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EnjoyPhoenix, le roman comme oubli de la haine ou presque

Image tirée d'une vidéo d'EnjoyPhoenix.

Image tirée d'une vidéo d'EnjoyPhoenix.

Rarement une personnalité du web français a attiré autant de fans et de «haters» à la fois.

Publier son premier roman est une expérience douloureuse. C'est livrer un travail extrêmement personnel, construit dans le confort de l’intimité, au jugement d’inconnus et de professionnels. Que se passe-t-il quand ce premier roman n’est pas écrit par un illustre inconnu mais par une YouTubeuse beauté qui compte des millions de fans et un bon paquet d'internautes critiques?

C’est l’étrange expérience qu’est en train de vivre Marie Lopez, jeune femme de 21 ans plus connue sous le nom d’EnjoyPhoenix, YouTubeuse beauté aux plus de 2,6 millions d’abonnés. Jeudi 3 novembre, elle a sorti son premier roman, Carnets de route (Anne Carrière), dans lequel elle raconte les digressions existentielles de candidats au permis de conduire. Si c'est son deuxième livre, il s’agit-là d’une véritable épreuve du feu pour la YouTubeuse, et elle sait que son lectorat et ses détracteurs ne manqueront pas de la lire. Habituée à être attendue au tournant par tout un pan d'internet et des médias, elle s'est même construite avec ça. Pourtant, lorsque nous la rencontrons lors de son passage à Paris –dans un logement loué pour l'occasion–, Marie Lopez préfère sourire. Quand on lui parle des critiques acerbes qui se préparent sûrement: «J’ai hâte!»

Une réponse pas si étonnante lorsque l'on revient sur le parcours de la jeune femme. Depuis plus de cinq ans maintenant, elle joue à l'équilibriste, en permanence secouée par les critiques moqueuses d’un côté, et les fans transis de l’autre. Et toute son histoire semble émaillée de moments où elle leur répond, directement ou indirectement, que ce soit dans ses vidéos ou maintenant dans ses livres.

«Salut les filles»

12 mars 2011. Depuis sa chambre, et après de nombreuses heures passées à régler des problèmes de sons, Marie Lopez, jeune lyonnaise de presque 16 ans, publie sa toute première vidéo sur YouTube, un tutoriel beauté intitulé «[ Tutoriel Coiffure n°1 ]: Boucles avec un lisseur!». Si elle lance son tout premier «Salut les filles» une formule très utilisées par les YouTubeuses beauté–, elle n’a pas encore conscience du monde qui peut la regarder de l’autre côté de l’écran. «On allait me voir, m’entendre, me connaître, écrit-elle dans son premier livre #EnjoyMarie, sorte de carnet intime adolescent. Je n’ai pas du tout pensé aux critiques je vous assure.» Car Marie Lopez cherche d’abord à fuir son quotidien à l’école, le harcèlement qu'elle subit et la solitude qu'elle ressent. Pourquoi pas alors se faire de nouvelles amies sur internet?

 

«Je suis allée sur YouTube car j’étais harcelée au lycée, explique-t-elle aujourd’hui. Dans ma tête, je n’allais pas quitter un harcèlement pour en trouver un autre. Quand j’ai commencé, tout le monde ne connaissait pas YouTube, on ne gagnait pas forcément encore d’argent, ça allait encore.»

Au début, évidemment, son public est composé d’adolescentes qui tombent par hasard sur sa chaîne en tapant des mots-clefs dans la barre de recherche de YouTube et décident de la suivre et de l’encourager. Cette communauté grandit chaque jour, alors la jeune femme décide de transformer une relation virtuelle et hebdomadaire avec ses fans en relation quotidienne et réelle: grâce aux réseaux sociaux (Twitter et Instagram principalement, puis Snapchat), aux vlogs (des vidéos-récits du quotidien) et aux «meet-up», ces rencontres organisées dans la vraie vie pour briser la barrière de l'écran. Ses fans le lui rendent bien en l'inondant d'amour, de cadeaux et de cœurs numériques. 

