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«Dernières Nouvelles du cosmos», «Brûle la mer» et «La Sociale»: trois documentaires aux quatre coins du réel

Brûle la mer © Les Films de l'Atalante

Brûle la mer © Les Films de l'Atalante

Dans leurs différences, ces trois films en salle cette semaine dessinent la multiplicité des approches du monde qu'autorise le grand écran.

Comme il a déjà été souligné ici-même, le documentaire occupe sur les grands écrans français une place considérable, et ambiguë. Il est en effet réjouissant que leur nombre ne cesse d’augmenter (104 sont sortis en salles en 2015, record historique), participant de la diversité de l’offre. Et il est très regrettable que cette quantité soit due dans bien des cas à des produits audiovisuels qui n’ont rien à faire sur grand écran. Mais le petit, celui des chaînes de télévision, jouant si mal son rôle, la salle devient le déversoir de réalisations qui n’y avaient nulle vocation.

Le sujet et l’écriture

La semaine du 9 novembre est exemplaire de cette inflation inégale, avec quatre nouveaux documentaires, dont trois français. Ces trois derniers dessinent, chacun dans sa spécificité, la diversité de cette offre, par la relation particulière entre «sujet» et écriture cinématographique qu’il met en œuvre (1).

Il y aurait ainsi celui qui raconte de manière ordinaire une histoire extraordinaire, celui qui raconte de manière extraordinaire une histoire ordinaire, et celui qui, racontant de manière ordinaire une histoire qui n’a rien d’extraordinaire, cherche à produire un effet qui serait, lui, extraordinaire.

Soit, dans cet ordre, Dernières Nouvelles du cosmos de Julie Bertuccelli, Brûle la mer de Nathalie Nambot et Maki Berchache et La Sociale de Gilles Perret. Avec au préalable ces rappels qu’il semble falloir toujours réitérer : 1) le documentaire est, ou du moins peut être, au même titre que de la fiction, du cinéma –tant de films de fiction ne sont pas du cinéma, eux non plus. 2) le documentaire, tout autant que les films de fiction, est mis en scène et le cas échéant il raconte des histoires, même si différemment.

Le génie de Babouillec

Hélène et sa mère© Pyramide Distribution

La réalisatrice Julie Bertuccelli a fait la connaissance d’une personne extraordinaire. Elle s’appelle Hélène Nicolas. Elle a 30 ans. Elle souffre d’une forme lourde d’autisme. Elle ne parle pas. Mais, avec un système de lettres mobiles, elle écrit. Elle écrit ses propres textes, sidérants poèmes traversés de tendresses fulgurantes, de lucidité extrême, de violence juste. Ces poèmes sont publiés sous le «nom de plume» de la jeune femme, Babouillec Sp, par l’éditeur Christophe Chomant.


Cette œuvre est au cœur d’un travail théâtral mené en l’y associant par Pierre Meunier et Marguerite Bordat, dont la pièce Forbidden di Sporgersi a été présentée à Avignon et dans toute la France. Et Hélène utilise le même système de lettres pour discuter, au cours de conversation de la vie quotidienne, notamment avec sa mère, ou d’entretiens particulier, par exemple avec un mathématicien de haut niveau.

On peut dire que ce que fait Hélène et ce qui se joue autour d’elle, grâce à elle et à ses mots, est si impressionnant et troublant qu’il n’y a nul besoin d’y ajouter une recherche particulière dans la réalisation, qu’il n’y a «qu’à filmer». Ce serait croire que la mise en scène serait au mieux une sorte de bonus, d’ajout ou de renfort, au pire une affèterie plus ou moins superflue. Alors que c’est, toujours, une nécessité –y compris, ou même surtout quand les gestes d’écriture ne se remarquent pas.

Cela ne semble pas être le souci de Julie Bertuccelli, et c’est finalement la limite de son film, si sûr qu’il tient un sujet étonnant (il l’est) qu’il n’invente à peu près rien pour accompagner cette personne et ce parcours. On se souviendra d’Hélène Nicolas, pas forcément de Dernières Nouvelles du cosmos.

Un film qui respire

© Les Films de l'Atalante

La situation est à peu près inverse avec Brûle la mer de Nathalie Nambot et Maki Berchache. Ce dernier est un jeune Tunisien qui, après avoir participé à la Révolution de jasmin, a traversé la Méditerranée sur un rafiot pour rejoindre Paris et qui a découvert que l’Europe et en particulier la France n’accueillent pas à bras ouverts les immigrés arabes sans papiers.


Si chaque trajectoire est singulière, et si leur multiplication ne les rend pas moins dramatiques, le moins qu’on puisse dire est qu’on n’ignore pas ce dont parle le film. Pourtant, sa manière d’en « parler » ne cesse d’ouvrir d’autres espace de questionnement, y compris à l’écart du projet des auteurs, ce qui est tout à l’honneur d’un travail documentaire. Il alterne témoignages, citations et saynètes, décalant ce qu’on voit de ce qu’on entend, accueillant ici un poème de Mahmoud Darwich, là un duo où le coréalisateur et sujet du film, Maki, dialogue avec un ami palestinien de leurs situations similaires et différentes comme s’ils déclamaient du Brecht sur les hauteurs de la Courneuve.

