Culture

Oubliez la Kabbale et les Illuminati, le nouveau culte pop culture est celui des Yorubas

Coline Clavaud-Mégevand et Stylist, mis à jour le 16.11.2016 à 9 h 36

De Beyoncé à Ibeyi en passant par Azealia Banks, c'est le culte tendance de 2016.

The Sacred Art of the ori de l'artiste Laolu Senbanjo I Ed Maximus

The Sacred Art of the ori de l'artiste Laolu Senbanjo I Ed Maximus

Nous sommes le 23 avril 2016. Beyoncé balance Lemonade, un album visuel que le monde entier se met aussitôt à éplucher dans les moindres détails. Dans son mood board: des peintures faciales, une danse autour d’un cercle de feu et une pièce remplie d’eau où la chanteuse nage en robe immaculée. Une imagerie qui fait directement référence à des croyances méconnues: les cultes d’origine yoruba. Stefania Capone*, directrice de recherche au CNRS et responsable du cours anthropologie des religions afro-américaines à l’EHESS, explique:

«Les Yorubas sont un groupe ethnique d’Afrique de l’Ouest, dont le territoire s’étend de la partie sud-occidentale du Nigeria à la partie orientale du Bénin. D’autres groupes d’ascendance yoruba sont connus au Ghana et au Togo. Avec la traite négrière, leurs croyances se sont disséminées dans les colonies américaines.»

Résultat: des pratiques religieuses mélangeant tradition yoruba, catholicisme et rites indigènes sont présentes aujourd’hui au Brésil (le candomblé), à Cuba (la santería), et la plus connue en Haïti (le vaudou)… Un folklore qui n’inspire pas que Queen Bey.

Cette année, on aura ainsi vu la firme Marvel intégrer le personnage de Brother Voodoo dans son jeu Lego Marvel Super Heroes, Azealia Banks raconter sur le Web son introduction à la santería, le duo Ibeyi chanter en langue yoruba lors du défilé Chanel à La Havane et l’acteur Michael K. Williams (The Wire) incarner un tueur adepte du vaudou dans l’adaptation ciné d’Assassin’s Creed, prévue pour décembre. Stylist décrypte les raisons de cette nouvelle dévotion.

Une mystique inexplorée

Si elle se la joue souvent blockbusters bourrins et rythmiques appuyées, la pop culture aime aussi abattre des cartes plus sibyllines. Dans son tarot de Marseille, on a récemment vu des symboles ésotériques (sorcellerie et triangles inversés dans le clip de «Dark Horse» de Katy Perry, codes prophético-apocalyptiques sur le «Blackstar» de Bowie) et des intrigues surnaturelles à tendance satanique (les séries Stranger Things et Outcast cet été, L’Exorciste fin septembre).


Adrien Lherm, qui enseigne l’histoire contemporaine à la Sorbonne et auteur de La Culture américaine (Le Cavalier bleu), explique: «La pop culture, dans sa quête permanente de sources de renouvellement, est toujours allée chercher du côté de formes marginales de croyances.» Son dernier filon? Les cultes d’origine yoruba, parfaits pour piquer notre curiosité, selon Sylvie Mégevand, spécialiste de culture et d’art cubains de l’université Toulouse Jean-Jaurès.

Longtemps pratiqués en secret des autorités coloniales, ces cultes sont en plus très riches du fait du syncrétisme religieux et culturel qui s’est produit au cours des siècles

«Hors des aires géographiques concernées par l’économie de plantation et l’esclavage (Caraïbes, littoral brésilien…), ces cultes restent peu connus du grand public. Longtemps pratiqués en secret des autorités coloniales, ils sont en plus très riches du fait du syncrétisme religieux et culturel qui s’est produit au cours des siècles. Les orishas, ces divinités de la santería cubaine, tels Babalú Ayé, Oshún sont, par exemple, étroitement associés à des saints catholiques, mais aussi à des plantes, aliments, animaux, couleurs…» 

Une manne d’inspiration pour les artistes. Cerise sur le gâteau mystique, Adrien Lherm ajoute que ces croyances sont pour la pop «un moyen de réenchanter le monde» –comprendre: de transformer une sordide histoire de baston dans un ascenseur en conte initiatique et symbolique.

Une convergence des luttes

En 2013, lors de son featuring avec Drake sur le morceau «Pound Cake», Jay Z tacle «le visage blanc» de Katy Perry, qui vient de faire scandale aux VMA en se grimant en geisha. Puis enchaîne dans la phrase suivante avec un appel à «son dieu Shango», divinité de la santería représentant la foudre et la justice. En deux phrases, il dénonce l’Amérique blanche et insensible aux questions raciales, tout en revendiquant son identité afro-américaine.