Des retours et un amour indispensable pour se sentir aimée et considérée:

«Les retours sont donc toujours importants, même négatifs s’ils sont constructifs, car les gens qui me suivent me le rendent bien. Après, des fois, quand une vidéo fait un peu moins de vues, je me dis “mince, qu’est-ce que j’ai fait pour que ça marche moins bien?” On y prend goût au bout d’un moment et je pense que je serais complètement perdue si, du jour au lendemain, on m’enlevait ces références-là.»

Cette année-là pourtant, les abonnés accourent de plus en plus vite, le nom d’EnjoyPhoenix commence à apparaître sur certains sites spécialisés, et forcément, les premiers retours négatifs commencent à émerger. On n’aime pas sa façon de se recoiffer en permanence, on critique le montage de ses vidéos… Même son «air» ne plaît pas à certaines.

«Les premières critiques sont arrivées au bout d’un an et demi avec une médiatisation de plus en plus forte, se souvient Marie Lopez. Au début, ça me faisait beaucoup de mal, car je voulais donner des conseils, aider des gens. Au fur et à mesure, j’ai réalisé que je ne pouvais pas plaire à tout le monde, et c’est assez dur de se rendre compte de ça.»

Elle retrouve les mêmes remarques entendues à l’école, mais cette fois sur internet. Un retour de bâton qui s'impose logiquement à toute personne à la notoriété grandissante: plus les fans se multiplient et partagent ses vidéos, et plus il y a de chances de toucher des «haters» potentiels au sein du même public. Dans les mois qui suivent, EnjoyPhoenix doit donc gérer des messages de plus en plus pressants de la part d'adolescentes, fans ou non.

Cette «hate» prend une ampleur telle au cours de l’année 2013 que la jeune femme est obligée de faire une vidéo «mise au point» le 21 septembre. Ce genre de vidéo est assez courant chez les YouTubeuses beauté, Elsamakeup et Horia en ont publiées aussi pour faire part de leur malaise. Pendant 31 minutes, EnjoyPhoenix reproche à certains fans leur «curiosité malsaine» sur sa vie personnelle. La jeune femme, qui apparaît lassée, est même obligée de se justifier sur les cigarettes qu’elle a déjà fumées sans le partager et, pire, de montrer son ventre après que certains lui ont reproché d’avoir pris du poids pendant l’été...


Marie Lopez espérait alors avoir réglé le problème, mais cela n'a duré qu'un temps.

Salut les «haters»

Lorsqu'une personnalité émerge, que ce soit sur le web ou ailleurs, il faut peu de temps avant qu'elle soit observée par d'autres que ses fans. D’autant plus qu'EnjoyPhoenix a pu apparaître comme une cible «facile»: elle appartient au monde des YouTubeuses beauté, avec tous les clichés qui vont avec: futilité, naïveté, égocentrisme, prétention... Une flopée d’anonymes moque régulièrement leur gestuelle maniérée, critique leurs conseils de produits sponsorisés par des marques, ou parodie le storytelling permanent de leur vie avec les vlogs. Et EnjoyPhoenix, tête de gondole du mouvement beauté sur YouTube, se retrouve tiraillée entre ses fans et ses adversaires.

«Ce qui me soûle vraiment, c’est quand je passe énormément de temps à faire une vidéo et que je reçois des commentaires méchants et gratuits, avoue Marie Lopez. L’anonymat sur Twitter aide les gens à dire des choses qu’ils n’oseraient jamais dire dans la vraie vie.» Dans son premier livre, la jeune femme se livrait déjà à ce sujet, que ce soit sur la violence des critiques ou sur la surveillance d’internet.

«Moi, j'ai besoin d'être heureuse et les réseaux sociaux commencent à devenir trop négatifs et épuisants, puissants également. À nous de les dompter.» 

