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Commémorations du 13-Novembre: le présent désormais avale tout

JOEL SAGET / AFP

JOEL SAGET / AFP

Les commémorations des attentats écrivent un nouveau calendrier, mais par-delà c'est un nouveau rapport au temps qui s'établit.

Il y a dorénavant, tout au long de l'année, de nouveaux jours de commémorations. Le «11 septembre», le «13 novembre» sont devenus des noms d'événements. Ces deux dates ont en commun que nous savons tous ce que nous faisions lorsque les massacres qu'elles recouvrent sont survenus. Mais cette expérience intime devient un phénomène social puisque nous la partageons. Il y a même subversion de notre calendrier national, puisque notre prochain 14 juillet aura son sens traditionnel autant que celui de la commémoration du massacre de Nice. Conséquemment, ce nouvel agenda implique aussi des modifications de notre représentation du monde, et donc de notre avenir politique.

Le présent avale le peuple

Après la chute du Mur de Berlin, les sociétés occidentales ont basculé dans ce que l'historien François Hartog a nommé le «présentisme»: le passé est jugé depuis le présent, le futur conditionné à celui-ci. Ce n'est plus le temps de l'Occident chrétien, tendu entre le passé (la Crucifixion) et l'avenir (le Jugement dernier). Ce n'est plus le temps de l'Europe de la modernité, tendu vers le futur. Le présent avale désormais tout.

Le philosophe Patrick Savidan ajoute diverses observations, en y liant celles d'Harmut Rosa sur l’accélération. Selon celles-ci, l’accélération technologique et financière provoque une désynchronisation entre la société et l'action publique. Or, par principe, les processus démocratiques sont longs, permettant une tempérance des décisions finalement appliquées. Résultat, ce présent en flux constant a induit une demande d’immédiateté de l'action politique. Le présentisme social construit une accélération du politique qui débouche sur une dévitalisation et une démonétisation des procédures démocratiques. Chaque événement doit être traité par une nouvelle idée, priée de s'appliquer immédiatement.

Voilà qui, dans notre contexte, nous permet de comprendre la frénésie de propositions autoritaires que produit la classe politique. Déchoir de nationalité, interdire le burkini, interner des suspects: rien de tout cela ne défait le terrorisme, mais cela remplit le présent; on ne reste pas sans réagir, donc on croit agir. Gouverner par ordonnances, au 49-3: pour pouvoir dire qu'on a agi, puisqu'on l'a fait vite. Dans les conséquences de notre rapport au temps, il y a l'abaissement de notre vie publique, et la fragilisation de son caractère démocratique. Cela implique également une désagrégation du contrat social. L'homme adapté à la globalisation voyage certes, mais il se plaint sempiternellement de «n'avoir pas le temps». Cette formule est devenu un signe de distinction sociale. Ceux qui ont le temps, ce sont les inadaptés, les déclassés, les chômeurs: tous ceux à l'encontre desquels ceux qui n'ont pas le temps affichent une hargne de plus en plus décomplexée.

L'événement avale l'espace

Nous voici donc vissés aux réseaux sociaux, statiques devant des écrans qui changent, passant d'être Paris à être Orlando. Nous sommes facilement Orlando, ce qui laisse à songer que la règle du «mort-kilomètre», que nous ressassons volontiers pour nous auto-incriminer, n'est pas exacte. Pourtant, nous sommes néanmoins peu Bagdad. Il est loisible de songer que le «mort-kilomètre» serait compensé par l'occidentalisme. Cependant, c'est peut-être aussi qu'en notre mémoire l'Irak, c'est la guerre: contre l'Iran, contre le monde, contre les États-Unis, contre lui-même.

Nous n'écrivons pas «Je suis les États-Unis», mais «Je suis Orlando». Nous pensons en villes, comme il est écrit sous les noms des marques de luxe «Paris-New York-Tokyo». Les pays et les contextes sont effacés

La mémoire que nous avons de nous-mêmes est bien autre: la guerre nous avait paru externalisée, affaire de professionnels se battant au lointain. Alors, est-ce une forme de division du monde entre ceux qui nous avaient paru comme devant quasi-naturellement subir la violence homicide de masse, et ceux qui nous en paraissaient exclus par privilège de l'histoire? Ce ne serait pas, comme on le dit souvent, que nous serions solidaires par zones ethno-culturelles, mais plutôt par niveau de développement, les pays les plus développés étant censés être voués à la paix, le massacre n'y relevant que du passé, et le terrorisme qui surgit y paraissant plus obscène.

L'acte terroriste brise le présent, pour y ramener la brûlure de l’action historique. Nous sommes plus sensibles aux douleurs de ceux qui nous paraissaient, eux aussi, sortis de l'histoire depuis 1989. On pourra m'objecter que ce n'est qu'un détour, et que cela nous ramène à l'Occident. Nous vivons le terrorisme en étant d'emblée plongés dans la globalisation: nous n'écrivons pas «Je suis les États-Unis», mais «Je suis Orlando». Nous pensons en villes, comme il est écrit sous les noms des marques de luxe «Paris-New York-Tokyo». Les pays et les contextes sont effacés.