L'impératif du voyage au Nord pour les jeunes hommes du Sud, avec en contrepoint la nostalgie tout aussi fantasmatique pour le pays quitté

 

Brûle la mer fait ainsi entendre une multiplicité d’échos à cette situation inextricable qui met en interférence les situations dans les pays au Sud de la Méditerranée, l’état politique, psychologique et idéologique auquel les migrants ont affaire en arrivant en France, et cet espèce d’impératif du voyage au Nord pour les jeunes hommes du Sud – avec en contrepoint la nostalgie tout aussi fantasmatique pour le pays quitté.

Sans forcément en avoir conscience, le film fait ainsi résonner plusieurs fantasmatiques, y compris un idéal d’hospitalité générale, ou de lien naturel parfaitement paradoxal entre élan libérateur en Tunisie et volonté de venir en Europe.

Le grand bénéfice de la forme disjointe adoptée par les réalisateurs est de faire percevoir la complexité des forces qui ont traversé et continuent d’agir ces 25.000 migrants qui ont quitté leur pays après la révolution.

Il fait image de à la fois de ce qu’a été l’énergie du mouvement populaire qui a débarrassé la Tunisie de Ben Ali, et de l’aventure à la fois extrême et faite d’instants, de coïncidences, de rencontres, de violence, de peur, de coups de chance et d’abandons, du trajet des côtes tunisiennes à Paris via Lampedusa, la Sicile, Rome, Milan, Vintimille et Marseille.

Dans son mouvement paradoxal, le film respire, et parfois halète: c’est mieux mais c’est pire, il y a des gens formidables qui accueillent et un environnement massivement hostile, je voulais à tout prix venir ici même si je ne sais plus très bien pourquoi mais je regrette là-bas même si je sais que j’y serais mal.

Brûle la mer a peut-être, et même sans doute été conçu comme un film militant, un plaidoyer. Sa forme même lui donne une richesse et une complexité autrement intéressante.

Une geste héroïque et quotidienne

L'historien Michel Etievent (© Rouge Production)

Rien de tel avec La Sociale qui est bien, lui, un film militant, et s’y tient. Mais il milite pour une cause aussi connue de tous qu’ignorée profondément dans son histoire et ses effets. Et en tire une dynamique inattendue.

Le titre est à double sens, il renvoie à un idéal venu du XIXe siècle, quand «Vive la sociale!» était le cri de guerre des révolutionnaires en même temps qu’il désigne une institution précise, la Sécurité sociale. Pas le sujet le plus folichon? C’est justement là que cela se joue: dans l’intersection réussie entre une volonté de délivrer un message et la capacité à l’incarner.


Le message tient en quatre points: a) il faut découvrir la vraie origine de la sécu, b) prendre conscience de à qui on la doit, c) préserver ce qu’elle apporte aujourd’hui et à quoi on s’est si bien accoutumé qu’on a perdu la mesure de ses immenses bienfaits, d) résister aux dérives ultralibérales qui tendent à la vider de son sens.

Chacun fera ce qu’il voudra du petit b, éloge sans nuance des militants et responsables du Parti communiste français, qui se sont longtemps attribués le contrôle total de l’appareil de la sécu, avec le sens particulier de la démocratie à l’ère du «centralisme démocratique» de soviétique mémoire.

Les trois autres points sont non seulement convaincants, mais évoqués avec une verve et une émotion bienvenues. Cela va du récit des luttes populaires qui, depuis l’aube du XXe siècle, ont imposé au cours des décennies la mise en place de garanties transformées en système cohérent et globalement efficace sous la direction d’Ambroise Croizat, ministre communiste du Général De Gaulle à la Libération.

Et cela se poursuit par la présentation du fonctionnement et des effets d’un dispositif qui n’existe plus dans les médias qu’en terme de «trou», occultant ce que par ailleurs il fait, et qui n’a toujours rien d’évident.

Une poignée de personnages au verbe haut et aux convictions vigoureuses donnent chair et émotion à ce récit qui pourrait être abstrait. L’ignorance historique, dans laquelle s’illustre bien malgré lui François Rebsamen, actuel détenteur du fauteuil ministériel où fut créé la Sécu en 1945, et la méconnaissance des enjeux contemporains, nourrissent la tension qui anime le film. 

Des visages, des voix, des corps

 

Gilles Perret a trouvé des visages, des voix, des corps grâce auxquels ce dossier de plaidoirie devient une geste à la fois héroïque et quotidienne, où ce qu’on apprend (beaucoup), ce qui est rappelé (à bon droit) et ce qui n’est pas dit inscrit le «sujet» dans un ensemble bien plus vaste.

Là, entre ces humains, ces textes, ces souvenirs, circule quelque chose comme un souffle, qui fait de La Sociale, aussi militant soit-il, un geste de cinéma.    

1 — Le quatrième, Graine de champion, réalisé par Simon Lereng Wilmont et Viktor Kossakovsky, est une coproduction scandinave consacrée à des enfants pratiquant des disciplines de haut niveau (danse, escrime, sumo). Retourner à l'article

 

 

Dernières Nouvelles du Cosmos

de Julie Bertuccelli

Durée: 1h25. Sortie le 9 novembre 2016

Séances

Brûle la mer

de Nathalie Nambot et Maki Berchache

Durée: 1h15. Sortie le 9 novembre 2016

Séances

La Sociale

de Gilles Perret

Durée: 1h24. Sortie le 9 novembre 2016

Séances

 
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