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Ce qu'a gagné la Turquie en intervenant en Syrie

A Alep, le 20 octobre 2016 | GEORGE OURFALIAN / AFP

A Alep, le 20 octobre 2016 | GEORGE OURFALIAN / AFP

La Turquie est en Syrie d'abord pour réduire l'influence et le territoire des Kurdes du PYD-PKK. Le combat contre Daech passe au second plan, malgré quelques victoires.

​ Une longue table posée dans la poussière du désert: voici le décor dans lequel les membres des Forces démocratiques syriennes (FDS​), l'Alliance arabo-kurde​​ ​largement dominée par les ​Kurdes des ​unités de protection du peuple​, ont annoncé le lancement, samedi 5 novembre, de leur offensive sur la «capitale» de l’Etat islamique en Syrie.

Soutenue par l’aviation de la coalition internationale et certaines unités spéciales occidentales, cette opération, baptisée «Colère de l’Euphrate», vise à reprendre Raqqa, la capitale auto-proclamée de l’organisation de l’Etat islamique (EI) en Syrie. Elle se superpose à l’opération, également très délicate, débutée quelques vingt jours auparavant contre Mossoul, le bastion irakien, de l’organisation djihadiste.  

Tout en cherchant à renforcer la composante arabe de l’alliance mise en branle face à l’EI à Raqqa, les États-Unis s’appuient essentiellement sur son allié kurde syrien qui se trouve être l'ennemi numéro 1 d'un autre allié de Washington, au sein de l'Otan cette fois: la Turquie.  

Les Américains ont pu éprouver le courage des unités de protection du peuple du Parti de l’union démocratique (YPG-PYD) dont ils épaulent les combattants contre l'EI. Sans doute, «Colère de l’Euphrate» prendra-t-elle plusieurs mois et causera-t-elle un grand nombre de pertes humaines. Au YPG-PYD aussi, on a le culte des «martyrs». Mais en retour Salih Muslim, le co-Président du Parti de l’Union démocratique (PYD) espère obtenir le soutien politique américain pour une zone autonome kurde au nord-est de la Syrie. 

Certains observateurs arabes et occidentaux qui évoquaient fin octobre le lancement imminent de cette opération, n’excluaient pas que s’ensuive un affrontement entre l’armée turque et les YPG. La Turquie a plusieurs fois déclaré qu’elle ne souhaitait pas que son ennemi kurde participe à la reconquête de Raqqa. En effet, Ankara cherche à limiter au maximum les avancées des YPG.

La Syrie, l’arrière-cour des États-Unis

La Turquie a cependant dû accepter: c’est bien de la base de l’Otan, située à Incilirk au sud de la Turquie, que partiront les avions de combat de la coalition vers Raqqa. Mais de l’entretien entre le chef d'État américain avec son homologue turc, il apparaît que le premier a assuré au second que le PYD n’avait pas de visées territoriales sur Raqqa.

Contacté dimanche, un ancien officier turc excluait toute intervention militaire d’Ankara à Raqqa: «La Syrie, c’est l’arrière-cour des États-Unis, et la Turquie ne peut plus rien faire à l’est de l’Euphrate», expliquait-il.

De fait, voilà déjà deux mois et demi que l’armée turque est entrée en Syrie, via la ville frontalière de Jarablous dont elle a chassé l’EI. Avec ses avions de combat et ses forces spéciales, Ankara combat les djihadistes de Daech mais plus encore les forces kurdes syriennes alliées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, en guerre contre l'État turc depuis 1984 et inscrit sur la liste des organisations terroristes en Europe et aux États-Unis).

En dix semaines, la Turquie a obtenu beaucoup de ce qu’elle voulait, c’est-à-dire établir de facto à partir de sa frontière une zone tampon débarrassée de l’EI et des YPG. L'armée turque fait ainsi d’une pierre trois coups: d'abord, elle prive l’EI d’une route d’approvisionnement; ensuite, elle peut utiliser cette zone pour restructurer et entraîner des groupes de l’Armée syrienne libre afin d’en faire une force supplétive face aux YPG; et enfin, elle stoppe nette l’expansion kurde le long de ses 800 kilomètres de frontières communes avec la Syrie, privant le Kurdistan syrien de toute possibilité de continuité territoriale de la frontière irakienne à la Méditerranée.

