Monde

En Amérique, l’amour n’est pas plus fort que Trump et sa haine

Christina Cauterucci, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 09.11.2016 à 17 h 14

Récit d'une soirée d'angoisse qui finira dans la désillusion.

Ce mardi soir au Javits Center I DON EMMERT / AFP

Ce mardi soir au Javits Center I DON EMMERT / AFP

En chemin pour le Javits Center, à Manhattan, mardi 8 novembre au soir, trois idées m’ont fait frissonner. J’ai d’abord imaginé ce que ce serait, d’être dans la salle où la première présidente des États-Unis monterait sur scène pour accepter un tel honneur devant l’assistance compacte de ses plus chauds partisans. Je prendrais des photos d’eux en train de savourer, les larmes aux yeux, un triomphe historique sur un symbole apocalyptique de la misogynie, du racisme, et de la peur qui existent dans notre pays.

Rien de tel, je me suis retrouvée parquée dans un sous-sol, avec une ou deux centaines d’autres journalistes, à regarder avec effroi des écrans branchés sur CNN et MSNBC égrener les résultats. Les responsables de campagne d’Hillary Clinton nous avaient tous accrédités, mais seuls quelques privilégiés avaient été admis dans la salle principale. Les autres, dont je faisais partie, étaient assis devant une nuée d’étroites tables en plastique et tentaient de s’adapter à des résultats électoraux de plus en plus sinistres qu’aucun d’entre nous n’avait anticipés.

La plupart avaient au moins un ou deux collègues avec qui compatir et devant qui sauver la face, en gardant leur sang-froid et un relatif optimisme pendant la majeure partie de la nuit. Seule avec mon ordinateur portable et mon sachet de noix de cajou, j’étais visiblement en proie au désespoir. Quand les premiers tweets annonçant qu’Hillary allait perdre la Floride, j’ai senti mes extrémités se vider de leur sang. Quand il s’est avéré que la Virginie était en ballottage, j’ai regardé autour de moi en écarquillant les yeux et je me suis demandé comment mes confrères faisaient pour ne pas s’effondrer. Pour continuer à plaisanter, à sourire et à hausser les épaules… En même temps, j’imaginais ce que pourrait donner le discours de victoire de Donald Trump. Je me suis mise à fixer une cadreuse non blanche qui m’a semblé être lesbienne* comme moi. Nous avions toutes deux le visage blême.

Ambiance surréaliste

Au fur et à mesure que l’infographie de projection électorale d’Upshot soulignait l’avantage pris par Donald Trump, les clips de campagne à la gloire d’Hillary Clinton continuaient à déverser leur optimisme forcé, qui contrastait singulièrement avec l’atmosphère de plus en plus sombre. Ce clip du «Fight Song» entonné a capella, déjà insupportablement mielleux au cours des soirées électorales les plus réussies, revêtait cette fois une douloureuse touche d’ironie. «Qu’importe si personne d’autre n’y croit», beuglait la chanson.

La campagne a été dure, et cette dernière soirée l’est aussi

Jane Fonda, Eve Ensler et Elizabeth Banks souriaient sur les écrans et tentaient apparemment de nous convaincre que tout allait bien, que nous les aurions la prochaine fois, alors que nous réalisions que tout allait mal et que cela ne s’arrangerait pas. «La campagne a été dure, et cette dernière soirée l’est aussi», a reconnu Andrew Cuomo, le gouverneur de l’État de New York, en prenant la parole devant l’assistance rassemblée devant le centre. Vers minuit, la musique diffusée au Javits Center a changé: cette impro de Kelly Clarkson qui proclame que «ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort» et «Real Love» de Mary J. Blige, une chanson résignée, mais pleine d’espoir.


C’est la première nuit électorale que je passe seule. En 2008, j’ai assisté à l’élection de Barack Obama en compagnie d’une foule d’autres étudiants dans un appartement situé sur le campus de l’université de Georgetown. Nous nous sommes littéralement précipités à la Maison-Blanche −en courant et en hurlant sur quatre kilomètres− dès l’annonce de notre victoire.