Stefania Capone confirme: «Les dieux yorubas sont des modèles d’empowerment, aujourd’hui mis en valeur par Beyoncé dans Lemonade, lorsqu’habillée de jaune, entourée d’eau et armée d’une batte, elle représente le pouvoir de la divinité Oshun [elle a également fait appel, dans son clip «Sorry», à l’artiste nigérian Laolu Senbanjo qui l’a maquillée à l’image des dieux yorubas, ndlr]. Ou par Marvel avec The Santerians, un groupe de super-héros formé par cinq des plus puissantes divinités yorubas (Oya, Elegua, Oshun, Ogun et Changó.» Ce dernier a fait un come-back remarqué en 2015, dix ans après sa création, dans le comics Amazing Spider-Man. D’après Sylvie Mégevand:

«Ce nouveau moyen de revendiquer le black power est aussi une façon de faire converger les luttes. Ces cultes qui reposent sur le mélange des cultures sont contraires à l’idée de pureté revendiquée par certains groupes politiques. Et il est intéressant de noter que la plupart des artistes nord-américains qui se réfèrent à ces religions n’ont peu, voire pas, de lien géographique ou culturel direct avec elles. On peut donc y voir une dynamique d’alliance entre les Noirs et les Latinos, deux minorités-majorités qui veulent affirmer leur puissance hors des normes WASP.»

Prends ça, Donald Trump!    

Une religion peu susceptible

Si son intérêt pour les cultes d’origine yoruba est récent, ce n’est pas la première fois que la pop entre en religion. La reine de l’exercice? Madonna, à qui Dieu a donné plusieurs fois la foi: chrétienne, en début de carrière, juive à la fin des années 1990 quand elle se convertit à la Kabbale, puis un peu toutes en même temps lorsque sur les écrans géants du Confessions Tour, en 2006, se mélangent allègrement étoiles de David, croissants musulmans et croix catho.

Problème, selon Adrien Lherm: non seulement cette imagerie, surexploitée, a fini par se périmer mais pire, elle est devenue taboue. Dans un contexte où les médailles de baptêmes évoquent la Manif pour Tous, le chercheur explique que «le jeune public est las et incrédule devant l’offre classique des monothéismes. Mais comme ses membres se retrouvent livrés à eux-mêmes face aux médias électroniques, ils n’ont jamais autant eu besoin de structures, de croyances qui les englobent».

Pour rassembler ses ouailles, la pop culture peut alors compter sur les cultes yorubas.

«Ils représentent des formes de spiritualités alternatives et donc acceptables, confirme Sylvie Mégevand. D’autant plus qu’ils sont, à Cuba par exemple, très tournés vers la sphère privée. Même si les nouveaux initiés sont de plus en plus visibles à La Havane (entièrement vêtus de blanc), chacun peut pratiquer chez soi en ayant un autel dédié à sa divinité ou consulter un babalao (une sorte de prêtre) en toute discrétion pour résoudre un problème. Cette relative confidentialité, ce caractère introverti de la santería n’ont donc rien de provocant et ne choquent pas.» 

La notion de cool trouverait son origine dans le concept yoruba de l’itutu, l’action rituelle de “rafraîchir”, calmer et maîtriser les forces de l’univers pour rétablir l’équilibre

Et en effet, Azealia Banks n’alimente pour une fois aucune polémique en documentant son intronisation à la santería dans ces conférences sur Périscope ou via (feu) son compte Twitter, BRUJADELBLOQUE (« la sorcière du tiéquar »). Quant aux créateurs d’Orange is the New Black, ils se moquent franchement des rites foireux à base d’œufs de poule des Latinas de la prison de Litchfield, quand la question du conflit entre Israël et la Palestine reste évoquée avec de grosses pincettes.  

Une street cred originelle

Si la pop semble aller toujours plus loin dans le turfu (vous n’envisagez plus de voir un film qui n’a pas été tourné 100% sur fond vert), elle semble paradoxalement se passionner pour ses origines: reboot de nombreuses séries (Mac Gyver, Training Day, L’Exorciste), et préquels (X-Men: First Class, Star Wars Anthology  Han Solo, prévu pour 2018), Throwback Thursday… Une façon selon Adrien Lherm «de lutter contre la fatigue de l’hyper-modernité –la dématérialisation à l’extrême, la solitude devant l’écran– en revenant à des histoires, à des formes premières».

Là encore, les cultes d’origine yoruba font le job: religions «mettant en avant le lien avec les ancêtres et la Terre-mère africaine», selon Stefania Capone, elles deviennent, pour la pop, gage d’authenticité. Mieux: «La notion de cool trouverait son origine dans le concept yoruba de l’itutu, l’action rituelle de “rafraîchir”, calmer et maîtriser les forces de l’univers pour rétablir l’équilibre.»


S’inscrire dans cette tradition, c’est donc toucher du doigt le graal de la pop, à rebours de cet «Illuminati mess» artificiel dénoncé par Beyoncé sur son single «Formation». Problème? L’authentique se met parfois à faire toc, comme cet été avec la diffusion sur le Web de «Voodoo Love» et «Voodoo», respectivement chantés par Ariana Grande et Kylie Minogue. «La question de l’appropriation culturelle est très importante, confirme Stefania Capone. Si personne ne remet en question l’utilisation de chants de la santería par Ibeyi, duo composé des deux filles d’Anga Díaz, célèbre percussionniste cubain et initié dans les cultes afro-cubains, certaines démarches relèvent plus du choix marketing.» Attention aux vengeances vaudous quand même.

1 — Auteure de La Quête de l’Afrique dans le candomblé et de Les Yorubas du nouveau monde (éd. Karthala) Retourner à l'article

Coline Clavaud-Mégevand
Coline Clavaud-Mégevand (4 articles)
Journaliste
Stylist
Stylist (169 articles)
Mode, culture, beauté, société.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte