à Paris et Saint-Denis. Huit membres de la scène humoristique parisienne expliquent comment ils ont réussi à rire et faire rire après ces attaques contre la France et sa jeunesse.

Ce vendredi-là, en début de soirée, la cinquième édition de DAVA («Divertissement Ad Vitam Aeternam»), une parodie de talk-show organisée et diffusée depuis la Gaîté Lyrique à Paris, réunit plusieurs dizaines de personnes. Animée par les deux humoristes Sacha Béhar et Augustin Shackelpopoulos, l'émission DAVA propose un humour parfois étrange, souvent noir, et réunit une communauté de fans fidèles. À la fin de l'une de ses chroniques, le 13 novembre, Augustin Shackelpopoulos lance:

«On termine avec une exclu de la rédaction de DAVA. Il y aura bientôt un gros gros gros attentat en France. Alors, peut-être avant la COP21, peut-être après, peut-être pendant, on ne sait pas encore mais en tout cas c’est dans DAVA que vous l’aurez appris en premier.»

«Et DAVA, en premier, condamne cet attentat», renchérit Sacha Béhar, sous les rires de la salle. Nous sommes le 13 novembre 2015, il n’est pas encore 20 heures. Une heure et trente minutes plus tard, une première explosion retentit à Saint-Denis et des assaillants armés de kalachnikovs surgissent devant le restaurant Le Petit Cambodge à Paris.

Sans le savoir, ce soir-là, Sacha Béhar et Augustin Shackelpopoulos amorçaient de longues semaines de réflexions et de questionnements au sein de la scène humoristique française. Que ce soit sur un plateau de scène ouverte ou sur les réseaux sociaux, toute une jeune génération d’humoristes a tenté de comprendre comment travailler autour de cette tragédie. Faut-il en rire? Si oui, à partir de quand? Peut-on dire les mêmes choses dans un café-théâtre que sur internet? Et que se passe-t-il si le public reste silencieux?

Pour comprendre la manière dont les attentats ont pu influencer leur travail ou leur écriture, nous avons contacté huit jeunes humoristes qui font partie de cette jeunesse touchée par les attaques, ainsi qu'une gérante de salle de spectacle. Ils nous ont expliqué leur approche de l’humour dans ce contexte.

Le soir des attaques

Guilhem (humoriste, créateur des soirées Dimanche Marrant et de la chaîne YouTube Masculin Singulier): Je sortais du DAVA où je participais à un sketch et Sacha (Béhar) et Augustin (Shackelpopoulos) venaient de faire cette blague sur les attentats. Déjà, en janvier 2015, je me souviens, leur DAVA avait eu lieu le soir de l’attaque de Charlie Hebdo, alors que ces soirées sont vraiment rares… Le soir du 13 novembre, je suis ensuite allé à la Cigale pour le festival des Inrocks avec ma copine. Pendant le premier morceau de Fat White Family, elle a reçu un texto de sa tante, dont le mari bosse à la BRI. Elle nous disait de rentrer chez nous car il se passait un truc. Puis, en deux ou trois minutes, on a reçu des informations de potes, on a alors réalisé qu’on était sûrement parmi les seuls au courant dans la salle. On ne se sentait pas bien. Je regardais les portes dès que quelqu’un rentrait dans la salle. On est finalement partis, on a couru dans la rue pour aller chez des amis. Sans comprendre ce qu’il se passait vraiment.

Paul Taylor (humoriste anglais): J’étais au Paname Art Café [une salle de spectacle située à quelques mètres de La Bonne Bière et du restaurant Casa Nostra], le plateau a commencé à 21h15, j’attendais mon tour pour monter sur scène. Je suis monté au rez-de-chaussée pour parler à un de mes potes, un humoriste américain, Robert Hoehn. Il remontait la rue de la Fontaine-au-Roi avec le patron de la salle et il me parle d'une fusillade en bas de la rue où il a vu des morts. Je ne savais pas s'il blaguait ou pas. Personne dans le Paname n'était au courant. Je suis monté sur scène, je me suis présenté et, tout de suite, Lenny M'Bunga, le présentateur de la soirée, est monté pour annuler le spectacle et dire aux gens d’évacuer. En sortant, des policiers armés qui nous disaient de rentrer chez nous.

