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«South Park», l'ennemi intérieur de la pop culture

«South Park», une série créée par Trey Parker et Matt Stone.

«South Park», une série créée par Trey Parker et Matt Stone.

Depuis septembre, Trey Parker et Matt Stone, les créateurs de «South Park», dont la 20e saison est en cours de diffusion, confirment une fois pour toute que leur série ne s’est jamais sentie plus à l’aise qu’en ridiculisant les célébrités de tous bords. Au point de questionner notre rapport à la pop culture?

En 1997, South Park voit le jour et bouleverse le monde télévisuel. Un dessin animé n’est désormais plus seulement destiné aux enfants, qui se verraient de toute façon sévèrement réprimandés par leurs parents en s’exposant à tant d’insultes et à un humour aussi bête et méchant. Pas forcément fausse, cette grille de lecture est malgré tout trop simpliste quand on connaît le regard subversif porté par la série sur le monde de l’entertainment –un regard toujours moqueur, transgressif souvent, trash parfois, mais soutenu par une énergie visuelle et une férocité dans le traitement des sujets dont on peinait à trouver un équivalent à la télévision américaine.

Presque vingt ans plus tard, rien n’a changé. Bien qu’ils doivent désormais se sentir bien seuls sur Comedy Central depuis le départ de John Stewart du «Daily Show» et le remaniement du «Late Show» de Stephen Colbert en 2015, les créateurs de South Park, Trey Parker et Matt Stone, sans jamais prétendre apporter des réponses, continuent donc de rappeler que derrière toute actualité, derrière toute production culturelle, il y a des éléments absurdes, des stéréotypes, des codes pour lire le monde –société de consommation oblige.

Un goût de la provocation

Plus clairement exprimé, disons que South Park ne s’est jamais senti plus à l’aise qu’en parodiant l’actualité et en se jouant d’elle avec un certain goût de la provocation –dans l’épisode 1 de la saison 19 (Stunning And Brave), Cartman ne se fait-il pas tabasser par le nouveau proviseur, dont les initiales, PC, pourraient être celles de «politiquement correct»? À en croire le journaliste François Cau, dans un article pour So Film, «la sitcom absurdo-trash des débuts» aurait su d’ailleurs «su mûrir sa vision singulière du politiquement incorrect: au-delà de leurs simples représentations moqueuses, les faits d’actualité sont totalement réappropriés voire inversés».

Aujourd’hui, les Américains aiment mieux voir les gens mis à mort dans les magazines, en photo ou à la télé.

Et pour cause: rien que dans les premiers épisodes de la saison 16, Cartman donne son avis sur les clips actuels («Non, je vous assure les mecs. Les clips, maintenant, ça ne sert plus qu’à montrer des jolies gonzesses avec des fringues moule-burnes et qui parlent toutes de leur foufoune dans leurs chansons.»), Stan incite ses trois amis à passer un week-end ennuyeux en montagne contre un iPod Nano et le professeur Garrison enseigne à l’ensemble de ses élèves la philosophie derrière Game Of Thrones.

Des références

Parmi les exemples les plus célèbres, il y a également cette fois où Kanye West tombe fou amoureux d'un poisson ou encore cet épisode où Michelle Obama tabasse un enfant obèse. Mais il y a surtout le second épisode de la saison 12, Le Nouveau Look de Britney. Alors qu'à cette époque, en 2008, Britney Spears est au centre des attentions médiatiques, la série se joue habilement de cette omniprésence pour moquer le comportement de la presse et du public. Dans cet épisode, également porté par des références à The Wicker Man, Smallville et Les enfants du maïs de Stephen King, Kyle et Stan comprennent que Britney Spears ne peut échapper au monde de l'entertainment. Pis, ils se rendent comptent que les habitants de South Park, non contents d’avoir entretenus des années durant ce statut de star, exigent désormais d’elle qu’elle se suicide afin que la «Moisson» de l’année soit bonne.

Dès lors, il y a deux choses à retenir. La première, immédiate, est que la série se veut jusqu’au-boutiste (cf. la tête à moitié tranchée de Britney Spears) et que l'on doit probablement rompre avec les règles de ce que l'on croît connaître en tant que spectateur. La deuxième, entre les lignes, est la critique d'une industrie qui transforme de jeunes chanteuses en des modèles à suivre avant de les abandonner à la société du spectacle («Aujourd’hui, les Américains aiment mieux voir les gens mis à mort dans les magazines, en photo ou à la télé.»). L'épisode n'est sans doute pas le plus salué de l'histoire de South Park, mais, avec le recul, il permet de comprendre pourquoi la série est celle qui déconstruit le mieux, c’est-à-dire avec insolence et je-m’en-foutisme, la culture pop.

