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Le 13 novembre 2015, c’est aussi le jour où Daech, sur son propre terrain, s’est pris la pâtée

Emilienne Malfatto

Emilienne Malfatto

Alors que dans les mémoires françaises, le 13 novembre restera attaché aux attentats de Paris et de Saint-Denis, pour Émilienne Malfatto, la date est d'abord celle d'une défaite décisive de Daech au Moyen-Orient qu'elle a eu l'occasion de suivre de près.

Rien à faire. Le 13 novembre 2015 reste pour moi une date heureuse. Et c’est lié à Daech. Ne me fichez pas «S» tout de suite. Laissez-moi vous rappeler que cette date n’est pas seulement celle des attentats de Paris. C’est la libération de Sinjar, ville-clé à la frontière irako-syrienne, après plus d’un an de joug jihadiste. 

L’aube du 13 novembre 2015 est glaciale sur les bords du Tigre. Une brume fantomatique monte du fleuve, le soleil s’annonce à peine, un éclat plus clair à l’horizon. Je n’ai pas dormi de la nuit, et tente à présent de négocier le passage d’un check-point. Les accès à la région de Sinjar, déjà très contrôlés en temps normal, sont fermés. Riche idée d’aller au front un vendredi treize, fait remarquer un compagnon de voiture. Ce n’est pas un jour comme les autres: la bataille pour la reprise de Sinjar a commencé, il y a de l’électricité dans l’air. Cette ville du nord de l’Irak est tombée en août 2014 aux mains de l’organisation État islamique qui s’y est livré à des atrocités, notamment à l’encontre de la minorité yazidie. 

Dans quelques heures, tout sera changé. Sinjar sera libre et Paris ensanglanté. 

Le check-point finit par s’ouvrir. Un coup de fil à la bonne personne du bon parti a dénoué l’affaire –la manière kurde, redoutablement efficace. Puis ce sont quatre heures de route dans le désert, le long de la frontière. Par la vitre, sur la droite, la Syrie, à une centaine de mètres. Dans le lointain, les puits de pétrole. La route est semée de ruines, de voitures calcinées; les souvenirs des combats contre Daech en 2014. On croise des auto-mitrailleuses, des camions de soldats, des hommes en armes postés au bord de la route et attendant visiblement un moyen de transport pour rejoindre le front –du blindé-stop, en quelque sorte.

L'euphorie

Sinjar, c’est un peu la Foir’fouille des groupes armés. Il y a tout ce qu’on veut, il suffit de faire son choix. Les check-points des partis kurdes, PDK et UPK, se suivent –et se ressemblent un peu tout de même. Le PKK, HPS, YPG, et autres, sont aussi présents. Certains sont alliés, d’autres maintiennent un état d’hostilité larvée, voire déclarée. Tout dépend du groupe, du commandant, du lieu. Mais en ce jour de bataille, l’union sacrée des Kurdes est mise en avant –même si ce n’est que très provisoire.

Tout le monde est sur le front, ou essaie d’y parvenir, car il y a presque trop d’hommes –plus de sept mille, beaucoup venus en renfort. À midi, c’est carrément un embouteillage de pick-up militaires sur la route principale de Sinjar. Assis sur une bétaillère, trois vieux combattants mangent des œufs durs. D’autres se sont éloignés pour téléphoner. Certains reviennent des combats, ceux-là ont le regard dur, le gilet pare-balles et le casque bien mis, une rareté ici qui prouve le sérieux de la situation. 

En milieu d’après-midi, les tractopelles et bulldozers déblaient les murs de terre à l’entrée de la ville, et tout le monde s’avance dans une atmosphère franchement euphorique. Quelques voitures militaires au milieu des fantassins mettent la sono à fond, des chants kurdes de victoire. On distribue des drapeaux kurdes –rouge blanc vert, un soleil au milieu– des canettes de soda. Les sourires sont larges, les regards joyeux malgré la fatigue. 

L’adrénaline des combats n’est pas encore retombée, les charniers n’ont pas encore été découverts, les luttes intestines pour le contrôle de ce territoire stratégique n’ont pas encore repris. Ces premières heures de victoire sont l’occasion d’une joie franche, belle. 

Mines et snipers

Certains ici ont réellement livré bataille, d’autres n’ont pas tiré un seul coup de fusil: Daech, déjà bien sonné par plus de 48 heures de pilonnage par les avions de la coalition, n’a opposé qu’une faible résistance. Pourtant, la ville n’est pas entièrement «nettoyée». Nul ne sait où sont les mines, les IED laissés par les jihadistes. Ni combien d’éventuels snipers ou survivants bardés d’explosifs peuvent être cachés dans les maisons. De temps à autres, justement, des coups de feu éclatent qui ne sont pas des tirs de joie.

 

À l’angle de deux rues, un trio de peshmergas sont ravis de voir des journalistes et une présence féminine dans ce monde d’hommes. Tous fiers, ils tiennent absolument à me «présenter au colonel». Dans une rue détruite, devant les restes d’une maison, de vieux combattants yazidis ont déposé les kalach’, mis de la musique, et esquissent quelques pas de danse. Sinjar est une fête. Quelques mètres plus loin, le drapeau noir de Daech a été appliqué au pochoir sur un mur. 

Le soleil descend sur l’horizon. À Sinjar, on célèbre la victoire. À Paris, rien n’a encore eu lieu. 

On quitte Sinjar à la nuit. Faute d’internet, il faut s’arrêter en chemin pour dicter les papiers par téléphone dans une tchaikhana, sous les regards interloqués de soldats de retour du front, sirotant thé, bière ou whisky. Et toujours cette atmosphère d’euphorie, mêlée cette fois de fatigue. 

Quelques heures plus tard, on atteint Dohuk, grande ville du Kurdistan irakien. Je parle au téléphone avec une rédaction de Paris. Il est 23 heures passées de quelques minutes en Irak, 21 heures en France. Dans le centre de Dohuk, une foule célèbre la reprise de Sinjar qui sonne comme le coup d’envoi de quelque chose de grand et de joyeux, comme le début de la fin pour Daech. 

À Paris, les premiers morts tombent. 

«Situation terrible ici»

Rentrée chez moi au milieu de la nuit, je m’écroule endormie après plus de trente heures sans sommeil. Bienheureuse et inconsciente du drame qui se joue en ce moment même à des milliers de kilomètres. Les pires malheurs peuvent se produire, ils ne nous atteignent pas tant qu’on en est inconscient. L’ignorance est comme un sursis.

Mon téléphone reste silencieux –ma famille n’est pas parisienne, mes amis savent que je vis en Irak. C’est un SMS, le lendemain, qui  me met la puce à l’oreille. «Situation terrible ici». Quand on vit dans une zone de guerre, c’est étrange d’entendre ça de la part de quelqu’un qui habite en Europe.

Je crois un instant à une mauvaise blague. En quelques heures de sommeil, tout à changé. Je me réveille dans un monde différent –sensiblement différent. 

En Irak, mes amis sont choqués par la nouvelle. Dans mon quartier, ceux qui savent que je suis française ont un mot gentil et désolé quand ils me croisent. Quelques jours plus tard, au front, des peshmergas me diront la même chose, «vraiment désolés pour Paris», avec une réelle émotion. Comment leur expliquer que, en revanche, mes copains français ne manifestent que rarement la même compassion pour les drames du Moyen-Orient? Dès le vendredi soir, un ami Syrien a envoyé un e-mail à mes parents pour s’assurer qu’ils allaient bien, et leur exprimer toute sa tristesse. Il est Syrien. Il vit à Alep. Sous sa pluie de bombes, il s’est préoccupé pour eux. 

Des dizaines de morts à Paris, c’est une catastrophe, c’est la barbarie. Des dizaines de morts à Bagdad, quasi quotidiennement, c’est loin. C’est triste, mais loin. Et puis c’est le Moyen-Orient, il faut bien s’y attendre. Un attentat en France: je suis Charlie, je suis Paris. En Irak, en Syrie: je suis habitué. Facebook n’activera pas son «security check». Les médias y consacreront une brève, tout au plus un quart de page. Cercle vicieux du manque d’intérêt de la part des lecteurs et de la volonté de sujets «vendeurs» de la part des rédactions. 

Victoire décisive

Daech est fort en communication. Qui se souvient aujourd’hui que le 13 novembre 2015 a été pour eux le jour d’une cuisante défaite? Qu’ils ont perdu un bastion-clé dont la reprise a coupé la voie entre Mossoul et Raqqa, rendant difficile l’acheminement de renforts jihadistes matériels et humains? Le sang de Paris a recouvert le sable de Sinjar. (Faudrait-il d’ailleurs y voir plus qu’une coïncidence? Comme une manière de dire: «Nous perdons un territoire, certes, mais nous vous frappons durement sur votre sol»).

C’est peut-être la plus grande réussite pour l’organisation État islamique: avoir réussi, dans les mémoires et le traitement médiatique, a faire presque totalement oublier leur échec. À faire du 13 novembre 2015 une démonstration de leur puissance. Alors il faut continuer à rappeler les faits. Le 13 novembre 2015, c’est aussi le jour où Daech, sur son propre terrain, s’est pris la pâtée. 

Toutes les photos de cet article ont été prises par Emilienne Malfatto.

 

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