Dès 1992, l'historien Eric Hobsbawm avait noté qu'en même temps que les populations occidentales paraissaient frappées d'«anorexie historique», notre espace était devenu un mélange «de libre-échange du XIXe et de renaissance des centres interstitiels du type de ceux qui caractérisaient le commerce mondial au Moyen Âge». Cette forme géographique de la globalisation a trouvé un débouché dans nos compassions pour les victimes du terrorisme. Mais, à force d'être telle ou telle ville, prêts à l'implication sans respect du décalage horaire, nous percevons la guerre partout, nous rendant réceptifs aux discours sur une guerre mondiale des civilisations.

Surtout, nous intégrons l'idée que le terrorisme est permanent, puisque ce ne sont plus des attentats circonstanciés dans tel ou tel pays mais que nous les interprétons comme autant de faits d'une seule guerre mondiale. En ce processus, les chocs de rupture du temps que nous avons vécu les 11 septembre et 13 novembre, nous ont montré qu'il existait effectivement des «plus rien ne sera comme avant». Puisque le phénomène se démultiplie, notre anxiété nous amène à un nouveau rapport au temps.

L'après avale l'avant

Nous savons qu'il y aura de nouvelles attaques, ailleurs comme ici. Il ne s'agit pas d'une crainte du futur, mais d'une certitude raisonnée. Au vu de l'expérience acquise, nous savons combien un nouveau 13 novembre représentera un nouveau durcissement de cette chose difficilement saisissable que nous nommons «le climat», «l'ambiance». Puisque nous savons qu'après le phénomène advenu plus rien ne sera comme avant, nous nous adaptons préventivement. Le politique doit prévenir ainsi la rencontre entre la revendication sociale qu'il y aura pour réclamer de nouvelles mesures immédiates, et son attitude actuelle. Il lui faut dès aujourd'hui lancer des propositions irréalistes pour, lorsque l'effroi et la colère seront là, dire qu'on ne l'a pas écouté.

Nous nous demandons quand des djihadistes profiteront de la campagne électorale pour tuer, comment évoluera le vote à la suite. Nous anticipons le massacre, comme nous craignons notre réaction: le fantasme d'une guerre civile est agité dans les kiosques et les librairies. Nous attendons ces moments fatidiques où nous constaterons que plus rien n'est comme avant, nous patientons en commémorant ceux déjà survenus. Nous vivons dans un avant après permanent.

Si certains passés ne passent pas, ces après anticipés nous dépassent et nous plongent dans des polémiques agitées qui ne sont pas sans évoquer les rats de laboratoire dans le film Mon Oncle d’Amérique d'Alain Resnais (1980). Coincé et soumis au bruit d'une sirène, le rat s'inhibe, sachant l'action inefficace, puis somatise.

Les citoyens doivent aussi prendre leur part de la menace djihadiste en l’acceptant comme faisant partie, pour encore des années, de leur quotidien

Si les rats sont deux, ne voyant plus comment avancer, ils s'attaquent l'un l'autre. Cela est irrationnel, ne change rien au blocage et au bruit, mais cela leur permet d'agir. Et, résultat, les rats ne somatisent pas. Il m'est difficile de ne pas penser à ces scènes quand d'aventure j'aperçois le débat intellectuel et médiatique. Éditorialistes, universitaires et essayistes s'excommunient, s'invectivent, se mordent, et pensent avoir ainsi fait œuvre politique.

Le ressentiment avalera-t-il la résilience?

Le peuple, lui, a fait montre d'une réelle capacité de résilience, indispensable pour maintenir une vie en commun. Plutôt que d'en appeler à la mobilisation totale, à la guerre totale, à la guerre civile, l'analyste et ex-de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), Yves Trotignon notait durant l'été 2015:

«Face à la menace terroriste, réelle mais qu’il convient de ne pas surestimer, la résilience est la priorité. Elle doit être encouragée, puisqu’il doit être admis qu’il est impossible d’identifier tous les projets d’attentats, d’intercepter tous les djihadistes. Les citoyens ont raison d’attendre de leurs services un engagement permanent et l’efficacité la plus élevée possible. Mais ils doivent aussi prendre leur part de la menace djihadiste en l’acceptant comme faisant partie, pour encore des années, de leur quotidien et admettre qu’une fuite en avant n’apportera qu’une illusion de sécurité. Il n’y a nul renoncement ici, mais une nécessaire prise de conscience de cruelles réalités.» 

L'agitation dans l'arène médiatique durant notre temps d'avant après pourrait exclure un certain nombre de nos concitoyens de cette résilience pour les mener à l'inhibition, à la somatisation, tel le rat solitaire. L'angoisse se nourrit dès lors elle-même. La demande de rassemblement, d'unité, d'autorité n'en est que plus vive. Idéologisé, l'avant après rétrécit l'espace et veut arrêter le temps. Cela ne peut pas marcher, mais comme notre temps avance à reculons...

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