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L'Amérique nous fait un doigt et se le fourre dans l’œil

Et dans cette ère nouvelle, nous serons au mieux intranquilles, au pire terrorisés.

Les années devraient changer de nom pour pouvoir marquer les ères nouvelles. Le génial écrivain Américain, David Foster Wallace, l’avait pressenti avec raison dans l’Infinie Comédie. Dans son roman, les personnages évoluaient dans l’«Année des Sous-Vêtements pour Adultes Incontinents Depend» car chaque année était sponsorisée par une marque. Je ne sais pas bien quel produit stupéfiant a choisi 2016, mais c’est un drôle de voyage. Disons «l’Année des victoires des coiffures de promoteurs immobiliers douteux» ou l'«Année des Bouffons Blonds».

 

Il y a une forme d’irréalité dans la sidération qui est la nôtre, dans ces commentaires que l’on peut lire sur les sites d’informations sérieux, les «contre toute attente», les «surprise», et autres «choc» ou «séisme». Et nous nous sommes, comme les autres, livrés à la croyance: la raison –et il faudrait bannir ce mot du vocabulaire politique– devait l’emporter, et les sondages (même si l’écart se réduisait) donnaient la victoire à Clinton, et puis tout le monde l’avait dit et répété, le candidat qui avait arraché l’investiture Républicaine avec les dents, était fou, menteur, harceleur, psychopathe, sans aucune expérience politique. Il n’était qu’un clown, un pantin, une figure de haine, désignant l’ennemi, le bouc-émissaire, les autres, les musulmans, les Mexicains, promettant, comme d’autres avant lui, de rétablir l’ordre parce qu’il en a les couilles.

On en rigolait encore mardi, de cette idée qu’il pourrait peut-être devenir président. On en rigolait comme on exorcise la peur, en parlant de la «fin des temps» pour chasser les mouches et croire encore que cela n’adviendra pas. Pourtant, nous savions mais nous refusions de voir. Nous sentions précisément cela: parce que c’était «inimaginable», cela devenait possible. Il a gagné parce qu’il n’aurait pas dû. C’est la dynamique du moment.

Puisque tout est possible, cela se fera

Il faut changer le nom des années parce que nous avons changé d’époque, pénétré dans une dimension nouvelle du temps où «si cela peut se produire, cela adviendra». Avec cette douce sensation d’irréalité. Le thé a le même goût, le beurre fond à la même vitesse, le pain grille toujours un peu trop. Votre lit ressemble à s’y méprendre à celui dans lequel vous vous êtes couché la veille, les draps légèrement froissés par un sommeil agité. Tout est pareil et, dehors, tout a changé. Cela, parce que dès que vous donnez au peuple l’occasion de s’exprimer par le vote, il envoie tout valser d’un geste rageur.

Il a gagné parce qu’il n’aurait pas dû. C’est la dynamique du moment

 

Cela ne devrait plus nous surprendre. C’est la deuxième fois cette année. Le 24 juin dernier, il y avait eu le référendum sur le Brexit. La confiance de la classe politique, les sondages, la raison –encore cette foutue raison– qui exigeait de rester dans l’Europe. Et l’impensable s’est produit. L’Angleterre a envoyé promener soixante ans d’histoire. La campagne de Nigel Farage, le leader du Ukip, reposait sur des mensonges, des inepties, elle était d’une violence sans borne, s’en prenait aux migrants encore. Boris Jonhson de son côté en a fait un instrument politique qui lui a explosé entre les mains. En cette année, empruntant au livre de Ralph Keyes, The Post Truth Era, de nombreux journaux anglais ou américains ont titré sur l’ère de la post-vérité. La victoire de Trump ne doit rien aux faits, ni à son expérience politique, il raconte n’importe quoi à qui veut l’entendre. Il décrypte les ressentiments de son public et joue dessus. Au final, on ne sait pas vraiment ce qu’il va faire. Mais cela n’a pas, n’a plus d’importance. Et nous avons du mal à nous adapter, à interpréter ce que cela signifie. Plus rien n’est sérieux, les voix ne portent plus. Il faut parler aux tripes, aux peurs.

