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Nous ne sommes pas assez en colère

Hillary Clinton lors de son discours post-élection, le 9 novembre 2016 | JEWEL SAMAD / AFP

Hillary Clinton lors de son discours post-élection, le 9 novembre 2016 | JEWEL SAMAD / AFP

L’accession de Trump à la Maison Blanche n’aurait jamais dû être possible. Les États-Unis ont trop à y perdre. À qui la faute?

Alors que cet été infernal commençait à toucher à sa fin, après la xénophobie et le racisme (ou, du moins, en partie) et avant les histoires de femmes attrapées «par la chatte» et les accusations d’agressions sexuelles (ou, du moins, avant que l’on en parle), je me suis rendu à un mariage dans le Maryland. C’était celui d’une amie pakistanaise, issue d’une famille sunnite de Lahore. Venue étudier aux États-Unis il y a des années, elle y travaille depuis et a vécu d’abord à Washington puis à New York. Elle a rencontré un Irano-Américain issu d’une famille chiite… et ils sont tombés amoureux l’un de l’autre. La cérémonie mêlait traditions perses (en majeure partie), pakistanaises et américaines. Nous étions assis sous une grande tente, où nous avons mangé, bu et dansé. J’avais été placé à table avec plusieurs autres de leurs amis, dont beaucoup était Juifs. L’officiant en charge de la cérémonie était Juif aussi.

Alors que la sono faisait résonner la musique de Edward Sharpe and the Magnetic Zeros sous la tente, je me suis dit à un moment que notre pays valait vraiment mieux que Donald Trump et tout ce qu’il incarne. Le mariage en lui-même, du moins la représentation «multiculturelle» que je viens d’en faire, semblera sans doute d’une naïveté confondante à certains, mais il faut parfois qu’un évènement comme celui de ce 9 novembre se produise pour que nous nous rappelions à quel point ces choses sont précieuses et à quel point il a fallu se battre pour qu’elles puissent exister. Lorsque je repense au mariage aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de revoir le père de la mariée, qui a fait l’un des plus beaux discours qu’il m’ait été donné d’entendre et qui ne pourra désormais peut-être plus revenir dans notre pays pour voir sa fille.

Les malheurs à venir

La tristesse est sans doute un sentiment insuffisant face à un évènement aussi catastrophique pour les États-Unis et pour notre démocratie. La colère, la fureur, marche aussi. Je la sens bouillir en moi: j’en veux à Trump, aux politiciens républicains qui ont rendu cela possible, à Jill Stein, à Jeff Zucker, à tous les électeurs à cause de qui Trump va devenir notre prochain président. D’innombrables articles ont été publiés au sujet de leurs problèmes (j’en ai moi-même trop écrit), mais il n’en reste pas moins qu’ils ont choisi de leur plein gré le candidat nationaliste en dépit de son incapacité totale à les délivrer de leurs malheurs. On ne peut plus désormais que frémir en se demandant vers quels nouveaux malheurs il s’apprête à les plonger –et à nous plonger tous.

Et puis, il y a Hillary Clinton. Il y a quelque chose de logique à ce que la danse permanente de Clinton, toujours sur le fil entre corruption flagrante et simple erreur de jugement, ait fini par lui fermer l’accès à la présidence. L’histoire des e-mails a été en grande partie gonflée par les médias, mais il y a quelque chose de presque shakespearien chez les Clinton dans le fait qu’ils sont les artisans de leur propre perte. La défiance des Américains envers Clinton provient de plusieurs facteurs, notamment du fait que ce soit une femme. Mais c’est aussi la conséquence de ses propres décisions. Il est particulièrement énervant de penser que ses erreurs de jugement ont permis à Trump de se faire élire.

Un candidat empli de haine

Lorsque l’on dit que l’on est en colère, on s’entend souvent répondre: «Et alors? À quoi ça sert?» En soi, c’est vrai: ça ne sert à rien. Ce qu’il faut, maintenant, c’est résister à Trump de toutes les manières possibles, que ce soit au niveau politique, par des enquêtes journalistiques ou (par exemple) en essayant de faciliter la vie des rares réfugiés syriens qui ont réussi à rester ici ces dernières années. Je pense aussi que le manque de colère (le manque de fureur morale) est en partie responsable de ce qui nous arrive aujourd’hui. On a vu la colère des partisans de Trump à l’égard des médias, des Juifs, des Noirs, des immigrés, etc. Mais où était la colère contre ce candidat empli de haine? Où était la colère contre ses partisans et ceux qui l’ont aidé au sein du parti républicain? Dans notre culture d’habitude si prompte à émettre des jugements sur tout et rien, le fait qu’il n’y ait pas eu de jugement immédiat et rédhibitoire contre cet homme monstrueux devrait être pour nous une source de honte éternelle.

Je suis peut-être trop catastrophiste. Après tout, Clinton a remporté mardi soir autant de voix que Trump, si ce n’est plus, et on peut espérer que les institutions américaines lui opposeront plus de résistance qu’elles ne l’ont fait cette année. Mais pour l’instant, il semble que rien ne puisse sortir de bon de cette élection. Mardi soir, lorsqu’il est devenu clair que les résultats allaient être en faveur de Trump, mon amie pakistanaise m’a envoyé un SMS.

«Je suis une femme, je suis immigrée et je suis musulmane. Merde, qu’est-ce que je suis censée penser ce soir?»

Je n’ai pas de réponse à lui donner. Aujourd’hui, les souvenirs de son mariage, et tout ce qu’ils symbolisaient, ne semblent pas suffire.

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