L'angoisse

Mes convictions politiques m’étaient apparues à l’époque de George W. Bush: je n’appartenais pas à une société qui approuvait son ignorance sans remords, son homophobie et sa manière d’instrumentaliser la religion pour en faire une arme punitive. L’élection de Barack Obama m’avait persuadée que notre pays valait mieux que cela. J’ai suivi l’élection de 2012 avec ma compagne à son bureau, avec ses collègues. Une fois les résultats connus, nous sommes allées en vélo à la Maison-Blanche, puis dans le U Street Corridor, riche d’histoire en ce qui concerne les Noirs, où nous avons improvisé une fête de quartier.

Cette nuit, assise sur une chaise pliante, seule dans un sous-sol bondé, j’ai essayé d’envisager mon avenir. J’ai envoyé un texto à ma compagne pour qu’elle me confirme, depuis le salon où elle se trouvait avec un groupe d’amis, que notre vie pourrait continuer comme avant. Avec frénésie, j’ai voulu imaginer ce à quoi ressemblerait ma vie face à une Cour suprême trumpiste, me raccrochant à l’espoir le plus mince soit-il que les protections que ma partenaire et moi avons prévues puissent encore exister dans quatre ans. J’ai regardé fixement le visage de Rachel Maddow quand les écrans ont diffusé l’émission de MSNBC en me demandant si elle partageait mon terrible sentiment d’angoisse pour nos vies homosexuelles aux États-Unis.

Le monde a définitivement changé. Ce qui s’est produit cette nuit n’est pas une victoire de Donald Trump, ni une défaite d’Hillary Clinton. C’est une affirmation du pouvoir de la peur, de la colère et de la haine de l’autre

Trop écœurée et épuisée pour me soucier de ma mine, j’ai tapé ce billet entre deux crises de larmes, en regardant le pays tourner le dos aux femmes comme moi, aux LGBTQ, aux musulmans, aux immigrés/immigrants et à toutes les personnes de couleur. Sans personne pour me prendre la main, ni collègue pour me faire rire avec des plaisanteries stupides, j’ai réfléchi à ce que cela pourrait être de vivre dans un pays qui a décidé d’élire un prédateur sexuel partisan du pouvoir blanc, sans la moindre expérience politique. «Aviez-vous imaginé que cela arriverait?», m’a demandé en souriant le caméraman britannique à ma gauche. C’est tout juste si je me suis retenue de hurler.

«Je pense qu’on a le droit de pleurer»

J’ai fait mon travail aux côtés de centaines d’inconnus qui en faisaient autant, et nous nous rendions tous compte du fait que les articles que nous avions pensé écrire ne seraient pas de mise. La journaliste qui écrivait en thaï à ma droite, les vidéastes qui griffonnaient des fiches en mandarin, l’homme de couleur qui faisait partie de l’équipe de production et dont le regard vide était rivé à son mobile, le personnel entièrement féminin de PopSugar qui filmait des clips enthousiastes et moi avec mes noix de cajou… Nous allions tous souffrir de manière tangible et entremêlée sous la présidence de Trump. Nous poursuivions notre travail au fur et à mesure que les informations nous parvenaient. La plupart de mes collègues gardaient leur calme. Pas moi.

«Je pense qu’on a le droit de pleurer. C’est un magazine d’opinion, et tes larmes sont la tienne», m’a dit mon collègue sur Slack, comme je m’étonnais du calme apparent de mes collègues journalistes alors que cette tragédie américaine se déroulait au ralenti sous nos yeux.

Au bout d’un moment, la neutralité émotionnelle qui régnait au sous-sol du Javits Center a commencé à donner l’impression d’être un rempart contre un désordre quelconque qui pourrait nous assaillir lorsque nous mettrions les pieds dans les rues glaciales et fermées à la circulation du West Side. Le monde a définitivement changé. Ce qui s’est produit cette nuit n’est pas une victoire de Donald Trump, ni une défaite d’Hillary Clinton. C’est une affirmation du pouvoir de la peur, de la colère et de la haine de l’autre. L’amour n’est pas plus fort que la haine, contrairement à ce que disait le slogan de la campagne Clinton. Ici, sur ma chaise pliante, entourée d’étrangers, dans un pays que je ne reconnais pas, je n’ai jamais au grand jamais ressenti une telle solitude. Pourtant, je ne me sens pas prête à quitter cette bulle de journalistes de télévision imperturbables, de compétence professionnelle et d’heures limites respectées. À l’heure où j’écris ces lignes, je ne veux pas sortir.

Christina Cauterucci
Christina Cauterucci (14 articles)
Journaliste
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