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Et maintenant on fait quoi?

Le 9 novembre au Jacob K. Javits Convention Center en attendant Hillary Clinton I Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Le 9 novembre au Jacob K. Javits Convention Center en attendant Hillary Clinton I Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Comment protéger la démocratie libérale quand le président est un aspirant-dictateur?

L’impensable s’est produit: Donald J. Trump est élu président des États-Unis. Le commandant en chef, l’homme le plus puissant de la planète, celui qui est censé être à la tête du monde libre est désormais un homme qui n’a que mépris pour la démocratie libérale.

Difficile de prédire ce que nous réservent les prochaines années. Malgré tout son venin, Trump n’est pas un idéologue. Il n’a pas mis au point de programme visant à saboter la démocratie américaine ni sur la manière de détruire les institutions libérales, ne serait-ce que parce qu’en termes de programme il ne propose pas grand-chose, en réalité. Donc il y a une petite chance pour qu’il s’avère être un président étonnamment conventionnel –ou tout simplement historiquement inefficace.

Mais cela semble peu probable. Dans mes derniers travaux, j’ai montré que les citoyens s'opposent de plus en plus à la démocratie libérale, surtout aux États-Unis. Les traditionnelles procédures de contrôle et de contrepoids politiques, ces checks and balances qui sont supposées protéger nos droits sont, au mieux, des remparts imparfaits contre un président déterminé à accumuler les pouvoirs. Dans de nombreux pays tout autour du monde, les conséquences sont déjà visibles: la démocratie non-libérale, système dans lequel le peuple gouverne mais où les droits des minorités impopulaires sont régulièrement violés, est en marche.

L'anti-test démocratique

Et s’il y a une chose vraiment claire sur Trump, c’est qu'il a des instincts profondément autoritaires. Juan Linz, expert en sciences politiques, a détaillé les signaux alarmants il y a longtemps déjà; et tout comme les experts en sciences politiques de Harvard Steven Levitsky et Daniel Ziblatt l’ont souligné, Trump remplit quasiment tous les critères. Le président élu a manifesté «un refus de désavouer clairement la violence, une disposition à réduire les libertés civiles de ses rivaux et un déni de reconnaissance de la légitimité d’un gouvernement élu.» Trump, écrivent-ils, remporte haut la main ce test anti-démocratique:

«Il a encouragé la violence de ses supporters (en proposant de payer leurs frais de justice), a promis de jeter Hillary Clinton en prison et de poursuivre devant les tribunaux les médias qui lui sont opposés, et il a laissé entendre qu’il pourrait ne pas accepter les résultats des élections. Ce sont là des actes sans précédent pour un candidat américain d’importance, mais c’est précisément le type de comportement que Linz et d’autres chercheurs ont identifié comme étant ceux qui ont précédé la chute de la démocratie dans l’Europe de l’entre-deux-guerres.»

Bien sûr, si ça se trouve Trump n’attaquera jamais la liberté de la presse. Il n’ordonnera peut-être jamais à ses sous-fifres de commettre des actes illégaux. Il ne décidera peut-être jamais de désobéir à un décret de la Cour suprême. Il ne fabriquera peut-être jamais de guerre à l’étranger pour s’assurer d’être réélu. Et peut-être ne falsifiera-t-il jamais de résultats électoraux ni ne mettra-t-il ses opposants derrière les verrous au cas où tout cela ne suffirait pas.

Mais toutes ces horreurs sont désormais de réelles possibilités. Si nous voulons avoir la moindre chance de les arrêter, nous devons apprendre l’art de résister à un aspirant-dictateur.

Reconnaître la victoire de Trump

C’est un art difficile à maîtriser. On ne peut pas l’importer tel quel d’un autre pays ou d’autres contextes. Même si nous apprenons à y exceller –et il va nous falloir l’apprendre au débotté, sans filet de sécurité pour nous rattraper en cas de chute– l’échec reste possible. Mais il y a des moments ordinaires, où les enjeux de la politique sont réels mais limités, et puis il y a les moments extraordinaires, où ce sont les bases même de notre avenir qui sont en jeu. Une grande majorité d’Américains n’a jamais vécu qu’à des époques ordinaires. Aujourd’hui, avec une brusquerie terrifiante, c’est la survie de la république américaine –et de la démocratie libérale dans le monde entier– qui est en danger.

Dès que Trump fera quelque chose d’inconstitutionnel ou de moralement abject, nous descendrons dans les rues en force

Nous devons donc comprendre que les enjeux sont plus importants qu’ils ne l’ont été de toute notre vie. Choisir le bon chemin dans les quatre années à venir nécessitera plus de sacrifices et un bien plus grand courage que nous n’aurions pu l’imaginer il n’y a encore que quelques mois. Voici quelques premières réflexions –encore trop vastes et incomplètes, mais c’est un début– sur ce que nous pouvons faire pour protéger le libéralisme politique devant un tel danger.

Nous acceptons la victoire de Trump. Même s’il nous terrorise, nous reconnaissons son élection qui s’inscrit dans le processus démocratique dans lequel nous croyons. Mais nous savons également qu’il y a de nombreuses choses qu’un président élu n’a pas le droit de faire, et nous devons être vigilants et nous assurer que cette ligne rouge est respectée. Dès que Trump fera quelque chose d’inconstitutionnel ou de moralement abject, nous descendrons dans les rues en force –et nous ne devrons rien lâcher tant qu’il n’aura pas reculé.