Le rejet de la célébrité 

Pour Toni Johnson-Woods, auteure de Blame Canada!: South Park and Contemporary Culture, dans lequel elle établit des similitudes entre South Park et les écrits de Rabelais ou Mikhaïl Bakhtine, l’impact de la série sur la pop culture est tel qu’il peut s’expliquer selon plusieurs niveaux de lecture:

«A côté de Beavis et Butt-Head et American Dad, qui mettaient aussi en scène de mauvais enfants, South Park était le premier à avoir pour héros des enfants qui juraient et insultaient à tout-va en parlant de sujets d’adultes. Ensuite, il y a le style d’animation en papier découpé, totalement nouveau à la fin des années 1990. Il y a aussi les sujets abordés, en lien direct avec l’actualité récente et en prise avec de grandes questions politiques (le sexe, la couleur de peau, la célébrité). Il y a également la présence de personnages mémorables, comme Mr Hanky The Christmas Poo, qui introduit l’humour scatologique dans la série. Enfin, il y a le rejet de la célébrité: contrairement aux Simpsons, South Park n’a pas autant cherché à inviter des guests

Notons tout de même la présence de George Clooney, tellement fan de la série qu’il accepte d’y doubler un chien homosexuel, et du soulman Isaac Hayes dans le rôle du Chef –un rôle qu’il finit toutefois par abandonner en 2005 après que Parker et Stone ont prétendu dans un épisode que les scientologues (dont fait partie l’auteur de la BO de Shaft) croient être hantés par des fantômes aliens massacrés dans le cratère des volcans.

Un style sans concession

Car, en vrai, South Park ne se refuse rien. Ni de considérer Bono comme «la plus grosse merde de l’univers» –dans l’épisode 9 de la saison 11, en 2007, Randy Marsh inscrit sa crotte au «concours de la plus grosse merde de l’univers» et perd contre le père du chanteur de U2. Ni de s’attaquer aux préceptes de Steve Jobs, comme dans le premier épisode de la saison 15 où Kyle, en acceptant sans lire les conditions générales d’Apple, autorise involontairement la compagnie à lui coudre la bouche à l’anus d’un autre utilisateur distrait –une référence assumée au film The Human Centipede. Et ça fonctionne. Depuis dix-neuf ans, c’est simple, la série décrypte l’ensemble de la pop culture, sans concession ni demi-mesure, mais en incitant le spectateur à la penser, et à se servir de cette pensée pour poser un regard neuf sur le monde contemporain.

 

Il faut dire que cette irrévérence et cette façon de s’attaquer à toutes les figures populaires (plus de 300 depuis 1997) lui vont parfaitement. Elle est même l’assurance vie de South Park, qui s’inspire, peut-être sans le savoir, d’un procédé dont la série est loin d’être précurseur.

C’est en tout cas ce qu’affirme Toni Johnson-Woods :

«Parker et Stone n’ont de cesse de se jouer de notre intérêt pour les célébrités, en général. Ils ridiculisent toute sorte de célébrités, pas uniquement des acteurs, des chanteurs ou des mannequins, mais aussi des politiques et des personnages religieux. C’est évidemment ces sujets très tendancieux qui ont fait la réputation de la série, mais ce type d’humour existe depuis Aristophane ou Candide de Voltaire, qui étaient sans aucun doute tout aussi controversés que South Park pour leurs attaques de la religion et de la morale.»

La destruction des stéréotypes

Mais en vérité, il y a plus: l’idée que South Park n’a jamais été à proprement parler une sitcom, mais un sujet posé à la pop philosophie, une étude donnant à voir les conséquences de l’entertainment sur un échantillon de personnes. Ainsi de Stan et Kenny qui, dans l’épisode 3 de la saison 8, au sortir d’une séance de La Passion du Christ, exigent de se faire rembourser, tandis que Kyle perd la foi et que Cartman entreprend de monter une armée pour exterminer les juifs.

Ainsi des épisodes 7 à 9 de la saison 17 où les gamins débattent pour savoir si la Playstation 4 est meilleure que la Xbox avant d’interpeller George R.R. Martin pour départager les deux équipes. Ainsi de l’épisode Sexual Healing s’ouvrant sur une parodie de Mortal Kombat et mettant en duel Tiger Woods, alors en plein scandale d’adultère, et sa femme Elin Nordegren. Ainsi, enfin, de Cartman qui, atteint du sida, ne parvient pas à mobiliser Elton John pour un concert de charité et doit se contenter de Jimmy Buffett, ce chanteur pour enfants que «personne n’aime sauf les gros blaireaux et les gonzesses alcooliques qui vivent dans le Sud.»

Autant de positions tranchées et de fulgurances ultra-référencées qui terminent de prouver que South Park, plus que n’importe quelle autre série, a le mérite de décrypter la réalité à travers le miroir de la pop culture, d’une façon à la fois subtile et crue, s’employant à changer nos habitudes de spectateur avec une précision rare dans l’écriture, et abordant sans fard des thématiques en prise avec l’actualité la plus brulante. Le procédé pourrait certes avoir certaines limites –comment rester pertinent quand on écrit et réalise un épisode en une semaine?–, mais il permet quelques séquences visionnaires, qui dilapident la haute culture et la morale.

Après tout, South Park n’a cessé d’aller à l’opposé des préceptes établis par les blockbusters hollywoodiens: ici, les héros ne sont plus les seuls à pouvoir changer le cours des choses. Pour cela, il y a désormais quatre gamins dépourvus de la bien-pensance des adultes, capables de prétendre que l’album Disintegration des Cure est le «meilleur album de tous les temps» autant que de se délecter en regardant différents phénomènes Internet (Chocolate Rain, Star Wars Kid, Afro Ninja ou Chris Cocker) s’entretuer dans une course au buzz. C’est immodéré, ça joue sur plusieurs niveaux de comique et ça confirme à ceux qui en douteraient encore que South Park se joue constamment de la pop culture.

Une première version de l'article suggérait que Beavis et Butt-Head avait été créé après South Park. South Park a été diffusé en 1997, alors que Beavis et Butt-Head a été diffusé pour la première fois en 1993.

 

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