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Comment expliquer Trump aux enfants

Donald Trump à Tampa (Floride), le 5 novembre 2016. MANDEL NGAN / AFP.

Donald Trump à Tampa (Floride), le 5 novembre 2016. MANDEL NGAN / AFP.

On aurait tort de croire qu'il s'agit là de LEUR problème, et que nos enfants à nous n'ont que faire du résultat d'une élection outre-Atlantique.

Le soir de la nuit américaine, ma fille de dix ans a voulu faire une nuit blanche pour suivre les résultats en direct a la télévision. J'ai dit oui. Elle s'est endormie à 21h15.

Le matin d'après, il m'a fallu lui dire, en beurrant des tartines, qu'Hillary Clinton n'avait pas gagné et que Donald Trump était le 45e président des Etats-Unis. Elle a fondu en larmes.

OK, on a une tendance congénitale à surréagir et la larme facile dans mon foyer. Mais sa réaction, et celle, catastrophée, de ses camarades de classe devant l'école à 8h30, sont en tout point révélatrices. De l'urgence, d'abord, d'accompagner les enfants dans leur appréhension de tout fait marquant d'actualité, y compris quand on n’est pas concerné directement. Même si on habite Charleville-Mézières, Schaerbeek ou Trévise, et que l'épicentre de la catastrophe se situe de l'autre côté de l'Atlantique.

Mais bien sûr, ce sont, en premier lieu, bien les parents américains qui ont dû se coltiner la lourde tâche d'expliquer à leurs enfants qui est ce drôle de mec vociférant qui débite des tas de gros mots et comment il va finir par diriger la plus grosse puissance mondiale. C'est une tâche et un accompagnement auxquels se sont déjà attelés plusieurs titres de presse américains quand la candidature Trump paraissait bien folklorique, et malgré la cécité des médias tant décriée à l'aune de la victoire du candidat républicain.

Le monsieur dans la télé

Le magazine Time, le Huffington Post ou le New York Times s'y sont collés dès le premier semestre 2016 et ont fourni, tant bien que mal, des clés et des éléments de langage pour les parents soucieux de servir de filtre entre leurs enfants et les images télévisées d'un Trump dont on s'est tant amusés à constater comme il pouvait effrayer les plus petits.

C'est que les réactions d'enfants à l'univers politique, et à Trump en particulier, étant particulièrement télégéniques, tout a été fait pour impliquer les plus jeunes dans la campagne, même si l'intérêt qu'ils ont développé pour les débats a pu avoir des conséquences tragiques. De nombreux incidents, parfois très graves, survenus dans des écoles américaines avaient démontré de manière alarmante comment Trump avait inoculé son racisme aux enfants. Et cela avait permis de prendre conscience du fait que quand Trump s'emploie à dénigrer et insulter les Mexicains, les musulmans, les femmes, des enfants mexicains musulmans, des petites filles deviennent aussi les cibles de sa rhétorique et de tous ceux qui y adhèrent. Il s'agissait donc bien d'expliquer aux petites filles et aux enfants racisés pourquoi diable ce monsieur dans la télé leur voulait tant de mal et à les rassurer quant à la possibilité que le monsieur en question ait un un jour les moyens de mettre ses menaces à exécution.

Ça, c'était avant le coup de massue, et le résultat que personne ou presque n'avait vu venir. La question n'a subitement plus été de savoir comment expliquer aux enfants le «phénomène Donald Trump», mais pourquoi des millions de leurs concitoyens ont pu le porter jusqu'à la victoire. C'est la question que s'est pris en pleine figure Van Jones. Dans un discours extrêmement émouvant prononcé en direct, le journaliste de CNN se demande: «Comment expliquer ça à mes enfants? J'ai des amis musulmans qui m'envoient des SMS en me demandant: “Dois-je quitter le pays ce soir?”»

Van Jones et tous les parents oppressés par la même urgence et le même devoir parental de mettre des mots sur l'absurde pourront s'appuyer sur les nombreux conseils à nouveau distillés par la presse ou sur leur simple bon sens et intuition.

Mais on aurait tort de croire qu'il s'agit là de LEUR problème, et que nos enfants à nous n'ont que faire du résultat d'une élection outre-Atlantique. Nos enfants à nous, même s'ils n'ont pas démontré ouvertement de curiosité particulière pour le résultat de l'élection, méritent aussi que l'on s'intéresse à l'effet que cela peut produire sur eux, directement ou non, et ce pour plusieurs raisons.

Sémantique traumatisante

D'abord, parce que même les enfants se tenant à distance de tout cela, volontairement ou parce qu'ils y sont encouragés par leur parents, sont nécessairement atteint par le sentiment général. Il est, à cette occasion, intéressant de se pencher sur la terminologie employée dans les médias pour décrire la victoire de Trump. Il est question de «séisme», de «catastrophe», de «drame». Toute la sémantique habituellement employée pour des événements tragiques et traumatisants (catastrophes naturelles, attentat...) est égrenée à la radio, à la télévision, sur nos écrans d'ordinateurs ou de smartphone sur lesquels nos enfants jettent souvent un œil. Et il serait illusoire de penser que les enfants n'entendent pas ces termes ou qu'ils y sont totalement perméables. Si ces mots nous semblent traduire la juste gravité et intensité de l'événement, nos enfants, qui auront par ailleurs été confrontés à nos mines défaites le matin au petit déj', pourront naturellement imaginer que nous vivons collectivement une tragédie (comme de nombreuses autres fois ces deux dernières années) et se sentir menacés. Il s'agira alors, peut-être, de relativiser avec eux la portée de ces mots.