Plus surprenant, comme le notait Jean-Marc Proust sur Slate dans sa critique d’#EnjoyMarie, elle déplore dans son premier livre l’impossibilité de lever le voile sur l’anonymat des gens coupable de harcèlement et y va de son raccourci: «Je veux croire que la possibilité de rester inconnu au sein de la Toile sera dans un futur proche plus complexe à réaliser». Un souhait problématique quand on connaît les débats actuels sur les libertés en ligne, le droit à l’anonymat et la crainte d’un grand panoptique mondial.

Le constat reste le même lorsque Marie Lopez, devenue romancière, décrit la tentative de suicide d'une jeune fille à travers la voix de sa narratrice: «Les nouveaux moyens de communication, et en particulier les réseaux sociaux, ont multiplié les possibilités de se faire “punir”. Ils ouvrent des portes qui, il n'y a pas si longtemps étaient closes: fenêtre sur l'intimité, augmentation exponentielle du nombre de prétendants au jeu pervers de l'attaque systématique.» Les adolescents deviennent «cruels et violents pour la moindre petite histoire».

D’autant plus que la «hate» plus ou moins violente contre EnjoyPhoenix en particulier, et les YouTubeuses beauté en général, a vite fait de quitter le confort douillet de l’anonymat pour s’assumer pleinement sur internet. Ces dernières années, les YouTubeuses beauté ont généré de nombreuses, très nombreuses parodies: le compte YouTube Masculin Singulier en a longtemps fait sa spécialité, Cyprien y est allé de sa petite pique contre EnjoyPhoenix et Natoo a carrément lancé un compte à part, «Le petit monde d’Eglandine».


Et même entre YouTubeuses beauté, où les chiffres d'abonnés font et défont les reines, la compétition est terrible. «Dans le monde de la beauté sur YouTube, je ne suis pas du tout aimée parce que j’ai plus de fans, plus d’opérations commerciales, plus de voyages, parce que je suis plus connue tout simplement, estime-t-elle. Je m’en fiche au final, car si tu n’es pas capable d’être heureux pour les autres, c’est que tu es profondément haineux et que tu n’as rien à donner.»  Elle cite alors l’exemple de son premier livre, très mal accueilli chez ses collègues:

«Toutes les YouTubeuses beauté et mêmes les YouTubeurs qui me connaissaient un tant soi peu, ont ouvertement balancé sur moi en disant “C’est de la merde, qu’est-ce qu’elle va raconter?”, ou ils mettaient en favoris des tweets qui se moquaient de moi. J’étais la première à sortir un livre, la première avec Natoo. Six mois plus tard, elles sortaient toutes le leur.»

Ou encore son passage compliqué dans l'émission «Danse avec les stars» fin 2015:

 «Le pire, c’était pendant et après “Danse avec les stars”. Pour le coup, les autres YouTubeuses se foutaient ouvertement de moi. J’ai eu le droit à mon lot de critiques, et maintenant je suis un peu partout donc même les gens qui ne me suivent pas sur YouTube ont leur petit mot à dire. Après l’émission j’ai eu ma tête sur des magazines comme Public ou Closer. Je n’ai pas signé pour ça. J’ai dû apprendre à faire avec.»

Cette vague de haine coïncide en effet avec la médiatisation croissante de la jeune femme depuis mi-2014, moment où elle confirme son statut de référence dans le monde de YouTube auprès adultes et des médias encore confus sur le sujet, notamment grâce à la première campagne de pub YouTube en France, où elle figure aux cotés d'Andy Raconte et Cyprien. Désormais, suivre le parcours de la jeune femme se fait autant sur internet que dans les médias: sa vie privée, qu’elle alimente elle-même via ses vlogs, ses meet-up, ses voyages, ses concours, ses idées recettes… Chaque mot, chaque image, est scruté par la presse et détourné si possible par internet. Marie Lopez en a retiré une grande méfiance vis-à-vis des médias: obtenir cette interview a ainsi été complexe, la jeune femme et sa maison d'édition craignant des retours essentiellement moqueurs. Et en un sens, on peut la comprendre: beaucoup de médias et de gens, l’auteur de ces lignes compris, se sont amusés quand la jeune femme a confondu les degrés Celsius et Fahrenheit, conseillant à ses fans de cuire leur brownie à 300°C au lieu de 150°C. Les fans fonçant tête baissée... l’occasion était trop belle pour passer à côté.

