Culture

Le hip-hop a-t-il perdu ses racines?

Vincent Brunner, mis à jour le 19.11.2016 à 16 h 52

En quarante ans d'existence, la culture hip-hop aurait perdu son essence même. Pour Ed Piskor, auteur d'un comic book sur la naissance du mouvement, cette vision mérite d'être discutée.

Extrait de Hip Hop Family Tree d'Ed Piskor.

Extrait de Hip Hop Family Tree d'Ed Piskor.

Aparté en direction de toi, troll aux doigts lestes déjà sur le point de partir après avoir laissé derrière toi un facétieux «supprime» ou «encore un vieux con qu’a rien compris». Non, il ne s’agit pas ici de proclamer que le hip-hop c’était mieux avant, quand l’usage de l’autotune était réservé à Cher et Daft Punk, et que vraiment il est temps de revenir aux classiques du IIe millénaire plutôt que d’écouter la musique stérilisée contemporaine que certains appellent le hip-hop.

Non.

Cette querelle des anciens et des modernes née à l’Académie Française (avec Nicolas «Satirik Crew» Boileau vs Charles «MC Conte» Perrault) et réactivée ces derniers mois par les laudateurs et pourfendeurs de PNL a autant d’utilité que l’intégrale des écrits de Claude «It’s getting hot in here» Allègre sur le réchauffement climatique. Echarpez-vous ailleurs, svp. Personne ne peut contrecarrer le sens de la vie: les jeunes cons d’aujourd’hui deviendront les vieux cons de demain et, quelles que soient ses convictions, chacun(e) appartiendra successivement aux deux camps. Parfois, on peut même être un vieux con de manière anticipée mais cela constitue un autre débat (par exemple, ado, je trouvais que la house ce n’était pas de la musique, l’idiot).

«Mettre à jour des os de dinosaures»

En revanche, une vraie question me taraude: quand on emploie le terme de hip-hop, parle-t-on encore de la même chose quatre décennies après sa création dans le Bronx? Pourquoi cette interrogation? Elle est née après la lecture du premier tome de Hip Hop Family Tree d’Ed Piskor publié en France par les éditions Papa Guédé. Le dessinateur américain, collaborateur de feu Harvey Pekar, déjà auteur de Wizzywig sur un hacker imaginaire, a entrepris il y a quatre ans une tâche titanesque: retracer patiemment l’histoire du hip-hop, montrer comment cette culture s’est construite pierre par pierre.

«J’ai une sorte de curiosité innée, explique Ed Piskor via Skype, je me demande toujours d’où viennent les choses. C’était le cas dans le domaine de la BD: dès que je découvrais des artistes qui m’intéressaient, je lisais des interviews pour savoir qui les avaient inspirés. J’ai fait pareil pour le rap: j’ai creusé pour savoir d’où venaient les samples, qui avaient été les gardiens, ceux qui avaient contribué à rendre cette culture possible. C’est comme de l’archéologie, mettre à jour des os de dinosaures. J’ai un savoir quasi-encyclopédique du hip-hop, de 1978 à 1993. Mais je ne veux pas me faire passer pour un expert, plutôt pour un étudiant enthousiaste. Dans un sens, Hip Hop Family Tree, c’est comme un compte-rendu de lecture que j’aurais fait à l’école».

Pour lui, il existe un solide parallèle entre comics et hip-hop. «Ce sont des formes d’art très démocratiques, des cultures accessibles à tous. Pour faire des comics, tout ce dont tu as besoin, c’est d’un crayon et d’une feuille de papier. Quand j’étais à l’école, des gamins créaient un beat juste en tapant sur leur table et d’autres rappaient dessus. Quand les premiers graffitis artists ont reproduit des personnages de comics sur les trains et les métros, ça avait donc du sens». Piskor est un tel connaisseur du medium comics qu’il a opté pour une palette de couleurs vintage et repris pour sa série un (grand) format rendu célèbre par DC Comics, Superman vs Ali de 1978 (réédité en VF par Urban Comics il y a quelques années).

«J’ai voulu faire comme si ma série avait pu sortir à cette même époque. En revanche, pour parler du hip-hop des années 80, je ne vais pas copier la fabrication des comics de cette décennie, c’était de la camelote.»

Superman vs Ali de DC Comics, 1978

Hip Hop Family Tree, ici en version française.