Monika (gérante du Café Oscar depuis 23 ans): On a démarré avec du retard le spectacle du soir, à 21 heures car le public était assez agité, ils parlaient beaucoup entre eux. On aurait dit une soirée de pleine lune. Dans la salle, il n’y a aucun réseau, ma mère a donc essayé de m'appeler plusieurs fois sur le téléphone fixe. Comme elle est parfois un peu parano, je n’ai pas trop fait attention. C’est quand le spectacle s'est terminé, quand les gens sont repartis, qu’on a réalisé ce qu'il s'était passé en recevant des messages dans la cour, devant la salle.

Lucien Maine (membre du collectif Golden Moustache): Je n’étais ni en représentation, ni en tournage. Mais, si j’avais eu plus de sous à cette période, j’aurais acheté un billet au noir et je serais allé voir ce concert d'Eagles of Death Metal au Bataclan. Tous mes proches qui connaissent mes goûts musicaux me disaient «Dis moi que tu n’y es pas». Deux de mes amis ont seulement été blessés légèrement.

Alexandre Majirus (humoriste): J’étais rue Charlot, pas très loin du Bataclan, chez un couple d’amis juifs, je fêtais Chabbat pour la première fois de ma vie. J'ai reçu des notifications qui m'ont alerté de ce qu'il se passait. On a brisé Chabbat, on a allumé et on a passé la nuit à boire de la vodka.

La tentation de la petite blague sur internet

Alexandre Majirus: Le soir des attentats, j’étais un peu sonné. Tout se mélangeait dans mon esprit, Chabbat, vodka, vin, l’ambiance était un peu pesante. Abasourdi, j'ai sorti mon téléphone et j'ai ouvert Twitter. L’alcool aidant, j’ai fait quelques blagues, pas tant sur les gens à l’intérieur du Bataclan, mais plutôt pour railler le côté égocentré des gens sur les réseaux sociaux dans ce genre de situation —disant qu'ils auraient pu y être, qu'ils étaient là-bas trois ans auparavant. À un moment, j’étais bourré et j’ai tweeté un truc sur Fauve et le Bataclan. Là, je me suis rendu compte que c'était peut-être la blague de trop... J’ai ensuite arrêté de tweeter.

Y a pas mal de blagues que j’ai écrites en cinq minutes après les attentats, sous l’effet de l’alcool peut-être. Quant à mes tweets, je me range un peu du côté d’Anthony Jeselnik, un humoriste américain qui me fait mourir de rire, qui avait reçu une volée de bois vert après les attentats de Boston. Il avait tweeté dans la minute: «Aujourd’hui, il y avait des lignes à ne pas franchir, notamment la ligne d’arrivée.» Cet humour-là, c’est un peu mon école.

Sacha Béhar (humoriste, co-créateur des Fiches de lecture et de DAVA): Sur Twitter, j’ai juste insulté Dan Bilzerian (un riche héritier amateur d’armes qui a affirmé qu'il fallait que les Français aient des armes, ndlr) et j’ai dû faire une blague quelques jours après.

Guilhem: Sur Twitter, il y a un côté un peu prise d’otage… Le choix du mot n’est pas toujours très approprié, tu y imposes ta blague à tout le monde. Des gens qui ne veulent pas la voir vont devoir s'y confronter en apparaissant sur leur timeline. Alors que pour le stand-up, les gens font eux-mêmes la démarche de venir.

Quand il faut remonter sur scène

Aude Gogny-Goubert (comédienne, humoriste, membre du collectif Golden Moustache): Dans les jours qui ont suivi, la question qui revenait tout le temps entre humoristes c’était: «Tu joues? Tu as joué?». C’était plus une question d’organisation que de contenu, de savoir quand on remonterait sur scène, car le contenu était déjà là.

Adrien Arnoux (humoriste): Les dates étaient déjà prévues donc la question s'est posée d'annuler, ou pas. Le consensus global entre humoristes a été «On y va, on les emmerde». Il me semble que quasiment tout le monde a maintenu ses spectacles la semaine suivante. En temps normal, on joue presque tous les soirs, donc remonter sur scène équivalait à un retour à la normale le plus vite possible. Faire des vannes sur le sujet ne veut pas forcément dire que tu vas être méchant ou insensible, on a tous exprimé notre ressenti en essayant de trouver du drôle là-dedans. Ça m'a fait du bien d'écrire. Le but n'était pas de choquer, mais surtout d'être honnête. J'étais content de pouvoir exprimer ces choses-là plutôt que de les intérioriser.