En revanche, la veille des internautes est salutaire lorsque la jeune femme conseille un masque pour visage à la cannelle, responsable de brûlures chez certaines fans, ou lance un «nigga» dans un snap, avant de s’excuser sur un post de blog (depuis supprimé). Internet s’empare immédiatement du sujet pour lui rappeler l’importance des mots qu’elle utilise et des propos qu'elle tient lorsqu’elle s’adresse à des millions de jeunes femmes. Marie Lopez sait désormais qu’elle doit faire très attention à ce qu'elle dit et écrit si elle veut s’imposer au-delà de son cercle de fans adolescents. 

Salut les lecteurs

C’est là qu’intervient son premier roman, publié un an et demi après son journal intime, et moqué par la critique pour son écriture. Avec Carnets de route, Marie Lopez quitte la section «jeunesse» pour rejoindre le rayon «roman», abandonne la couverture rose pour une autre plus sobre, espérant affirmer un statut d’auteure, dans un pays à la culture littéraire si riche. Pour elle, c’est un moyen de faire s’entrechoquer deux mondes, pour tenter de les réconcilier: celui de ses fans, déjà acquis à sa cause, et celui des critiques, souvent moqueurs quand ils voient débarquer une YouTubeuse dans les rayons des librairies.

 

«Comme c’est un roman, il y a plus de critiques qui vont s’y intéresser, estime-t-elle. Cela m’a peut-être poussé à faire plus d’efforts que le premier car je me disais que j’allais être lu par des critiques. Bien sûr, j’ai peur des retours, j’ai peur des critiques, et je les comprends: ils sont habitués à lire des chefs-d’œuvres de la littérature et là ils se retrouvent face à une minette de 21 ans qui fait un roman, cela va les amuser.»

Sans s'attarder sur l’histoire, que l’on aime ou pas, on peut dire que ce roman n’a rien à voir avec le premier livre et semble être construit pour dire au revoir à EnjoyPhoenix, la YouTubeuse, et laisser place à Marie Lopez, l’auteure, avec les défauts que cela comprend: métaphores fouillées, références culturelles et historiques permanentes, tournures de phrases, registre dramatique… Peut-être s'agit-il d'un a priori, mais il est impossible de ne pas lire dans chaque phrase une volonté de la jeune femme de s’affirmer.

«J’espère simplement que cela va plaire et que l’on remarquera l’effort d’écriture. C’est vrai que je serai évidemment contente si des critiques expliquent avoir au moins aimé certaines choses dans le roman, reconnaître qu’il y a du travail derrière. Peut-être que mes abonnées diront toujours qu’elles aiment le livre même si ce n’est pas forcément vrai, mais avoir l’avis d’un professionnel serait forcément intéressant.»

Cette envie d’être aimée, par tous et contre tous, Marie Lopez l’a toujours porté en elle, et ce depuis sa première vidéo en mars 2011. Dans Carnets de route, le personnage de Charlie, avatar de sa créatrice, résume l’histoire d’amour et de haine qui la lie à internet:

«Malgré plusieurs millions d’abonnés, quelques critiques suffisent à la déprimer. […] Elle aime l’affection qu’on lui porte et essaie de toutes les manières de la rendre à ses abonnés, en s’investissant entièrement dans son travail. Cela lui coûte, mais la contrepartie se dessine en milliers de sourires de l’autre côté de l’écran.»

Des milliers de sourires, et quelques ricanements, bien évidemment.

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