71 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, les deux grands vainqueurs, les deux pays qui ont défendu l’Europe contre l’invasion hitlérienne ont choisi de nous tourner le dos. «Un monde s’effondre», a twitté l’ambassadeur de France aux Etats-Unis. Ce monde, c’est bien la patiente et minutieuse construction d’un édifice politique qui devait garantir la paix et la stabilité. Une Amérique solidement engagée en Europe, des alliances défensives, des accords commerciaux internationaux, un monde ouvert, de plus en plus ouvert. Donald Trump est isolationniste et protectionniste, il ne s’en cache pas. Il veut restaurer l’Amérique pour les Américains et seulement pour eux. Dans son premier discours de 45ème président des Etats-Unis, il annonce des grands travaux d’infrastructure: routes, aéroports, tunnels. Reconstruire l’Amérique en fermant les frontières, comme, en leurs temps, l’Italie ou l’Allemagne ont voulu soigner les blessures de la première guerre mondiale.

Au secours, l’histoire revient

Les citoyens sont des pyromanes avec une boîte d’allumette dans un entrepôt de dynamite

 

Revenons un peu plus près, à la si décriée fin de l’histoire qu’avait théorisée en 1989, l’historien et philosophe Francis Fukuyama. Après l’effondrement du bloc soviétique, il envisageait le triomphe sans conteste de la démocratie libérale et une forme de fin des idéologies. Le phénomène Trump a prospéré sur les séquelles du bourbier irakien et de la crise financière de 2008. Ainsi, dans le temple de la démocratie libérale, en son cœur,l’improbable se produit: un homme politique sans expérience ni grand sens des affaires mais avec un aplomb de star de la télé-réalité se trouve à la tête de la première puissance mondiale. Avec la capacité de déclencher une guerre ou une frappe nucléaire. Après tout pourquoi pas? Pour l’histoire, que signifie cette évidence? Désormais, l’improbable est certain. Et dans cette ère nouvelle, nous serons au mieux intranquilles, au pire terrorisés.

Dans le Livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa, le grand poète Portugais, décrivait cet état dans le fragment 49:

«On a vu, depuis le milieu du XVIIIe siècle, une terrible maladie s’abattre peu à peu sur notre civilisation. Dix-sept siècles d’aspiration chrétienne perpétuellement déçue, cinq siècles d’aspiration païenne perpétuellement ajournée – le catholicisme échouant en tant que christisme, la Renaissance échouant en tant que paganisme, la Réforme, enfin, échouant en tant que phénomène universel. Le naufrage de tout ce que l’on avait rêvé, la honte à l’égard de tout ce que l’on avait obtenu, l’abjection de vivre une vie que l’on sait indigne d’être partagée avec les autres, et de ne pas trouver chez les autres une vie que nous puissions dignement adopter.»

Nous pourrions poursuivre le mouvement. Deux guerres mondiales, une guerre froide, soixante ans de construction européenne et quoi? L’ère dans laquelle nous sommes entrés est réactionnaire et révolutionnaire. Elle est une contre-révolution sans Révolution préalable. Elle veut revenir à un ordre fantasmé, rêvé. Mais c’est un mouvement de l’histoire où tout est possible. Et la catastrophe aussi, derrière un micro événement, au détour d’un attentat ou d’une rue comme l’assassinat de l’archiduc à Sarajevo, il y a cent deux ans. Maintenant, nous ne pouvons plus l’ignorer.

Cette sensation menaçante, d’un chaos tout proche est loin d’être anodine. Pris entre la pulsion autoritaire et nihiliste d’un côté et le fanatisme djihadiste de l’autre, il nous faut entendre la colère, la pulsion de haine qui gronde. Ne plus fermer les yeux. Les citoyens sont des pyromanes avec une boîte d’allumette dans un entrepôt de dynamite. Et ils sont impatients de voir comment tout va péter. Et nous, commentateurs idiots, sommes suspendus à leurs gestes, dans cet instant long où la main se dirige vers le grattoir et nous passons des heures à penser que bien sûr, ils vont lâcher l’allumette au dernier moment. Ne pas tenter le coup.

Ils ont gratté l’allumette. Une fois de plus. Et nous somment de comprendre ou de nous taire. Surtout de nous taire. Et dans l’année des bouffons blonds, nous ne pouvons que nous montrer humbles.

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