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Comment internet nous a persuadés que Hillary Clinton deviendrait présidente en 2016

Emeline Amétis, mis à jour le 15.11.2016 à 14 h 50

Les avis contraires aux siens ont comme disparu de la Toile.

Des supportrices d'Hillary Clinton déçues de voir Donald Trump remporter l'élection | ROMEO GACAD / AFP

Des supportrices d'Hillary Clinton déçues de voir Donald Trump remporter l'élection | ROMEO GACAD / AFP

«Hillary va passer, c’est sûr.» Alors même que les électeurs de la côte est des États-Unis se rendaient aux bureaux de vote par milliers, les journalistes de notre rédaction partageaient leurs pronostics au déjeuner. Bien sûr, le pronostic précité a été sujet à débats, tempéré par des «rien n’est encore dit», «ça va être très serré».

Malgré tout, ceux d'entre nous qui étaient persuadés que Donald Trump ne deviendrait pas le 45e président des États-Unis n'étaient pas seuls. De ce que j’en ai vu sur Twitter, une majorité de comptes auxquels je me suis abonnée ne s’inquiétait pas vraiment d’une victoire de Donald Trump au début de la soirée électorale (heure française). Et c’est justement un symptôme du problème.

Les «bulles de filtres»

La plupart de ceux qui ont fait l'erreur de croire que Hillary Clinton allait gagner, comme certains journalistes de Slate, sont des personnes connues pour être progressistes. Ce qui ne les empêche pas de s'informer, comme tout le monde, notamment sur les réseaux sociaux. Sur ce point en particulier, c'est de plus en plus répandu: que l'on soit progressiste ou conservateur, Français ou Américain. Des journalistes le font. Les internautes américains le font. Vous aussi vous le faites certainement. 

Sauf que les informations auxquelles un internaute accède sur internet sont le résultat d'un premier filtre qui est celui de ses contacts ou des ses centres d'intérêts auquel s'ajoute une personnalisation mise en place à son insu, comme le remarquait l’activiste Eli Pariser en 2011. Les données précieusement collectées au sujet d'un individu serviront à un algorithme qui sélectionnera quelles informations il lui fera parvenir ou non.

Or, le filtrage privilégie ce qui intéresse déjà l’internaute. Il est donc susceptible de s’isoler dans une «bulle de filtres»: c’est entre autres pour ça qu’une de vos recherches sur Google ne donnera pas les mêmes résultats si c'est une autre personne qui s'occupe de la faire, depuis son ordinateur. On en est témoin sur des moteurs de recherches, mais aussi et surtout sur Facebook et Twitter où ce sont les personnes que l'on suit ou avec qui l'on devient amis qui influencent l'algorithme, tout comme les pages que nous aimons, les publications que nous likons et celles que nous partageons.

Le programme «Do not track» diffusé par Arte l’expliquait très bien dans son sixième épisode –et prenait d’ailleurs l’exemple de la campagne de la présidentielle américaine dans le webdocumentaire. 

Des réseaux sociaux persuasifs

En l’occurrence, en empêchant un internaute de voir les publications de ceux qui ne partagent pas son avis, les filtres l’empêchent aussi d’appréhender rationnellement la réalité des choses: la bulle parvient ainsi à persuader quelqu'un que le monde entier –ou en tout cas, que la majorité de ceux qui l’habitent– partage son propre point de vue.

C’est sans doute la raison pour laquelle le Brexit a semblé surprendre beaucoup de personnes et de médias. Pour ça aussi que le rédacteur en chef du magazine Die Zeit, Wolfgang Blau, s'inquiète de ne pas voir d'électeurs de Trump se réjouir dans sa timeline Facebook, alors même qu'il assure «être ami avec 2.700 personnes et être suivi par plus de 20.000 personnes dont les opinions politiques diverses».

Et ce ne sont pas les seules conséquences des algorithmes... 

Quand bien même un utilisateur de Twitter serait en désaccord total avec la bulle dans laquelle il est enfermé, ce dernier a de grandes chances de se faire avoir par la «spirale du silence»: il va simplement taire son opinion.

Le Pew Research Center a constaté que la théorie sociologique s’appliquait aussi sur les réseaux sociaux: selon leur étude sur le sujet publiée en août 2014, sur 1.801 adultes, la majorité n’était pas dérangée à l’idée de partager leurs opinions sur Facebook ou Twitter s’ils pensaient que leur réseau «d’amis» et d’abonnés les partageaient.

Confrontation aux urnes

Les algorithmes n’épargnent personne, pas même les électeurs de Donald Trump. Malgré l'important écart constaté par Business Insider en terme de soutiens médiatique —240 pour Hillary Clinton, 19 pour Donald Trump, selon leurs chiffres—, celui qui s’apprête à devenir le 45e président des États-Unis n’en a pas eu si peu que ça. Parmi eux, des blogs militants de droite et d’extrême droite, comme on a pu en voir naître en France ces dernières années.

À l’ère des algorithmes, on se forge ainsi une opinion chacun de son côté, confortés par une bulle consensuelle. Nous sommes surpris lorsque la confrontation, à défaut d’avoir lieu en virtuel, sort un soir des urnes.

Emeline Amétis
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