Oui, le nouveau président des États-Unis est un être grossier, misogyne, raciste qui a accumulé les promesses et les engagements inquiétants. Et si beaucoup d'entre nous ont eu le sentiment que le ciel leur est tombé sur la tête, prenons garde à ne pas laisser entendre aux plus jeunes que nous vivons bien «la fin du monde», comme cela a été dit de manière totalement exagérée.

S'il est compliqué, et pas très judicieux, de rentrer dans des considérations politico-diplomatiques, nous pouvons néanmoins recouvrer notre sang-froid et leur expliquer que comme beaucoup de démocraties, les Etats-Unis disposent de nombreux garde-fous qui empêchent un homme, tout président qu'il est, de faire n'importe quoi. Et même, comme l'écrit Titiou Tecoq, qu'on peut envisager les bénéfices qu'il est possible d'en retirer.

Toujours à l'école de ma fille, un petit garçon, apprenant la victoire de Trump à la cantine par ses camarades, a mis sa tête entre ses mains et paniqué. «Je suis noir et ma tante à moi, elle habite à New York. On va avoir des problèmes», a-t-il expliqué à la tablée. Il est à espérer qu'il se trouvera quelqu'un pour expliquer à ce petit garçon que Trump, tout dangereux et imprévisible qu'il soit, n'est pas un croquemitaine et que «les problèmes» promis par lui à ces nombreuses cibles risquent bien d'être entravés par un système et une vigilance citoyenne.

Pour résumer, prenons garde (moi la première) à modérer nos «quelle année 2016 de merde» et «Trump, c'est Hitler», qui sont factuellement faux (encore que 2016, quelle merde, quand même) et ô combien angoissants pour des enfants qui ne disposent ni du recul ni de la capacité à relativiser.

Abandonner la posture du parent tout-puissant

Ensuite, cette élection, et d'autres événements à venir, soulèvent une question cruciale quant aux bobards qu'on sert habituellement à nos enfants. Nous leur faisons croire à longueur de temps que les adultes ont prise sur les événements. Nous passons notre temps à les rassurer en leur faisant croire que les adultes contrôlent parfaitement leur vie et leur environnement: «Non, je ne vais pas mourir demain», «Oui, tu vas voir, ta maîtresse va être super gentille», «N'ai pas peur du chien, il ne va pas te mordre». Ces affirmations les conduisent nécessairement à croire que les adultes référents sont dotés d'une forme de prescience, qu'ils voient les problèmes arriver de loin et qu’ils savent quoi faire pour s'en protéger.

Or, notre sidération et notre effarement face à des événements qui nous ont pris de court leur démontrent qu'au contraire, l'adulte n'a pas plus que l'enfant de pouvoir sur les éléments extérieurs. Pire, l'adulte peut, quand il est confronté à une tragédie ou une gigantesque et désagréable surprise, retrouver la stupéfaction de l'enfant qui découvre que le Père Noël n'existe pas et partager avec enthousiasme et empathie l'ébahissement d'un enfant qui découvre que «les méchants, c'est pas très gentil». Bien sûr, il n'est pas question alors de choper le gosse au saut du lit et de lui asséner que «la vie est une tartine de caca et que tu sais jamais, JAMAIS, quel truc horrible va te tomber sur le coin de la gueule». Mais peut-être est-ce l'occasion d'abandonner cette posture du parent tout-puissant et de concéder que oui, papa, ou maman, peut se tromper et ne pas toujours savoir de quoi sera fait le lendemain. Avouer à un enfant qu'on ne fait pas semblant de savoir et qu'il n'existe pas de réalités cachées auxquelles on lui interdit l'accès, c'est une manière, à petit échelle, de le prémunir du complotisme, ou en tout cas de l'idée que la vérité est ailleurs, hors de ce qu'on lui livre quotidiennement.

Enfin, il serait bien naïf d'estimer que les Américains n'ont qu'a se démerder avec leurs gosses, leur racisme structurel, leur misogynie et leur protectionnisme, et que nous, après tout, on ne s'en sort pas si mal. Car beaucoup affirment, à raison, que le séisme Trump va créer des répliques en France, et que la victoire du FN ou d'un candidat qui joue les poubelles de table de l'extrême droite serait la conséquence logique de ce vote si on n’y prend pas garde. Et c'est là qu'il est primordial de prendre le temps d'expliquer aux enfants, pré-ados, adolescents, que l'élection d'un parti au pouvoir obéit à des dynamiques mondiales, globalisées, et que le quant à soi mène précisément à ce qui s'est passé aux Etats-Unis: des gens qui vont voter pour ce qu’ils espèrent en tirer personnellement, et tant pis pour les autres. Je crois (et les défenseurs de l'abstention y trouveront à redire) que parler du résultat d'une élection à un enfant, en particulier quand elle mène à Trump, c'est lui démontrer que glisser un bulletin dans l'urne est toujours moins douloureux que de se réveiller en disant «Monde de merde».

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