Monde

Trump élu grâce aux divisions, une analyse à courte vue

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 10.11.2016 à 21 h 00

Certains Américains jugent que les petits candidats ont coûté l'élection à Clinton, tout comme certains dirigeants français qualifient le débat à gauche d'«enfantillages». Une bonne façon de s'exonérer de ses propres faiblesses.

MONEY SHARMA / AFP

MONEY SHARMA / AFP

À toute chose malheur est bon: la victoire de Donald Trump à au moins permis à Jean-Christophe Cambadélis de lancer un appel à l'unité en vue de la présidentielle 2017, à un mois de l'annonce par François Hollande d'une probable candidature à un second mandat.

«La gauche est prévenue! Continuons nos enfantillages irresponsables et ça sera Marine Le Pen», a averti le premier secrétaire du PS. L'agence Reuters souligne qu'«un proche de François Hollande expliquait quelques jours avant l'élection américaine qu'une victoire de Donald Trump serait politiquement favorable non seulement à Marine Le Pen mais peut-être également à la gauche, qui serait ainsi poussée à resserrer les rangs». Le secrétaire d'État Jean-Vincent Placé estime que «la gauche, les écologistes, les démocrates, les progressistes doivent se rassembler».

Jean-Christophe Cambadélis, Lena Dunham, même combat? Aux États-Unis, les «enfantillages irresponsables» ont aujourd'hui, aux yeux d'un certain nombre d'électeurs démocrates, les noms du candidat libertarien Gary Johnson (3,2%) et de l'écologiste Jill Green (1%). Avant l'élection, la créatrice de la série Girls comparait le fait de voter pour Stein à coucher avec une personne déjà en couple. «Si vous avez voté pour un candidat d'un parti tiers en 2016, félicitations! Vous avez joué un rôle majeur, si ce n'est décisif, en aidant Donald Trump à devenir le prochain président des États-Unis», enrage mercredi le site Policy Mic, tandis que Jezebel résume son état d'esprit d'un franc et direct «Va te faire foutre, Gary Johnson».

Clinton «nadérisée»?

L'argument semble séduisant, y compris dans le parallèle français. En recueillant plus de 4% alors que Clinton et Trump ont fini au coude-à-coude dans le vote national et dans de nombreux swing states, Johnson et Stein auraient «nadérisé» la candidate démocrate, comme, en 2000, Ralph Nader aurait coûté la Maison-Blanche à Al Gore. Une défaite restée gravée dans les mémoires, y compris en France, où elle avait été suivie un an et demi plus tard par le 21 avril 2002.

Séduisant, mais factuellement et politiquement faible. Avant le scrutin, le Washington Post notait qu'inclure ou non Johnson et Stein dans les sondages ne dégradait ni n'améliorait la position de Clinton. Selon un sondage sortie des urnes de CNN, un quart des électeurs de chacun des deux candidats affirment que, s'ils n'avaient pas été présents, ils auraient voté Clinton; 15% qu'ils auraient voté Trump; le reste, qu'ils seraient restés chez eux. Or, si un report de l'équivalent de 10% des électeurs de Johnson et Stein aurait fait basculer le Michigan (13.000 voix d'écart, 220.000 pour les deux candidats), les chiffres sont beaucoup moins concluants en Floride, dans le Wisconsin et en Pennsylvanie, où les voix des deux candidats ne représentent que deux à cinq fois l'écart final. Or, Clinton avait besoin de gagner la Floride, ou de gagner le Wisconsin et la Pennsylvanie.

En 1992, le parti républicain avait accusé le milliardaire Ross Perot d'avoir coûté sa réélection à George H. W. Bush –c'était faux. Concernant Ralph Nader et Al Gore, le jury délibère toujours, seize ans après, sur la défaite du Démocrate de 537 voix en Floride: s'il est évident que 600 transfuges de Nader auraient suffi à placer Gore en tête, des études avaient montré que le vice-président avait surtout échoué à mobiliser plusieurs dizaines de milliers de Démocrates de Floride, qui avaient voté Bush.

Quand un candidat échoue à mobiliser sa base

Politiquement, l'argument n'est pas plus convaincant. S'il y avait un candidat que les divisions auraient dû vraiment affaiblir, c'est Donald Trump, pas Hillary Clinton: le milliardaire est tellement méprisé par une partie du parti qui lui a accordé l'investiture que les deux anciens présidents Bush ont refusé de voter pour lui, ainsi que plusieurs élus de premier plan.

Les deux «petits» candidats, eux, étaient tellement menaçants que, déjà présents en 2012, ils avaient recueilli moitié moins de voix face à Barack Obama et Mitt Romney. Gary Johnson s'est ridiculisé à la télévision en avouant qu'il ne savait pas ce qu'était Alep et son vice-président Bill Weld avait quasiment fini sa campagne en appelant à voter Clinton. Jill Stein, elle, a mené une campagne si peu convaincante que le Huffington Post a jugé qu'elle méritait «d'être une note de bas de page» de cette élection présidentielle et que nos confrères de Slate.com ont estimé que la gauche radicale s'était trouvée «un porte-drapeau absolument terrible».

Comme l'affirmait mercredi un dirigeant du parti républicain à la presse, ce n'est par ailleurs pas tant Trump qui a atteint ses objectifs de mobilisation que Clinton qui a eu du mal à mobiliser son électorat, à l'exception peut-être de la Floride. (Des chiffres qui posent, au passage, la question d'une stratégie de découragement du vote par les Républicains).

Il est toujours tentant, face à un désastre électoral, d'en rejeter la responsabilité sur l'extérieur, sur les «diviseurs». Mais l'unité ne se décrète pas (sauf à imposer légalement que seuls les candidats des deux ou trois grands partis sont autorisés à se présenter à une élection) et le meilleur moyen de la réaliser, au niveau des élus comme des électeurs, est de trouver un message unificateur à faire passer. Les candidats qui se jugent affaiblis par les divisions oublient souvent que celles-ci naissent parce qu'ils sont déjà affaiblis, et s'en servent trop facilement pour tenter de faire oublier une campagne ratée.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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