Je me suis dit que je m’y connaissais certainement mieux en hip-hop que n’importe quel autre dessinateur. C’était ma responsabilité de consacrer un comics à son histoire

Ed Piskor

1er janvier 2012. Ed Piskor se réveille —non, on ignore l’heure et s’il avait la gueule de bois. «Je me suis dit que je m’y connaissais certainement mieux en hip-hop que n’importe quel autre dessinateur. C’était ma responsabilité de consacrer un comics à l’histoire du hip-hop». Même pas dix jours plus tard, il poste les premières planches d’Hip Hop Family Tree sur le site boingboing.net. Avec une palette de couleurs volontairement rétro, il met en avant les premiers acteurs du mouvement sans qui la musique n’existerait pas (ou peut-être plus), tous new-yorkais et habitant le Bronx, les DJ Kool Herc, Grandmaster Flash, Grandwizard Theodore, Afrika Bambaataa, les groupes de rappeurs The Treacherous Three, The Cold Crush Brothers, etc. Ensuite, aidé par sa doc phénoménale, il déroule un passionnant fil où les anecdotes, les inventions, les arnaques et les accidents (la gigantesque panne de courant de 1977) se télescopent.

«Les débuts du hip-hop, 1977-1981, c’est une époque que tu peux retracer sans oublier personne. Tellement peu de gens étaient impliqués! Grâce à internet, on considère qu’il est facile de diffuser un savoir ou un message et le rendre viral. Ce qui me fascine, c’est d’avoir accompli ça avant l’avènement du net. Aux Etats-Unis, il y a eu durant les années 70 des fameux canulars téléphoniques qui se sont répandus comme des traînées de poudre. Pareil pour le hip-hop: ça a démarré dans le South Bronx, un quartier dur à la superficie limitée. Le hip-hop aurait facilement pu s’éteindre mais ça n’a pas été le cas. Cinq ou dix ans après, des kids japonais se sont mis à faire la toupie ou des graffitis. C’est ce qui rend ce phénomène si excitant à disséquer et reconstruire».

Au cours de la conception de sa BD funky, Ed s’est d’ailleurs rendu compte du rôle important joué par la scène arty de Downtown Manhattan.

«Il a fallu que les Basquiat, Warhol et Debbie Harry répandent la nouvelle pour que cette culture existe à New York en dehors du Bronx. Certainement que les bourgeois blancs n’allaient pas s’y rendre pour entendre à quoi ressemblait cette musique. Au contraire, quand ils allaient à des vernissages à Manhattan, il arrivait que Bambaataa vienne mixer ou que le Rock Steady Crew fasse du breakdance, ils avaient le Cash Crew Brothers rapper. Quel meilleur endroit que le Downtown Manhattan avec tous ces gens prescripteurs pour faire connaître le hip-hop en dehors du Bronx?»

 

Interlude Ed vs Baz

Ah, au fait, parlons de The Get Down, la série conçue pour Netflix par Baz Luhrmann et Stephen Adly Guirgis. Quand elle est mise en ligne, il est évident qu’Hip Hop Family Tree a servi de fondation à la recréation plutôt précise de la scène hip-hop de la fin des années 70. Ed a d’ailleurs reçu le témoignage de photographes qui, venus sur le plateau de tournage de Get Down, voient des exemplaires d’Hip Hop Family Tree traîner un peu partout. «Il y avait même une case agrandie représentant Fab Five Freddy dans le département costumes, explique Ed. Moi, je cite mes sources dans ma BD. Je ne cherche pas à obtenir de l’argent, juste un peu de reconnaissance». Autre preuve que l’équipe de Get Down s’est inspirée en partie du travail d’Ed: la vidéo lâchée par l’acteur principal Justice Smith sur son compte Instagram en janvier dernier. On le voit se marrer en comparant le vrai Rahiem, membre des Furious Five, avec la représentation qu’Ed en a faite dans sa série. A part ça, Ed pense plutôt du bien de Get Down. «Oui, j’aime la série. Elle est putain de cucul mais comme pratiquement tous les films hip-hop, Wildstyle, Krush Groove, Beat Street.»

 

(Fin de l’interlude)

 

Le paradoxe du hip-hop c’est que, si l’on avait écouté les puristes de l’époque, il n’aurait peut-être pas duré aussi longtemps ou sous cette forme. Pour les pionniers, cette musique ne se concevait en effet que live, un MC au micro et un DJ maltraitant des vinyles sur ses platines. «Oui, c’est marrant de réfléchir à ça, pour les rappeurs et DJ des origines, le hip-hop était impossible à retranscrire sur disque».

 
 

Dans Hip Hop Family Tree, les gens réagissent ainsi différemment au succès de «Rapper’s Delight» du Sugarhill Gang (ci-dessus). Il y a Bill Adler, journaliste pour le Boston Herald, qui s’émeut de la durée plutôt conséquente  —près de 15 minutes. Carlton Ridhenhour, le futur Chuck D de Public Enemy, lui, trouve le morceau trop court. «De son point de vue, le hip-hop est un événement, une soirée qui repose sur les échanges entre DJ, MC et le public. C’est en raison de l’existence des disques que le jeu a changé et n’a cessé d’évoluer». En revanche, avant que Sylvia Robinson de Sugarhill Records et d’autres n’y voient un filon discographique, la préhistoire du hip-hop est une suite de hauts faits dont il reste heureusement quelques traces. «Ma série ne pourrait pas exister sans le net et Youtube, sans tous les gens assez cool pour numériser ces cassettes audio qu’ils conservent depuis près de quarante ans. C’est grâce à eux que l’on peut écouter des trésors comme la battle historique entre Busy Bee et Kool Moe D.» (ci-dessous)

 

Alors que le hip-hop consiste à l’origine à l’alliance d’un DJ et d’un MC sur une bande-son funky, quelque chose ne se serait-il pas perdu en chemin?

 

Justement, écouter les premiers joyaux du hip-hop revient à s’interroger: est-ce que le hip-hop d’aujourd’hui, souvent plus sophistiqué, n’a pas perdu ce mélange de rudesse et de fraîcheur? Est-ce qu’il n’y a pas plus de groove et de vie dans les morceaux des Funky Four + One, Spoonie G, Spyder D, Grandmaster Flash ou Sugarhill Gang que dans tout ce qui cartonne actuellement au classement des meilleures ventes R’n’B/hip-hop aux Etats-Unis tel que présenté par Billboard avec D.R.A.M, DJ Khaled et tous les autres? Alors que le hip-hop consiste à l’origine à l’alliance d’un DJ et d’un MC sur une bande-son funky (souvent piquée à un morceau disco), quelque chose ne se serait-il pas perdu en chemin? Ed Piskor, 34 ans —pas encore un vieux con, donc— avoue ressentir une très forte connexion avec le hip-hop du début mais rectifie et recentre le débat.

«On en est arrivé au point où les grands-parents et leurs petits-enfants peuvent être fans de la même musique. Bien sûr, le son de la musique a changé et ça continuera. Mais c’est l’esprit le plus important. Depuis vingt-cinq ans, c’est toujours la même chose: auront de la longévité les rappeurs qui contribuent à la culture hip-hop et montrent leur respect à ceux qui les ont précédés. Ils mèneront de longues carrières qui dureront plus qu’un single et basta. … Bien sûr, il y aura toujours des types comme Little Yachty, des jeunes crétins, des célébrités Youtube qui surgiront avec de la musique bidon et assez minable. Il y aura des gens qui apprécieront leur musique, OK, mais on les oubliera dans cinq ans. C’est comme ça que le hip-hop marche, il existait déjà des versions de ceux-là dans les années 90 et nous les avons zappés depuis bien longtemps. Oui, un mec comme Flo Rida gagne actuellement bien sa vie. Mais à un certain moment lui et les autres vont perdre leur crédibilité et le respect».

 

Ce sont les DJs qui gardent vivant l’esprit du hip-hop

Ed Piskor

Pas question non plus pour Ed de se faire passer pour un pointilleux puriste.

«Dans la scène underground, il s’agit de faire étalage de tes dons, de mettre à l’amende le gars qui vient d’arriver. Le public, dans ce genre de situation, est presque comme un mécène, il se concentre sur les mots du rappeur. Je ne suis pas comme lui, j’aime le côté dansant du hip-hop plus que la virtuosité lexicale du rappeur. Je viens aussi du punk rock et j’ai toujours aimé l’idée que les Ramones s’opposaient à Led Zeppelin. Ces derniers mettaient en avant leur virtuosité, cette même virtuosité qui décourageait les gens normaux voulant se mettre à la musique. Le vieux hip-hop était très démocratique: tu avais besoin d’une platine et de quelques disques pour faire un beat. Il s’agissait d’abord de faire bouger le public. Du coup, ce sont les DJs qui gardent vivant l’esprit du hip-hop. C’est définitivement l’esprit d’où je viens, il existe toujours dans certaines situations, des situations où la présence d’un rapper n’est pas obligatoire. Ce sont les DJs qui gardent cet esprit vivant».