En tant qu’humoriste, on a tendance à rigoler bien plus vite des choses, à avoir besoin de s’exprimer lorsqu’il arrive quelque chose d’aussi fort

Shirley Souagnon

Shirley Souagnon (humoriste): Je suis remontée sur scène le lendemain, dans mes souvenirs. On a organisé une soirée au Sonart avec d’autres copains humoristes qui avaient envie de passer et venir faire des blagues. On a quasiment fait une nuit blanche, jusque tard dans la nuit, et il y avait du monde dans la salle. En tant qu’humoriste, on a tendance à rigoler bien plus vite des choses, à avoir besoin de s’exprimer lorsqu’il arrive quelque chose d’aussi fort. Moi, toute la semaine qui a suivi, j’ai eu besoin d’en parler sur scène.

Haroun (humoriste): Il y a eu quatre, cinq jours durant lesquels on se pose beaucoup de questions… Mais, après, la vraie réflexion que j’ai eu c’est: est-ce que c’est mon métier ou est-ce que je fais de l’humour comme un loisir? Quand on considère que c’est métier, on retourne au boulot comme n’importe qui. On fait son métier. Et c’est même une façon de passer du temps avec les gens. Je trouve mieux de remonter sur scène, de reprendre son métier, retrouver le contact avec le public ou le régisseur de la salle et échanger plutôt que de rester chez soi à regarder BFMTV.

Paul Taylor: Je suis retourné au Paname le lendemain car j’étais programmé. On était un petit groupe d’humoristes et zéro public. Donc, on a parlé de ce qui s’était passé. Ça a pris un bon mois pour que tout revienne à la normale, mais les gens étaient contents de retrouver le rire après ça. Sur scène, j'ai volontairement choisi de jouer mes meilleures dix minutes, plutôt que de tester de nouvelles blagues. Je me suis dit: «On a besoin de rire, mais pas forcément des attentats, juste rire en général, donc je vais faire mon mieux parce que, eux, ils sont venus pour rire».

Monika: On a annulé tous les spectacles jusqu’au mardi soir car l’ampleur du drame était telle qu’on ne pouvait pas ouvrir la scène. On savait que les gens avaient besoin de temps avant d’en rire. Lors de la reprise, il y avait quatorze personnes dans la salle, qui ont décidé de se révolter en étant là, en buvant et en mangeant. Mais, à un moment, un des humoristes de la soirée a parlé des sorties de secours, et une femme du public s’est levée et est sortie dans la cour en larmes. Des amis à elle s’étaient échappés du Bataclan justement par les sorties de secours et donc, forcément, elle était traumatisée par ce mot.

Guilhem: Il y avait une espèce d’élan chez les humoristes, on voulait tous remonter sur scène, mais c’était un moment super bizarre. Personne n’est venu à la Topito Factory, le mardi suivant. On voulait organiser une sorte de soirée pirate chez un mec qui nous prêtait une baraque, mais ça ne s’est pas fait non plus. Le vrai retour à la scène, c’était au «Dimanche Marrant», dix jours après, avec une grande partie de ceux qui avaient participé à ces soirées jusque-là. Une douzaine de personnes, au total, et beaucoup de monde dans le public.

Sacha Béhar: Je me suis rendu à la scène ouverte du «Dimanche Marrant», une semaine après, à la Brasserie Barbès. Tout le monde avait cinq minutes pour pouvoir en parler. C’était cool parce qu’il n’y avait pas de trucs du style «J’ai pas peur», etc. De mon côté, je n’avais pas de blagues sur les attentats, je n’ai pas vraiment réussi à en trouver. Ce n'est venu que plus tard.

Provoquer ou consoler

 Je cherchais le rire qui allège la tension, pas celui qui booste mon ego

Adrien Arnoux

Adrien Arnoux: Je cherchais le rire qui allège la tension, pas celui qui booste mon ego. On n’a pas vraiment discuté avec les autres humoristes, chacun se fixe les limites qu'il souhaite. De toute façon, sur un sujet pareil, si tu vas trop loin, le public te le fait sentir tout de suite. C'est l'avantage de ce métier de bénéficier d'un feedback immédiat sur ce qu'on fait. Tu peux écrire un truc l'après-midi et le tester devant des gens le soir même, ça te permet de savoir très vite ce qui est drôle ou pas.

Shirley Souagnon: Les blagues sont venues naturellement. Le 13 novembre, je me suis tapé de vrais coups de flip, et j’avais besoin d’en parler. Ces coups de flip étaient tellement tristes que cela en devenait drôle. Avec les autres humoristes de la soirée, on savait que, quand quelqu'un monte sur scène et prend un micro pour parler d’un truc comme ça, il a l’expérience et la manière pour que ce ne soit pas agressif. Nous, notre but c’est pas d’être des espèces d’adolescents qui font de la merde juste pour être un peu corrosifs.

Haroun: Écrire à chaud, sur l'actu, des choses très dures, c’est quelque chose que j’adore. C’est un plaisir, je ne considère pas ça comme un exercice difficile. Je me suis posé la question: est-ce que des victimes pourraient rire de ma vanne? L'humour devient utile si l'on arrive à faire rire des gens concernés par les événements. J’avais déjà des blagues sur Charlie Hebdo dans mon spectacle. Après les attentats, j’ai réécrit des choses, adapté des vannes sur la peur, sur des trucs insensés qu’on peut ressentir. Des attentats découle toute une atmosphère politique.


Alexandre Majirus: Dans les trois semaines qui ont suivi, j’ai fait quelques passages. J’avais déjà pas mal de vannes sur Daech, le terrorisme ou sur les attentats de Charlie Hebdo. Celles que j’ai adaptées, que j’ai écrites tout de suite pour mon premier passage après concernaient tous ces gens que tu pouvais trouver sur Twitter qui s'estimaient heureux d’être vivants et qui expliquaient qu’ils habitaient à cinq minutes du Bataclan, qu’ils auraient pu y être. Ou qu'ils ont dîné au Petit Cambodge en 2013... J’ai fait une vanne en disant que ça aurait pu être moi car j’habite à cinq minutes du Bataclan. Mais que j’ai eu de la chance car, ce soir-là… j’étais en Syrie. C’est une blague en deux temps où je dis ensuite que j’ai eu de la chance car ça aurait pu être moi, mais que ma ceinture d’explosif ne s’est pas enclenchée. Si je garde des vannes, c’est que j'estime qu'elles sont bonnes. L’idée était de ne pas être dans l’irrespect total. C'est purement cathartique. Une manière pour moi de mettre à distance les événements tragiques, mais également d'interroger certains tabous.

Augustin Shackelpopoulos (co-créateur des Fiches de lecture et de DAVA, à propos de la vidéo Fiche de lecture - spécial attentats): Il y a un truc émotionnel qui fait que tu n’as pas envie de gratter des retweets. On n’allait pas mettre un épisode sur YouTube avec un bandeau noir. Après un attentat en Turquie, dans mes souvenirs, Norman [le YouTubeur] avait posté un tweet de soutien avec un cœur. Nous, on n’allait pas faire ça. Mais on ne pouvait pas faire comme si rien ne s’était passé. Vu qu’on ne parlait que de ça dans la vie de tous les jours, autant faire des blagues dessus.

Sacha Béhar (qui, toujours sur leur vidéo post-attentats, commence par une blague): Non, le problème avec la vidéo publiée après les attentats, c’était de savoir si on faisait avec de la 4K ou pas. La qualité est plutôt bonne au final, 1080p. (...) Les meilleures blagues sur le sujet étaient suivies de la phrase «Ok ça, on la garde pas». Même si on ne fait pas de blagues sur les victimes, on a plaisanté sur tout ce qui était périphérique: les médias, le match de foot, l’hommage avec les drapeaux, les mecs qui disaient qu’ils étaient au Petit Cambodge une semaine avant… On ne voulait pas non plus faire comme les YouTubeurs, qui disaient qu’ils n’avaient pas peur.


Une certain frilosité «youtubienne»

Guilhem: Il y a une sorte de règle chez les YouTubeurs, qui consiste à ne jamais parler de politique. Il faut choyer ses abonnés, tout faire pour éviter qu’ils soient mécontents. De mon côté j'ai essayé d’écrire des vannes, mais je n’y suis pas arrivé, même pour les scènes que j’ai faites après. C’était dur, on était tous plus ou moins touchés. Pour ma vidéo sur les attentats —sortie le 20 novembre–, je voulais avoir un discours un peu positif. Je jouais un peu avec mon personnage, avec des analogies un peu simplettes, mais les propos étaient premiers degré, je n’étais pas dans la moquerie. C’est ça qui a amorcé un peu le virage plus sérieux ou en tout cas moins parodique de ma chaîne.

 

On était tous sous le choc chez Golden Moustache. On aurait pu essayer de faire des blagues, mais personne n’a eu cette inspiration-là, ce n’était pas l’humeur du moment

Lucien Maine

Lucien Maine: On était tous sous le choc chez Golden Moustache, tout le monde en parlait, mais on s'est tous mis d'accord assez vite. On aurait pu essayer de faire des blagues, on n’est jamais à l’abri d’une bonne idée. Mais personne n’a eu cette inspiration-là, ce n’était pas l’humeur du moment. On ne voulait pas tomber dans le mauvais goût. L’idée de la vidéo est venue de Carlito et de McFly, qui ont dit qu’il fallait faire un truc pour dire qu’on était solidaire. On voulait être sobre, juste, et donner un message un peu positif, on n’allait pas se laisser abattre ou museler par ce genre d’atrocités. Dire «venez on continue à sourire», c’est la meilleure réponse à donner.


Aude Gogny-Goubert: À l’époque, je faisais un JT humoristique quotidien en direct sur la chaîne Comédie+, dans le cadre de la «Grosse émission», donc forcément on ne pouvait pas passer à côté. Le lundi qui a suivi les attaques ont s’est retrouvé à devoir traiter une actu qui dépasse le cadre de l’humour, qui dépasse tous les cadres. Je ne me considère pas «humoriste politique». Si les téléspectateurs viennent sur Comédie+ ce lundi-là, c’est qu’ils ne veulent surtout pas regarder sur BFMTV. On avait donc le devoir de les faire marrer, ou de leur apporter quelque chose de positif. Il y a eu toute une journée entière de brainstorm pour voir ce qu’on pouvait faire ou ne pas faire, c’était très compliqué de mêler l’humour et quelque chose qui nous touchait tous très fort. Le problème, c’était qu’on avait pas forcément le cœur à traiter ce sujet-là. D’habitude, notre gimmick en début de journal consistait à dire «Beaucoup d’actu, très peu d’infos». Mais là on a préféré dire qu’il y avait beaucoup beaucoup trop d’actu… On a préféré envoyer de l’amour, se faire un câlin en direct et refermer le JT. C’était très simple, mais je suis très contente qu’on ait été là. Dans les jours qui ont suivis, on a surtout diffusé des vidéos “d’instants mignons”.

 

La réaction du public

Lucien Maine: J’ai participé à la vidéo de reprise de la chanson «Imagine» avec d’autres YouTubeurs, à l’initiative de Waxx. Des gens ont critiqué la démarche en disant que les YouTubeurs veulent tout s’approprier, y compris les drames. Ça m’a un peu blessé, car c’était une initiative sincère, d’autant plus quand on sait que Waxx a perdu beaucoup de proches au Bataclan. Les moqueries je m’en fiche, mais ce qui m’a blessé c’est qu’on mette en doute la sincérité de cette démarche.

Adrien Arnoux: C'était un peu tendu les quelques jours qui ont suivi mais globalement les gens ont très vite été ouverts et c'est toujours le cas aujourd'hui car la menace est toujours présente. En plaisanter permet d'alléger un peu la chape de plomb et de faire du sens avec ce qui en a peu.

Shirley Souagnon: Cela faisait longtemps que l'on n'avait pas vu une telle présence humaine dans les salles parisiennes. C'est malheureux, mais j’aimerais avoir la possibilité de voir ça tous les jours. Les gens étaient là, très présents.

Monika: J’étais traumatisée, mais je suis allée travailler, car c’est notre métier d’apporter une certaine joie aux gens, de leur faire oublier ce qui ne va pas. C’était libérateur pour les gens de venir et d'avoir l'occasion de parler. Il y avait une vraie complicité, tout le monde se prêtait au jeu, ils me disaient que ça leur faisait du bien.

Guilhem: Après Charlie Hebdo et après le 13-Novembre, j’ai réécouté un podcast qui donnait la parole à des humoristes après le 11-Septembre. Ils expliquaient la difficulté de rejouer face à un public dont on ne sait pas toujours s’il veut rigoler ou pas. Après le 13-Novembre ici, il est arrivé qu’il y ait des salles pleines, avec des gens qui rigolaient moins, mais qui étaient contents d’être là, ou des salles un peu vides mais avec une vraie énergie venant de gens qui voulaient absolument rigoler. À chaque fois qu’on jouait, on ne savait pas si les gens viendraient, mais on savait aussi que c’était moins grave si on faisait des bides. Vers janvier février, le sujet s’est un peu essoufflé car les humoristes sont revenus avec d’autres intentions après les vacances de Noël.

Le retour à la normale?

Augustin Shackelpopoulos: La vraie réponse aux attentats est venue lors de la sixième édition de DAVA, en avril 2016. Quand on a voulu «s’adresser directement aux terroristes». On a parodié tous les YouTubeurs qui disaient: «Messieurs les terroristes, j’ai deux mots à vous dire, vous êtes des minables.» Ça a été un peu incompris par les gens qui ne nous connaissent pas, qui pensaient qu’on se prenait vraiment pour des héros de la liberté d’expression.


Shirley Souagnon: J’ai arrêté très vite d’évoquer le sujet sur scène. Les vannes que j’avais pu écrire sur les attentats étaient vraiment en lien avec ce que j'avais vécu, ce que j'avais ressenti. Les blagues que je faisais étaient très temporelles et se sont rapidement périmées. Plus le temps passait, plus j'ai ressenti le besoin de faire le deuil. À la fois pour moi et pour mon public.

Adrien Arnoux: J'ai dit beaucoup de trucs sur scène juste après les attentats mais c'était plus du ressenti immédiat que du vrai bon stand-up. Il fallait que ça sorte. Depuis, j'ai quasiment tout jeté mais il me reste deux minutes sur le sujet, celles qui me semblaient les plus pertinentes. Là encore, je ne ressens pas l'obligation d'en parler. Ça me semblerait malhonnête de me forcer à écrire des vannes là-dessus juste pour surfer sur l'actualité et entretenir un buzz.

Aude Gogny-Goubert: Quand il nous a semblé possible d’évoquer avec humour, les attentats dans le JT, on a utilisé mon personnage plus autoritaire pour interrompre mon partenaire quand une blague pouvait choquer. Ainsi, il y avait les deux côtés, la légèreté pour ceux qui voulaient en rire et la censure pour ceux qui auraient pu s’en offusquer.

Lucien Maine: Chez Golden Moustache, on n’a pas réabordé le sujet par la suite. Bien sûr, entre nous, on n’est pas passé à côté de certaines blagues, c’est notre façon de gérer les choses dans la vie. Mais pas au point d’en faire une vidéo, peut-être à tort, je sais pas, mais on n’a pas voulu se forcer.

Aude Gogny-Goubert (à propos de l'attentat de Nice): Je ne vais pas dire que l’on commence à s'habituer aux attentats, ce serait horrible. Mais, malheureusement, j’ai eu l’impression que Nice a soulevé une vague d’épuisement, voire de résignation vis-à-vis de cette succession d’attaques. On s’était tous dit déjà ce qu’on ressentait dans ces moments-là, on s’était tous déjà serré les coudes et on savait qu’on pouvait compter sur les autres. La question de la réaction était plus personnelle, c’était à chacun de savoir comment il allait continuer à l’affronter.

L'évolution du rôle de l'humour

Lucien Maine: Quand je faisais du stand-up, j’avais déjà cette idée que l’humour passe par des blagues potaches certes, mais que c’est aussi un très bon moyen de faire réfléchir les gens. Et chez Golden Moustache on n’a pas peur de faire des vidéos où les blagues sont moins présentes mais où on donne à réfléchir. Après, nous ne sommes pas politisés. Il y a des gens plus doués que nous pour ça. On réagit à l’actualité pop, en revanche ce n’est pas notre style de réagir à ce genre de chose. On essaye plus humblement de livrer des messages de tolérance.

Notre mission est de faire rire les gens, qu’il y ait des attentats ou pas

Haroun

Haroun: Notre mission est de faire rire les gens, qu’il y ait des attentats ou pas. Il peut y avoir des gens qui ne sont pas très bien, un jour, et qui viennent pour rire. Et c'est là toute la différence entre l’amateur et le professionnel: le professionnel doit assurer sa mission quoi qu'il arrive. Quand les gens entrent dans la salle, il faut qu’ils prennent conscience que notre rôle est de faire rire. Je ne le vois pas comme une mission spéciale, mais comme mon métier, tout simplement.

Adrien Arnoux: Il n'y a pas d'obligation de parler de l'actualité sur scène. Certains le font bien, d'autres préfèrent aller dans l'absurde ou dans le personnel. Il y a des cinéastes ou des musiciens politiques, d'autres font des films idiots ou des chansons d'amour et c'est très bien aussi, ça crée un équilibre. C'est pareil avec l'humour. Après le 13-Novembre, j'ai réalisé qu'on avait beaucoup de chance d'avoir cette tribune à disposition, pour aspirer à une résolution par le rire, même si l'on y parvient pas toujours. Le but était aussi de montrer qu'on pouvait recommencer à sortir et à déconner comme avant.

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