Si elle n’intervient pas pour l’instant à Raqqa, l’armée turque reste toujours présente dans le nord du pays, à l’ouest de l’Euphrate pour l’essentiel. Mi-octobre, son artillerie et son aviation ont d’ailleurs remporté un beau succès symbolique face à l’EI. Avec les forces de l’armée syrienne libre, elles ont chassé les djihadistes de Dabiq et repris cette bourgade de 5000 habitants au cœur de la propagande des djihadistes. 

«L’étincelle a été allumée en Irak et [est devenue] un feu qui brûlera, par la volonté d’Allah, jusqu’à ce qu’il ait consumé les armées de la croix à Dabiq» disait le père de l’EI, le Jordanien Abou Moussab al-Zarkaoui en 2006. Dix ans plus tard, la ville syrienne de Dabiq n’aura finalement pas été le tombeau des forces croisées. Tout au contraire, ce sont les «armées  du croissant» sunnite, les rebelles arabes et les militaires turques, qui ont eu raison de la prophétie funeste de al-Zarkaoui. Le gouvernement turc a très peu communiqué sur cette victoire, dont il aurait pourtant pu tirer profit pour redorer son image déplorable auprès des opinions occidentales. Mais il n’a sans doute pas voulu nourrir l’animosité de ses propres sunnites, turcs ou kurdes, dont certains groupes ne sont pas insensibles à la propagande de l’EI. La capture de Dabiq par l’armée turque peut d’ailleurs avoir joué sa part dans l’appel récent –une première– d'Abou Bakr al-Baghdadi à mener des attentats en représailles contre la Turquie.  

Alep, le compromis

Les intentions turques sur la ville d’Alep forment un point d’interrogation. À ce propos, l’entourage du Président Erdogan aurait été divisé entre ceux qui accordent plus d’importance à une présence turque à Alep en Syrie et ceux qui favorisent Mossoul en Irak. De toute façon, sur cette question il faut désormais prendre en compte le rapprochement de cet été entre Ankara et Moscou. Pour Vladimir Poutine, le maintien d’Alep dans le giron de Damas est un objectif stratégique, militaire et politique. Il n’est pas exclu, selon certains observateurs, que la Russie ait accepté de fermer les yeux sur l’offensive turque contre les Kurdes des YPG en échange d’un compromis sur Alep.

En revanche, demeurent deux gros points de friction à l’ouest de l’Euphrate, c’est-à-dire de ce côté du fleuve où le PYD n'est désormais plus autorisé d’ambitions territoriales. Quid de la ville de Manbij d’abord, libérée de l’EI en août 2016 par les forces kurdes au prix de grosses pertes civiles locales? Selon le vice premier ministre turc, Numan Kurtulmus, les «États-Unis s’étaient engagés à ce que les forces du PYD quittent Manbij». Malgré cela,  elles ne «l’ont toujours pas fait».    

Alors pour ne pas courir le risque de voir son ennemi kurde s’installer également dans la ville voisine d’al-Bab (le second point de friction) actuellement contrôlée par l'État islamique, la Turquie y interviendra-t-elle? Ce n’est pas totalement à exclure, selon notre analyste turc.  

Cependant, ces dix derniers jours, ce n'est ni à Manbij ni à al-Baq que de nombreux chars et véhicules blindés turcs se sont déployés mais dans la ville frontalière de Silopi. Car,  forte de son «succès syrien», la Turquie regarde aussi vers l’autre grand pays voisin. «Après son succès en Syrie, explique cet ancien officier, c’est en Irak qu’elle pourrait vouloir intervenir…». À la différence près qu'au contraire de la Syrie, l'armée turque est présente en Irak depuis déjà plusieurs années.

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