 

Pour Ed, oui, une partie du hip-hop, celle qu’il préfère, est morte, tuée par… les avocats et les lois sur le copyright. «La meilleure preuve, c’est que Three Feet High and Rising de De la Soul ne peut plus être écouté de manière légale». Reconnu pour son importance historique —il a même intégré le National Recording Registry, en gros la mémoire musicale américaine— le premier album du trio new-yorkais repose sur l’utilisation ludique et élastique d’une soixantaine de samples (de Johnny Cash à Kraftwerk).

«Les lois sur le copyright ont changé au point que c’est un album trop cher à ressortir. Négocier les droits pour les samples coûterait sans doute 15 millions de dollars. Du coup, il reste dans les limbes… c’est pourquoi De La Soul l’a offert en téléchargement gratuit. Ces lois foutent en l’air la culture hip-hop, ces avocats éliminent un morceau de la culture américaine à cause de leurs conneries juridiques. Les gens qui peuvent produire le rap que j’aime et que je veux entendre, ça représente 1% des artistes hip-hop. Jay Z et Kanye West peuvent se permettre de payer les droits pour utiliser des samples. C’est la culture dans laquelle nous vivons, à l’opposé de celle des années 80 et 90, deux décennies qui constituent l’âge d’or du hip-hop. Les disques de hip-hop que j’aime datent de l’époque où c’était le Far West concernant le copyright. Ils ont du succès et ça n’arrivera plus: les rappeurs investiraient bien plus d’argent dans la conception de l’album qu’ils ne pourraient jamais en tirer comme profit».

C’est cette culture en voie de disparition qu’Ed raconte dans Hip Hop Family Tree. Le quatrième volume, couvrant 1984 et une partie de 1985, vient de sortir aux Etats-Unis. «La valeur de ma série tient à sa nature exhaustive, avance le dessinateur. Je ne sais jamais combien à l’avance d’informations ou de matière je mettrai dans le prochain volume. Au fur et à mesure que j’avance dans le temps, il y a de plus en plus de gens investis dans cette culture, ça me prend de plus en plus de temps de réunir les infos».

D’autant que les protagonistes prennent fréquemment contact avec lui pour lui communiquer «leur» vérité. «Les informations qu’ils me donnent sont la plupart du temps suspectes. En même temps, ça va avec le mode de fonctionnement du hip-hop: tu mets en avant tes propres anecdotes et tu discrédites ton rival. Je ne suis pas non plus une personne à la Barbara Walters [célèbre intervieweuse outre-Atlantique, ndlr] capable d’atteindre la vérité derrière la surface. Ils sont restés des personnages, disant du mal d’autres personnes, inventant tout et n’importe quoi».

«L'œuvre de ma vie»

Pour l’heure, Ed, après quatre années consacrées sans temps mort à Hip Hop Family Tree, fait une pause, il prépare un comic book pour Marvel pour lequel il aura carte blanche. «C’est cool, parce qu’ils me donnent de l’espace et je peux faire le comics dont j’ai envie sans interférence, sans personne d’autre. Comme le quatrième recueil d’Hip Hop Family Tree est sorti il y a quelques mois, j’ai donné beaucoup d’interviews et la promo m’a éloigné de ma table à dessin. Je suis enfin de retour à Pittsburgh, je vais dessiner jusqu’à la fin d’année et plus tard… ». Et la suite d'Hip Hop Family Tre ? «J’ai besoin de ressentir à nouveau de l’excitation pour m’y remettre. Mais il est bien possible que ce soit l’œuvre de ma vie».

PS — A noter que le journaliste Laurent Rigoulet sort Brûle, un roman qui revient sur la naissance du hip-hop dans le Bronx. Je n'ai pas eu l'occasion de le lire mais la BO qui sort chez Pias contient des classiques et notamment les morceaux utilisés par les pionniers du hip-hop.

Vincent Brunner
Vincent Brunner (39 articles)
Journaliste
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