Construire une vaste coalition

La presse a un rôle crucial à jouer dans la lutte pour la survie de la liberté d’expression. Elle doit continuer à se consacrer à la vérité. Mais c’est précisément à cause de cet engagement qu'il faut mettre un terme à toutes les fausses équivalences. Entre un aspirant-tyran et l’opposition démocratique, adopter une position de neutralité n’est pas une possibilité. Quiconque applique les normes bipartisanes du journalisme politique qui auraient pu avoir un sens entre 1979 et 2016 tombera dans le piège qui a produit la déplorable situation dans laquelle nous nous retrouvons à présent.

Pour résister à un aspirant-tyran, il faut travailler avec d’étranges compagnons de route. Au cours des quatre prochaines années, nous devrons construire la plus vaste coalition possible contre Trump. Cette coalition regorgera de désaccords en interne: elle comprendra Barack Obama et Mitt Romney, mais aussi Jill Stein et Glenn Beck. Et ce n’est pas grave. Notre objectif commun est de travailler vers un avenir dans lequel ces différences pourront revenir au premier plan.

Nous devons condamner avec les termes les plus fermes tout individu complice d’une quelconque forme de tentation autoritaire. Une des grandes vertus du libéralisme est que les rivaux politiques peuvent continuer à être courtois les uns avec les autres. Mais lorsque certains cherchent à détruire les droits les plus élémentaires de leurs concitoyens, la courtoisie à leur égard est déplacée. Si vous soutenez un aspirant-dictateur, vous devez en ressentir les conséquences sociales.

Défendre le pouvoir judiciaire

D’un autre côté, si vous décidez de vous tenir du bon côté de l’histoire, même tardivement, nous vous accueillerons les bras ouverts. Vos péchés seront pardonnés, au moins jusqu’à ce que le danger disparaisse. Si vous déclarer ouvertement contre Trump vous coûte votre emploi, nous ferons appel à la solidarité participative pour vous. Et si vous consacrez tout votre temps et toute votre énergie à organiser la lutte contre Trump, alors nos canapés et nos cuisines seront vos deuxièmes foyers; nous ne vous laisserons pas vous battre pour nous tous le ventre vide.

Nous devons soutenir et protéger les centres de pouvoir indépendants. Nous devons travailler jusqu’à l’épuisement pour remporter une victoire écrasante lors des élections de mi-mandat. Nous devons être prêts à défendre le pouvoir judiciaire contre les tentatives de sape de sa neutralité, à aider les gouverneurs des États à résister à Washington, et à protéger les journalistes qui critiqueront l’administration.

Nous devons aussi bâtir un espace pour peindre la vision d’un avenir meilleur. Cette vision devra être à la fois réparatrice et radicale

Les fonctionnaires fédéraux et les membres de l’armée devront servir loyalement le président démocratiquement élu tant que ses politiques resteront dans les limites de la légalité. Mais leur loyauté première doit avant tout aller à la Constitution, et ils devront refuser de le servir s’il leur demande d’y déroger. S’ils ne parviennent pas à le dissuader de prendre des mesures illégales, les hauts fonctionnaires, et surtout les officiers militaires, devront envisager des démissions collectives susceptibles de retourner l’opinion publique contre Trump.

Se battre pour l'égalité des droits

Le combat au jour le jour contre l’autoritarisme rampant va pomper la plus grande partie de notre énergie. Mais nous devons aussi bâtir un espace pour peindre la vision d’un avenir meilleur. Cette vision devra être à la fois réparatrice et radicale: elle devra reconnaître l’urgence renouvelée des valeurs libérales que nous risquons de perdre en ce moment —tout en proposant une vision plus audacieuse que celle des dernières décennies sur la manière dont nos institutions économiques et politiques peuvent transformer ces valeurs en réalité.

Après ces élections, il est impossible de ne pas voir la pourriture raciste qui imprègne notre société. Sous l’égide de Trump, le parti républicain a achevé sa transition, qui aura duré des dizaines d’années, vers une transformation en un véhicule de politique identitaire blanche. S’opposer à Trump, c’est se battre pour l’égalité des droits—civiques, politiques et économiques—de tous les groupes ethniques et religieux. Dans le même temps, notre objectif doit être de faire advenir une ère politique dans laquelle les plus profonds désaccords porteront sur les valeurs et les principes, pas sur les allégeances ethniques ou religieuses. Une politique dans laquelle la principale ligne de division est tribale ne cessera de porter en elle les ingrédients de la guerre civile.

Au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, l’avenir de l’humanité semblait plus lugubre que jamais. Mais les indicibles horreurs de la guerre offrirent à certains une opportunité morale unique.

«Jamais dans l’histoire des conflits humains, déclara Winston Churchill à ses compatriotes à la fin de l’été 1940, tant de gens n’auront autant dû à si peu.»

C’est dans ce genre de moment que nous nous retrouvons aujourd’hui. Les enjeux sont énormes. L’échec est toujours possible, même en faisant de notre mieux. Mais malgré toute l’horreur qu’ils inspirent, les moments lugubres qui nous attendent nous offriront un rare instant de clarté morale totale. À d’autres moments de notre histoire, la démocratie libérale a prévalu contre toute attente. C’est notre devoir civique à tous de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’elle puisse de nouveau prévaloir.

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